• Un pavé dans l'amour (Roland Jaccard)

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    par Jean-Michel Olivier

    images-2.jpegOn savait tout, déjà, de Roland Jaccard : son goût pour les jeunes femmes (de préférence asiatiques avec une petite frange) ; sa fréquentation des piscines estivales (Deligny, Montchoisi, Pully) ; sa complaisance à étaler ses petits bobos : lombalgies, migraines, maux de dents (mots dedans ?) ; ses amitiés ambivalentes (Michel Contat, François Bott, Gabriel Matzneff) ; son goût pour la paresse et le suicide, les aphorismes, les citations d'auteurs maudits ou inconnus ; ses maîtres à penser (Cioran, Amiel). On savait tout cela et pourtant Le Monde d'avant (Journal 1983-1988)* nous le rend encore plus familier et passionnant.

    Ce n'est pas la première fois que RJ nous livre des fragments du Journal intime qu'il tient depuis près de 60 ans. Il nous en a déjà donné des miettes, toujours organisées autour d'un thème ou d'une rencontre, reconstruites, pourrait-on dire, par ce grand manipulateur cynique et enjoué qu'est l'auteur qui aime à revisiter ses souvenirs et ses amours passées (à la machine, dirait Souchon). Le Journal qu'il publie aujourd'hui, plus de 800 pages (!), est un véritable pavé dans l'amour. Et il se lit comme un roman.

    « Lorsque je m'analyse, je vois bien que je suis un homme qui digère mal, un homme de ressentiment, un homme fatigué qui ne goûte de la vie que ce qu'elle lui offre de funèbre, mais j'éprouve également vive nostalgie pour cette « grande santé nietzschéenne » qui nous fait dire « oui » à toutes choses et bénir chaque moment de notre existence. » 

    images-3.jpegCe Monde d'avant, qui comporte tous les défauts et les qualités d'un Journal intime (dont le modèle indépassable est le fameux Journal du genevois Henri-Frédéric Amiel**, 17'000 pages, souvent imité, mais jamais égalé), navigue entre la vie mondaine de l'auteur, ses amitiés, les anecdotes savoureuses, les réflexions profondes, etc. Bref, comme tout journal intime, celui de RJ cherche une cohérence dans une vie chaotique : l'essentiel étant de rester au plus près de ce noyau obscur (et instable comme le vif argent) qu'on appelle l'identité. 

    Si chaque diariste cherche dans le Journal intime qu'il tient fidèlement tous les matins un centre de gravité, le point d'ancrage de ce Monde d'avant c'est L. — autrement dit Linda Lê, la jeune femme avec laquelle il partage sa vie. images-5.jpegSi le lecteur échappe à leur première rencontre (qui a lieu avant le début du livre), il suit pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit, les amours de ce couple interlope formé d'un grand adolescent cynique (de 42 ans) et revenu de tout, grand lecteur de Cioran et de Schopenhauer, amateur de nymphettes et de parties de ping-pong, et d'une très jeune femme qui veut devenir écrivain (et qui va devenir un très bon écrivain).

    Étrangement, quand on connaît le goût de RJ pour l'échec (une vocation) et les amours désenchantées, voire décomposées, il vit ici, dans ce Monde d'avant, une sorte d'état de grâce. Gabriel Matzneff lui rappelle souvent, d'ailleurs, la chance qu'il a de vivre avec un ange (en est-il conscient ?). Et ces pages, qui sont pourtant du pur Jaccard, relèvent aussi d'une sorte d'hymne à l'amour, joyeux et débridé — hommage sincère à une femme aimée qui sait le remettre à sa place : « Comme je demandais à L. quelle opinion les gens en général ont de moi, elle me répondit : « Si j'étais toi, je ne leur demanderais pas… » C'est pour ce genre de réplique qu'on aime une femme. » 

    Ce Monde d'avant, c'est le monde de l'amour et de Linda, le monde de la légèreté, des rencontres intempestives, des lectures importantes, des voyages à Vienne ou à Lausanne, et aussi des amitiés fidèles (car RJ est fidèle en amitié). Son père spirituel, on le sait, s'appelle Cioran, qui l'invite à dîner, lui fait lire les épreuves de ses livres, le complimente ou le morigène pour ses écrits. Ce sont de très belles pages que l'auteur consacre à cette complicité littéraire exceptionnelle. Il y a aussi Michel Contat, l'autre Suisse de Paris, le confident — le frère ennemi. Pas un jour sans qu'ils se téléphonent ou s'écrivent, partagent leurs soucis d'hypocondriaques, se vantent de leurs prouesses sexuelles (souvent imaginaires) ou déplorent la médiocrité intellectuelle qui s'installe en France avec l'arrivée au pouvoir des socialistes. Il y a encore François Bott, le responsable du « Monde des Livres » auquel RJ collabore en tant que chroniqueur depuis des années. On entre, ainsi, dans le cerveau du monstre, avec quelques figures de proue comme Bertrand Poirot-Delpech, Josyane Savigneau, Jacqueline Piatier, etc. RJ en fait une description à la fois comique et désabusée — et l'on voit à quelle sauce la littérature, française surtout, est accommodée pendant ces années-là (1983-1988). 

