Le DIP et le paradoxe de la colombe

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Par Pierre Béguin


Dans la griserie de son libre vol – nous dit Emmanuel Kant –, la colombe fend l’air en même temps qu’elle en sent la résistance. Elle en déduit fort logiquement qu’avec un peu moins de résistance de l’air, elle volerait plus vite, et mieux encore. Poussant son raisonnement jusqu’au bout de sa logique, elle en conclut naturellement que, dans le vide, son vol serait parfait*.

Ce paradoxe guette tous les esprits systémiques, et ils sont nombreux à y succomber. L’oeuvre d’André Gide, par exemple, rend compte de ce mécanisme qui voit, immanquablement, toute personne pousser la logique de son système toujours plus loin, jusqu’au point où, sans s’en rendre compte, cette dernière se met à agir à l’encontre des valeurs même qu’elle prétend défendre. Ainsi de Michel dans L’Immoraliste, du pasteur de La Symphonie pastorale, ou de Lafcadio, qui enclenche à son insu un gigantesque réseau de causalités déterminantes en voulant expérimenter, par un meurtre, la théorie de l’acte gratuit (Les Caves du Vatican).

Dans les années 80, le néo libéralisme, aveuglé par sa foi stupide dans la capacité d’autorégulation des marchés financiers, a poussé toujours plus loin la logique de la déréglementation, justifiant tout objectif non atteint par la survivance de nombreuses règles soi-disant obsolètes, et pensant logiquement que seule la suppression de toutes les réglementations permettrait au marché d’atteindre son plein rendement et son parfait équilibre. On connaît la suite…

Aujourd’hui, le dogme du tout à l’électrique offre un bel exemple de ce mécanisme: sous prétexte de neutralité carbone et de bonne conscience, on est simplement en train de créer une nouvelle forme de «colonialisme écologique» (je gage que, dans quelques années, l’expression va faire son chemin) contre lequel très peu de voix s’élèvent. Pire encore: on lui ajoute un système d’indulgences qu’on croyait révolu depuis la Réforme. Les délires actuels sont riches en exemples du même ordre, pour ceux qui savent les interroger...

A Genève, comme on pouvait s’y attendre, le DIP, qui n’en rate décidément pas une, succombe une fois de plus au paradoxe de la colombe. Le projet visant à supprimer les regroupements par niveau au Cycle d’orientation relève de cette même tendance absurde à pousser encore plus loin, avec une foi de charbonnier, une logique qui s’est montrée jusque là inefficace à remplir les objectifs qu’on lui avait assignés. D’une structure à quatre sections, latine, scientifique, générale, pratique, – instituée à l’origine du Cycle par le chantre de la démocratisation des études, André Chavanne –, (et dont le coulissement d’une section à l’autre se faisait alors presque systématiquement vers le bas, de latine en générale, par exemple), nous voici donc arrivés, à coups de réformes successives consistant à éroder toujours plus la rigueur des sections, et toujours sous l’éternel motif que le système en cours ne fait que renforcer les inégalités, à un système de quasi mixité. «Quasi», car on conserve tout de même, comme si on ne pouvait pas se résoudre à supprimer toutes traces du système originel (preuve qu’on y croit encore, malgré tout), des cours à niveaux dans les deux disciplines qui, justement, posent le plus de problèmes, le français et les mathématiques.

Pas besoin d’être Jérémie ou Cassandre pour prédire que, dans une décennie, la nouvelle conseillère d’État (socialiste) en charge du DIP parviendra, avec cette réformette, énième réplique des précédentes, au même constat que Mme Torracinta: ces nouvelles mesures se révèlent non seulement inefficaces à gommer les inégalités, mais elles les renforcent (ce qu’on ne dira pas, en revanche, c’est que la situation s’est encore détériorée entre temps). Il lui restera alors à aller, cette fois, jusqu’au fin bout de la logique et à éradiquer les derniers vestiges d’hétérogénéité que sa collègue d’aujourd’hui n’a pas osé supprimés. Pour s’apercevoir, inévitablement, une dizaine d’années plus tard (nous serons alors dans les années 2040, et moi je serai mort), que l’instauration de la mixité totale dans les classes a complètement échoué à satisfaire les objectifs de lutte contre les inégalités scolaires. On décrétera alors la mort clinique du Cycle d’Orientation, prétextant qu’après plus de 80 ans d’existence, il a fait son temps. Et l’on donnera naissance à une autre structure «miraculeuse», investie des mêmes missions délirantes et soumise au même destin. C’est écrit, comme chante l’autre, et je m’étonne qu’il se trouve des gens sérieux pour croire que ce genre de réformes puissent aboutir à un autre scénario (le croient-ils vraiment?).

