Les rêves d'Anna

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Par Anne Brécart

Ecrivaine, traductrice, philosophe, lectrice assidue et passionnée, Anne Brécart aime explorer des contrées inconnues même si, physiquement, elle a vécu la plus grande partie de sa vie à Genève. Elle a traduit une dizaine d’auteurs suisses de langue allemande, elle a publié sept romans, un livre pour enfants, et participé à plusieurs ouvrages collectifs  (Regards croisés sur Genève; Les Moments littéraires,  Amiel et compagnie; Tu es la sœur que je choisis). Elle organise des ateliers d’écriture et des cafés philosophiques.
Après Frédéric Wandelère, nous sommes heureux de l’accueillir dans Blogres.

Cinq destins de femmes plus un chapitre non écrit pour une enfant qui vient de naître constituent le roman de Silvia Ricci Lempen, Les rêves d’Anna, dont les héroïnes ne sont liées ni par un lien généalogique, ni un lien causal. 
Le premier récit, celui de Frederica se déroule au 21e siècle, le dernier, celui d’Anna, au début du 20e. Géographiquement ces femmes vivent en Europe entre l’Italie, l’Ecosse, la France et la Suisse. Mais alors qu’est-ce qui les rassemble sous le titre Les rêves d’Anna? Chacune d’elles se confronte d’une manière ou d’une autre à la place assignée à la femme par la société ou l’Histoire. Chacune d’elles y répond d’une manière différente mais aucune ne s’y conforme. D’où vient cette force qui fait dévier les êtres de leur rôle, d’où vient l’élan que trouve chacune de ces femmes? Chacune est visitée à un moment ou un autre du récit par la figure de la reine peinte par Aloïse. Figures de l’art brut, les reines d’Aloïse sont émouvantes tant elles semblent incarner le désir d’être aimées qui est aussi grand et noble qu’il est fragile et enfantin. 
Cette aspiration à l’amour se présente sous d’autres traits pour Frederica, Sabine, Gabrielle, Clara et Anna. Chacune est appelée et chacune suit sa voie. La destinée de Frederica, qui est celle qui est la plus proche de nous dans le temps, épouse les difficultés d’une génération ballottée entre petits boulots et grandes révoltes. Elle finira par rencontrer un étudiant grec qui lui fera perdre la parole. Sabine, qui a participé à la même manifestation féministe que Frederica, tombe amoureuse de son professeur marié. Gabrielle, la femme de l’amant de Sabine, retrace les difficultés d’une liaison homosexuelle dans la bourgeoisie de Province en France. Chaque nouveau récit est provoqué par une rencontre avec la femme plus âgée qui sera l’héroïne du récit suivant. 
Il est tentant d’imaginer qu’Anna, fille d’un notable romain, reléguée aux seconds rôles parce que femme, est la matrice de ces consciences féminines. Les rêves qui, pour elle, sont aussi réels que la vie vécue lui ouvrent le chemin et lui donnent la force d’imaginer une existence propre en décalage total avec les attentes de son milieu. Elle épousera l’homme qu’elle aime, travaillera et ira vivre dans le pays de son choix. Elle insufflera par le biais de lettres écrites à l’encre verte, le courage de la liberté à celles qui viendront après elle, preuve que les mots revêtent une importance majeure pour toutes ces femmes comme pour l’auteure.
Silvia Ricci Lempen, sans jamais tomber dans le manichéisme simplificateur, suit avec passion et tendresse ses héroïnes qui toujours font le choix de la liberté et de l’amour quel que soit le prix à payer. Ce roman est également une méditation sur la transmission de la liberté qui ne peut se faire que de manière paradoxale, souterraine et mystérieuse. 

Les rêves d’Anna, Silvia Ricci Lempen, Éditions d’En Bas, 2019

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