    Le Monde d'avant rend justice, également, à une amitié ancienne, devenue aujourd'hui inavouable. images.jpegL'été, RJ passe l'essentiel de ses journées à la piscine Deligny, cette ancienne piscine flottante amarrée à la rive gauche de la Seine et qui coula en 1993, où il retrouve Gabriel Matzneff (et parfois Vanessa Springora). Bains de soleil, parties de ping-pong, échanges de propos oisifs et blasés — l'air du temps de ces années-là est parfaitement restitué par la plume maniaque de RJ dont l'ambition est de parler des choses graves avec légèreté et des choses légères avec gravité. Une fois de plus, le diariste frappe juste, droit au cœur, aux tripes, avec le souci constant de la vérité — même et surtout si elle fait mal. L'auteur a le goût de la provocation et trempe souvent sa plume dans le vitriol.

    Curieusement, ce Monde d'avant, qui annonce l'entrée de la censure dans les journaux, la médiocrité à la télévision, l'insignifiance sur les ondes et dans la littérature, le règne aveugle de la morale à quatre sous et du politiquement correct, ressemble comme un frère au monde d'aujourd'hui. On dirait que nous n'en sommes pas sortis. Le grand mérite du Journal de RJ est de nous le rappeler : le monde change peu, le conformisme menace, la liberté perd des plumes chaque jour… 

    On peut lire ce gigantesque Journal comme le portrait à l'eau-forte d'une époque, avec ses beautés et ses vices, ses tentations et ses tourments, son insouciance et ses angoisses. On peut le lire enfin comme le mausolée d'un amour disparu, où flotte un parfum entêtant de nostalgie et de mélancolie, subtilement rendu par les mots d'un écrivain épris de vérité et de franchise. 

    * Roland Jaccard, Le Monde d'avant, journal 1983-1988, Serge Safran éditeur, 2021.

    ** Henri-Frédéric Amiel, Journal, l'Âge d'Homme.

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  • Outragez-moi!

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    Par Pierre Béguin

    Comment des artistes peuvent-ils s’épanouir tout en étant terrifiés à l’idée de s’exprimer librement, de prendre des risques créatifs à la marge du bon goût ou du blasphème, particulièrement en incluant la possibilité de se mettre dans la peau d’un autre, sans être accusés d’appropriation culturelle, sans faire entrer en éruption, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, des milliers d’âmes indignées, offensées, outragées?

    Comment ces artistes peuvent-ils exister dans une culture de l’autocensure où l’on avance sur la pointe des pieds en essayant d’apaiser chaque individu, chaque groupe, chaque communauté, qui pourrait s’offenser d’une opinion contraire à la sienne, dans un contexte qui met de facto un terme à l’excellence créatrice en raison des peurs, des traumatismes, des anxiétés, de l’ignorance ou des délires de certains?

    Comment créer – la création, comme le rire, trouve son essence dans la transgression – quand les réseaux sociaux peuvent déverser sur vous, jusqu’à vous réduire en charpies, la colère et le désespoir des exagérément sincères, des signaleurs de vertus, des tartufes, des traumatisés, des débiles, des dépourvus d’humour, des handicapés du second degré, des litéraux «qui prennent tout au premier degré», des victimes en tout genre, le plus souvent autoproclamées?

    Tels furent les questions que je me suis posées en regardant cette farce navrante que fut l’Infrarouge de fin mars, ce grotesque tribunal de l’Inquisition qui clouait au pilori une comédienne pour un simple sketch mettant en scène une psy et une patiente «genre».

    A vrai dire, j’ai ressenti, à l’écoute de cette émission, un profond malaise, tout aussi intense et sincère que celui ressenti par ceux qui faisaient le procès de notre comédienne. Et mon ressenti n’ayant, à priori, pas moins d’importance et de poids que n’importe quel autre (sauf que je ne vais pas en faire une norme absolue), j’en déduis donc que je suis parfaitement habilité à en exposer les composantes, sans me faire étriller par celles ou ceux dont le ressenti fut, en la circonstance, différent du mien. Je l’ai écrit et je le répète: en ce qui me concerne, chacun peut faire de son cul un tambour, tant qu’on me laisse faire du mien ce que bon me semble.

    Pour moi donc, s’étalait dans ce débat – je devrais dire dans cette mise à mort publique – une image fort laide de l’état inquiétant de nos démocraties qui cèdent tout au communautarisme le plus fascisant, une représentation en microcosme de l’ordre cauchemardesque du nouveau monde, cette incapacité à accepter le moindre point de vue qui diffère de la doxa moralisatrice supérieure, celle qu’on appelle communément «le politiquement correct», et dont je ne dirai jamais assez qu’il est l’ennemi à abattre. Et chacun de s’enfermer dans sa propre bulle, personnelle ou communautariste, qui ne reflète que les valeurs auxquelles il s’identifie, pour divaguer à son aise dans sa propre petite utopie. Narcissisme délirant et pathologique!