Mais on ne dira pas que cette lutte entêtée contre toute forme d’hétérogénéité, non seulement a été échec, mais a aussi détruit le système. D’autant plus que le seul argument – ou l’unique profession de foi – du DIP se limite à brandir le sempiternel postulat idiot, attesté bien entendu par des études dites «scientifiques», que les deux ou trois têtes pensantes de la classe vont naturellement tirer tous les autres vers le haut, comme si un bon élève, par la seule puissance de son comportement et de ses bons résultats, pouvait réussir là où les enseignants et le département ont échoué. Ça se passe peut-être ainsi chez les Bisounours ou dans le merveilleux microcosme de la recherche pédagogique, mais pas dans le monde réel. Quiconque possède un brin d’expérience, ou même un peu de bon sens, sait que, le plus souvent, c’est exactement le contraire qui se produit. Mais «c’est le sort ordinaire de la raison humaine, dans la spéculation, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s’assurer si les fondements sont solides» (E. Kant).

Eh oui! On ne se refait pas: être socialiste, c’est croire, même dans la soixantaine, en dépit de l’expérience, que la réalité va se plier avec complaisance aux idéologies, parfois stupides, qu’on veut lui imposer contre nature; par exemple, croire qu’un système scolaire peut gommer toutes les inégalités. Et dans quel but, d’ailleurs, si ce n’est pour satisfaire à la sotte idéologie de l’égalitarisme?

Ce que je constate, entre mai 2020 et mai 2021, c’est que les changements instaurés par le DIP vont tous dans le sens d’une détérioration des conditions d’étude pour les élèves les plus motivés. L’année dernière au collège, c’était, entre autres, la suppression du choix latin – grec, qui entraînera, dans les prochaines années, la mort annoncée du grec au collège, et celle, un peu plus tard, du latin. En couple, ils pouvaient encore espérer résister. Séparés, ils n’ont plus aucune chance. Pour le plus grand plaisir de la gauche qui ne voit, dans le choix latin – grec, que le seul privilège d’une caste favorisée. De même, les classes mixtes systématisées se feront aux dépens des élèves – et il y en a, croyez-moi – qui demandent légitimement des conditions d’enseignement à la hauteur de l’investissement qu’ils sont prêts à accorder à leurs études. Des conditions qu’ils ne trouveront pas dans une classe où les trois quarts de l’effectif ne sont guère motivés. De quoi décourager ceux-là même dont on attend qu’ils motivent les autres!

Faute de pouvoir élever la base, on se contente donc de couper les têtes qui ont l’ignoble prétention de s’élever au-dessus de la moyenne. Tout au plus, leur accorde-t-on, dans la nouvelle réforme, la possibilité d’effectuer le cursus du CO en deux ans au lieu de trois, preuve indiscutable, par ailleurs, que le DIP reconnaît, dans le même temps, que cette réforme pourrait placer les bons élèves dans une galère qu’il serait malsain de prolonger inutilement. Mais alors comment prétendre que les plus motivés vont tirer les autres vers le haut, tout en leur donnant la possibilité d’abréger leur cursus? Quelqu’un pourrait-il m’expliquer la logique?

Ce qui manque peut-être le plus à notre époque délirante, et au DIP par la même occasion, c’est un peu de bon sens, de pragmatisme, et de temps de réflexion s’exerçant loin des systèmes, des dogmes dangereux ou des croyances stupides qui façonnent l’opinion publique, à grands coups de propagandes, de peurs et de culpabilités.

J’ai toujours détesté les systèmes, les dogmes, les clans, et les personnes à l’esprit systémique, dogmatique ou clanique (on dirait maintenant «communautariste»). Quand ce ne sont pas des opportunistes ou des Tartuffes, ce sont, le plus souvent, des faibles qui s’accrochent à leur système comme un estropié à sa béquille. Et une pensée prête-à-porter est tellement plus confortable!

Bien entendu, les peurs et les culpabilités avec lesquelles on matraque les populations ont pour effet de les affaiblir et de les rendre perméables aux croyances imbéciles et à l’esprit de système. Et ça marche! Oui, même si ce n’est pas sous la forme qu’on imaginait, le XXIe siècle sera bel et bien religieux. En tout cas, il en prend le chemin, hélas!

