L'appel du large (15/09/2009)

simi2.jpgPar Antonin Moeri




J’ai passé quelques jours sur une île grecque, à Pâques. On aperçoit une côte à six cents mètres, mais il est impossible, pour des raisons administratives, d’accéder à cette île depuis la Turquie. Il faut donc monter sur un bateau au Pirée etc. Si je suis venu ici, c’est parce que je voulais revoir une amie de vieille date. J’allais très souvent chez elle. Sa mère possédait une somptueuse villa au bout du lac. Dans le jardin, au bord de la piscine, je restais des heures, allongé à côté de Marie-Françoise. Nous posions des pétales de rose sur l’eau et le courant les emportait. Nous regardions les pétales dériver, faire le tour du bassin. Ce spectacle nous enchantait et quand nous retournions dans sa chambre, main dans la main, nous ne parlions pas. Un jour, Marie-Françoise me montra ses petits seins qui commençaient à se former. Tu peux les toucher, me dit-elle en fermant les yeux. Le contact de sa peau douce me donna le frisson. Je sentis dans ma culotte couler quelques chose que je ne connaissais pas.
J’ai tout imaginé en venant ici. Je savais que Marie-Françoise avait rencontré un pêcheur propriétaire d’une maison sur cette île. La pêche a permis d’entretenir une famille. Leurs deux enfants étaient devenus des adultes et lorsque je vis entrer dans la taverne où nous avions rendez-vous une femme forte, aux traits durs, les cheveux gris ramenés en un chignon navrant, le ventre flasque et la semelle usée, les mains rougies par les besognes de la cuisine, les interminables lessives et le vidage des poissons, je me suis demandé comment cette fille intelligente, lectrice avisée des romanciers russes, qui avait étudié le latin et le grec, jouait merveilleusement de la harpe et traversait la Suisse pour aller visiter une exposition de Modigliani, je me suis demandé comment la souriante adolescente que j’avais aimée, avec qui je regardais les pétales de rose tourner indéfiniment dans la piscine de ses parents, comment cette délicate fille d’aliéniste avait pu se métamorphoser en rude femme de pêcheur, au regard sévère et à la voix puissante.

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