    Tout ce en quoi je peux me reconnaître, toutes les valeurs qui m’ont façonné – et qui, croyez-moi, n’ont pas fait de moi un monstre, loin de là – étaient soudainement évacuées du plateau. Il est peut-être bon de rappeler ce qui me semble encore des évidences: les sentiments ne sont pas des faits intangibles, les ressentis ne sont pas des vérités absolues, les opinions ne sont pas des crimes. Si l’on adhère à ces assertions, qui relèvent du simple bon sens et qui doivent être l’un des fondements de toute vie en société, alors cette émission n’aurait jamais dû avoir lieu. Et elle n’aurait jamais eu lieu en Suisse dix ans plus tôt.

    Mais elle a eu lieu, et c’est bien là le problème. Les assertions énoncées ci-dessus ne sont donc plus considérées comme des postulats fiables. Le ressenti personnel devient une valeur absolue au nom de laquelle je peux lancer dans la gueule noire des réseaux sociaux toutes les fatwas que mon indignation justifie, sans avoir le moindre compte à rendre à personne d’autres que mon propre narcissisme, ou que celui de ma communauté. Et cela, indépendamment de tout bon sens, de toute justice! Rappelons tout de même qu’en la circonstance, l’atroce, l’ignoble, l’incommensurable outrage ressenti n’avait pour objet qu’un simple sketch!

    Au fond, cette émission n’est qu’une variante d’une plus vaste épidémie de dramaturgie alarmiste et catastrophiste que les médias encouragent pour des raisons qu’il n’est nul besoin d’expliquer, un déchaînement instinctif, hyper émotif, devenu hélas endémique dans le monde de la culture.

    Mais les guerriers de la justice (et davantage encore les guerrières) donnent l’impression de ne chercher qu’à être offensés, le plus souvent par rien du tout, et de ne se présenter qu’en victimes geignardes, plaintives et récriminantes. Parce que l’outrage attire l’attention, l’outrage obtient des clics, des «likes», l’outrage fait entendre votre pauvre voix par dessus le vacarme assourdissant des voix braillant les unes par-dessus les autres dans cet enfer d’anonymat que sont devenus les réseaux sociaux. Je suis une victime, je souffre, aimez-moi! Et chacun de s’imaginer qu’il a quelque chose de très important à dire, un sentiment, un ressenti, déjà exprimé des milliards de fois, et qu’il faut épicer à tout prix parce que, justement, il a déjà été exprimé des milliards de fois.

    Prêcher, condamner, ostraciser, tout en créant son propre drame, en se racontant sa propre histoire tragique pour se sentir exister plus intensément en s’extirpant de la masse des anonymes. Comment celles ou ceux qui se prétendent des progressistes sont-ils devenus de tels dragons de vertus, de telles matrones de la société, horrifiés chaque fois que quelqu’un émet une opinion ou un jugement qui n’est pas l’image en miroir du leur? Le ton moralisateur, pour ne pas dire de censeur, adopté par ces guerriers de la justice sociale, relayés par une gauche complètement détraquée, sans plus aucun repère autre que sociétal, est le plus souvent hors de proportion avec l’objet de leur indignation, générant, entre autres scories, un langage policier autoritaire bannissant toute une série de mots qu’on eût pu croire inoffensifs, créant une novlangue insidieuse et imposant une grammaire inclusive qui relève, selon l’expression de Rabelais, du «baragouin» le plus grotesque.

    Cette épidémie de la victimisation de soi – qui vous pousse à vous identifier essentiellement à un traumatisme passé que vous avez laissé vous définir – est en réalité une maladie. Quelque chose qu’il faut soigner, qu’il faut résoudre, dépasser, pour participer pleinement à la société en tant qu’adulte accompli et autonome, qu'elles que soient ses opinions et ses orientations. Sans quoi on finit par emmerder ses amis, ses voisins, et tous ces inconnus «privilégiés» qui ne se pensent pas en victimes expiatoires ou revanchardes.

    Mais ce délire victimaire a du bon, n’est-ce pas? Il incite les gens à croire que la vie devrait être une douce utopie, conçue et construite en fonction de leurs fragiles et exigeantes sensibilités, il les encourage à rester éternellement des enfants évoluant dans un conte de fées saturé de bonnes intentions. Qu’il est difficile, qu’il est douloureux, qu’il est exigeant de dépasser certains traumatismes pour devenir enfin adulte, pour affronter un monde souvent hostile aux rêves et aux idéaux de l’enfance, pour se construire en se confrontant à des idées et des comportements différents, pour se sortir enfin du narcissisme de l’adolescence!

    Ce délire victimaire me semble l’apanage de personnes qui, tout en revendiquant l’égalité, la maturité et l’autonomie, ont décidé de ne jamais grandir. Dommage que la nouvelle vague féministe, entre autres vagues à la mode, en ait fait son étendard! Le féminisme mérite mieux.

     

     

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