Pendant ce temps, au milieu de tous ces délires, La Critique de la raison pure repose dans quelque bibliothèque poussiéreuse où tant de vérités oubliées demeurent. Allons! Ouvrons le texte un instant à la page 36:

«Entraîné par cette preuve de la puissance de la raison, notre penchant à étendre nos connaissances ne voit plus de bornes. La colombe légère qui, dans son libre vol, fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle volerait bien mieux encore dans le vide. C’est ainsi que Platon, quittant le monde sensible, qui renferme l’intelligence dans de si étroites limites, se hasarda, sur les ailes des idées, dans les espaces vides de l’entendement pur. Il ne s’apercevait pas que, malgré tous ses efforts, il ne faisait aucun chemin parce qu’il n’avait pas de point d’appui, de support sur lequel il pût faire fonds et appliquer ses forces pour changer l’entendement de place. C’est le sort ordinaire de la raison humaine, dans la spéculation, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s’assurer si les fondements sont solides.»

*Kant E., 1781, Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, Paris, 1980 (9e éd.), Introduction, p. 36.

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Commentaires

  • "Eh oui! On ne se refait pas: être socialiste, c’est croire"
    On aurait pu penser qu'à l'époque ou les socialistes dénonçaient l'emprise du catholicisme sur la politique ils auraient aussi cessé de "croire" dans d'autres doctrines et vérités révélées.
    On est obligé de constater qu'il n'en est rien tant les nécessités de la récolte des voix rendent la soumission aux modes prévalentes du moment devient un moteur (électrique, évidemment) irrésistible.
    P.S. Avec mes excuses pour avoir quelque peu manipulé votre pensée en retranchant une grande partie de la phrase dont est tiré ma citation.

  • Si l'on peut comprendre que les sociétés humaines aient à coeur de promouvoir, faciliter, entretenir, l'égalité des chances des individus qui les composent, tout être humain devrait savoir intuitivement que la règle première de la vie est bien l'hétérogénéité. C'est non seulement le moteur, mais surtout la condition de survie dans des conditions particulières que la nature nous réserve.
    Maintenant, concernant l'école au sens général, faudra bien un jour comprendre que sa mission aujourd'hui n'a plus rien à voir avec ce que nous avons connu précédemment.
    La notion même de travail, de métier, d'activité professionnelle, a été considérablement revisitée puisque aujourd'hui déjà, la machine fait à peu près tout mieux que l'homme et les métiers disparaissent. La mission de l'école devrait consister à éveiller les élèves à leur potentiel créatif qui est unique pour chacun et une culture générale qui permet de naviguer dans un monde en changement rapide et constant. Si les maths et les langues anciennes sont sacrifiées, elle pourraient bien devenir des options pour les plus curieux. La Géographie et l'Histoire qui étaient des branches annexes pourraient bien revenir sur le devant de la scène avec les honneurs accompagnées des travaux manuels, du dessin et de l'éducation civique. Voilà qui redonnerait du plaisir à apprendre grâce à une forme de gratuité et de soulagement de ne plus devoir se mesurer pour obtenir une place qui ne correspond que rarement au potentiel des individus.
    Mais qui va oser ?

  • Et voilà amorcé le schéma qui tue, on passe de Kant à Hegel pour finir invariablement dans les bras de Marx.

  • Non rabbit, on s'adapte. Et ces vieux kroums ne nous sont que de peu d'aide. Tout au plus permettent-ils de comprendre le cheminement.

  • "La mission de l'école devrait consister à éveiller les élèves à leur potentiel créatif qui est unique pour chacun et une culture générale qui permet de naviguer dans un monde en changement rapide et constant."
    Monsieur Jenni, il ne me plaît pas de jouer les trouble-fêtes, mais en tant que participant à de nombreuses réformes scolaires, de co-initiateur de certains, de rédacteur de proclamations et de rapports divers, je peux témoigner du fait que ce que vous proposez ci-dessus est presque un copié-collé de ce que j'ai lu (parfois même écrit) il y a de cela 40 ou 50 années déjà.
    Vous aurez compris que je ne nie pas la pertinence de ce que vous écrivez. Mais les bonnes idées (je ne parle pas de toutes celles qui ne sont manifestement pas bonnes, ou pas bonnes pour tout le monde) sont une chose, leur application en est une autre: le nombre de difficultés et d'obstacles à toute mise en oeuvre dans une "machine" de la taille d'une école publique est difficilement imaginables pour ceux qui ne s'y sont pas frottés. Je vous les laisse imaginer, mais je pourrais facilement en faire une liste si cela en valait la peine.
    Ne désespérez pas cependant, vous avez en tout cas une vingtaine d'années de moins que moi pour voir des miracles s'accomplir.

  • Pour la philosophie, les chemins sont tout tracés depuis les présocratiques. Mais, méfiez-vous des penseurs de gazettes qui utilisent le mot "néolibéralisme" sans avoir suivi le moindre cours de macro-économie.

  • Je vous rassure tout de suite rabbit, je me méfie de tous les nouveaux termes qui me semblent bien légers et éphémères.
    Et comme je n'ai absolument aucune idée de l'économie et des thèses qui soutiennent les diverses théories, je suis mal placé pour commenter.
    Pourtant, j'observe que les économistes se déchirent et aucun d'entre-eux ne semble capable de proposer une explication à ce que nous vivons aujourd'hui dans le monde.
    Alors vos cours de macro-économie, vous savez où je me les mets...
    Je ne désespère pourtant pas de voir émerger un gaillard qui sache faire la part des choses et nous insuffler un peu de philosophie dans le comportement économique, histoire de limiter les dégâts.

  • Lorsque j'enseignais encore, il m'arrivait de dire aux élèves qui posaient la question du sens ("A quoi ça sert de faire de l'allemand ? ) qu'il faudrait voir l'école comme le moment de la transmission du savoir. On vous donne ce que les adultes estiment être utile et nécessaire. Vous ne le voyez pas immédiatement, mais ça ne veut pas dire que c'est sans valeur.
    Tout comme les anciens des tribus amazoniennes ou les chasseurs inuits montrent à leurs enfants comment survivre dans leur milieu, nous essayons de faire la même chose, dans une société très compliquée.
    On ne sait jamais à l'avance ce qui nous attend et il faut être préparé au maximum d'éventualités.
    Et pour rendre ça plus concret, je leur ai raconté des destins de copains de matu qui se sont retrouvés, de façon totalement improbable, à avoir besoin de leurs bases d'allemand pour réussir dans leurs projets soit en Suisse, soit en Europe. Ce qui impressionnait les ados du Cycle le plus, c'est que je sois encore en contact avec mes camardes, alors que je devais avoir un âge canonique à leurs yeux !

    L'école est une sorte de point focal de la société.
    Et aussi son portrait et à présent, ça ressemble davantage à un Picasso de la période cubiste qu'à un Botticelli. Nous voulons tous y mettre des choses différentes et pensons détenir l'exigence la plus juste et la plus pure.
    Je suis d'avis que l'école doit donner aux jeunes les outils pour s'en sortir dans ce monde. Elle ne peut être imperméable aux changements, mais essayer de répondre de façon posée. C'est très compliqué parce que les citoyens sont très exigeants et les adolescents en particulier sont de plus en plus difficiles à atteindre.
    La société évolue et l'Ecole doit aussi évoluer, mais pas de façon aussi radicale que la société. On demande à l'Ecole de faire bien plus que de transmettre le savoir, donc d'instruire. On lui demande de transmettre le savoir-vivre en société, d'organiser des cours pour éduquer sur des sujets qui autrefois n'étaient pas de son ressort, mais de celui des familles. A chaque nouveau défi , c'est à l'école que l'on s'adresse pour atteindre toute une tranche d'âge.

    Quand on réfléchit au CO, il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'une phase particulièrement chaotique de la vie des enfants et que malheureusement, c'est le moment où leur carrière future se joue.
    Ce ne sera plus jamais propre-en-ordre. On n'aura plus jamais de consensus et l'Ecole sera forcément critiquée, donc je regarde cette nouvelle "réforme" avec une certaine lassitude et espère que les enseignants trouveront, comme toujours, comment travailler malgré tout.

  • CO = monoxyde de carbone. Très toxique, et on ne se rend compte de rien...

  • Merci Monsieur Béguin d'enfoncer le clou dans le cercueil du DIP. L'égalitarisme fait de plus en plus de dégâts. Comme aux USA, ce n'est plus l'égalité des chances qui compte mais l'egalité des résultats. Tout le monde doit réussir de la même manière et pour y arriver il faut donc sacrifier les talents, niveler par le bas et appliquer la discrimination dite "positive" si chère à Obama, c'est à dire qu'on accorde des points bonus par exemple aux élèves noirs avant un examen et on en enlève par exemple aux asiatiques réputés avoir un QI plus élevé, et on applique des quotas pour les "minorités". Mais un jour tous ces jeunes seront confrontés à la vraie vie et tout s'écroulera, à moins qu'ils ne travaillent pour l'Etat, où cette mascarade continuera.

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