Ça nous interpelle - Page 3

  • Politique et argumentation I

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    Par Pierre Béguin

    On argumente beaucoup dans les tragédies de Racine (ou plutôt, on plaide, surtout contre Dieu). On argumente beaucoup dans les comédies de Molière. Mais c’est surtout dans les Fables qu’on trouve le tableau le plus complet du statut de l’argumentation. J’y pensais récemment lors des débats sur la baisse du taux de conversion du IIe pilier. Car on argumente beaucoup dans nos sphères politiques. Jusqu’à l’absurde. Surtout quand deux camps radicalement opposés se déchirent en s’appuyant sur le même argument, ou – devrais-je préciser – sur les mêmes peurs. Mais est-ce encore de l’argumentation? Oui, si l’on appelle argumentation toute conduite humaine, individuelle ou collective, produisant un discours dans le but de modifier les dispositions ou le comportement d’un récepteur singulier ou pluriel. Les Fables de la Fontaine posant donc clairement toutes les données du statut de l’argumentation jusque dans ses contradictions, nous pouvons y relever un certain nombre de principes dont semblent s’être emparés nos politiciens:

    1. L’argumentation est toujours l’arme du faible. Le plus faible – ou celui qui se trouve en situation de faiblesse – a recours à la parole parce que sa force n’est pas suffisante (une seule exception: le Loup et l’Agneau, mais pouvons-nous considérer comme argumentation la maladresse et la mauvaise foi évidente du loup dont l’objectif est de museler sa conscience de prédateur). La parole reste donc essentiellement un substitut à un comportement de force, quand elle ne correspond pas uniquement à un projet de ruse. Le fort – ou celui qui se trouve en situation de force (cf. Le Lion et le Rat) – n’argumente pas, il impose ses désirs ou ses instincts. Le cadre démocratique a précisément pour fonction de gommer cette donnée naturelle. Mais elle ne l’efface pas complètement. Lorsque l’argumentation correspond à une donné inégalitaire – ce qui est presque toujours le cas – le coercitif l’emporte systématiquement sur l’argumentatif. Ainsi crie-t-on haro sur le baudet non pas parce que l’âne est le plus coupable – il ne l’est pas – mais simplement parce qu’il est le plus faible (Les Animaux malades de la peste). Dans sa tourmente économique et diplomatique actuelle, par exemple, la Suisse en sait quelque chose. Au niveau national ou cantonal, les médecins, sous la puissance du lobby des assurances, commencent à le comprendre, comme l’ont compris les enseignants dans les années 90.

    2. Un argument pertinent n’est jamais efficace. Ou s’il l’est, il ne s’impose pas par sa cohérence. L’agneau raisonne de manière parfaitement cohérente et imparable; pourtant, le loup le mange «sans autre forme de procès». Lorsque la situation est inégale – ce qui, je le répète, est presque toujours le cas –, et qu’elle correspond à une situation de vie ou de mort (au propre comme au figuré), une argumentation pertinente, visant l’intellect et non l’affect, est sans effet sur le comportement du destinataire.

    3. Un argument inepte peut être efficace. Le cerf, sur le point d’être condamné à mort par le lion (Les Obsèques de la lionne), se sort à son avantage du péril par une argumentation totalement loufoque, sans cohérence ni pertinence rationnelle, mais qui a parfaitement cerné les postulats – disons plutôt les croyances – et la vanité du lion. Il n’y a donc aucun lien de causalité directe entre la pertinence interne – ou la non pertinence – d’un argument et son efficacité – ou son inefficacité. Les débats politiques en sont une parfaite illustration.

    4. Le plus souvent, le «parler vrai» est non seulement inefficace mais il peut être dangereux. Tout simplement parce que, comme le dit Céline, «la vérité c’est pas mangeable». Le cerf pourrait-il dire au lion en deuil que, s’il ne pleure pas la mort de la lionne à ses obsèques, contrairement à tous les courtisans hypocrites, c’est parce qu’elle a fait tuer sa femme? Le cygne pourrait-il expliquer au cuisinier sur le point de l’égorger que, s’il le confond avec un oiseau, c’est parce qu’il est complètement saoul et idiot (Le Cygne et le cuisinier)? La vérité n’étant pas acceptable, il faut mentir. Puisqu’il faut mentir, autant que le mensonge soit le plus agréable. Et tout mensonge n’est agréable que s’il touche la vanité et les intérêts du destinataire. Nos politiciens ont adopté ce raisonnement; dès lors, prenant résolument le contrepied de cette affirmation de Camus dans L’Homme révolté: «Nous n’avons pas besoin d’espoir, nous n’avons besoin que de vérité», ils semblent adopter cette maxime: «Le citoyen n’a pas besoin de vérité, il a besoin d’espoir». Il en va de leur réélection.

    5. Un argument est donc efficace s’il réunit les conditions suivantes:

    a) Il n’est pas sincère.

    b) Il joue sur l’affectif (par exemple les peurs) davantage que sur l’intellect.

    c) Il parvient à cerner les postulats, les croyances ou les attentes du destinataire.

    d) Il vise la vanité ou les intérêts du destinataire.

    En ce sens, il s’apparente au discours publicitaire dont il retient les caractéristiques essentielles (le Renard ferait un bon publicitaire). Les politiciens actuels ont parfaitement intégré ces données et calqué en conséquence leur argumentaire sur ce modèle. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’on trouve de célèbres publicitaires reconvertis en conseillers politiques. Le politicien est devenu un produit de marketing qu’on vend comme on fait la promotion d’un film ou d’une lame de rasoir. Une votation itou, quel qu’en soit l’objet. A la télévision, nombreuses sont les émissions qui mélangent allégrement politique et variété.

    Le statut de l’argumentation dans les Fables met donc en évidence une vérité élémentaire: dans un monde mené par l’instinct (l’intérêt et la vanité sont les instincts les plus répandus), où les seuls rapports sont les rapports de force, le cas échéant de ruse, où la seule raison est la raison du plus fort, le rationnel, le raisonnement, reste l’arme du faible, et une arme complètement inefficace tant qu’elle se veut sincère. La parole vraie est non seulement sans effet, elle est avant tout dangereuse lorsque le mensonge est une nécessité absolue pour survivre. Donc, puisqu’il faut mentir, autant que le mensonge soit agréable au destinataire (jugez de la stratégie suisse dans le conflit avec la Lybie à l’aune de ce raisonnement!) Dans les Fables, la seule argumentation efficace est, soit celle qui s’apparente à un beau mensonge qui aurait cerné les caractéristiques du destinataire (c’est-à-dire le discours publicitaire et son avatar, le discours politique), soit une «argumentation» de type extra langagière comme le chant du cygne au cuisinier qui aurait remplacé la parole par un comportement ou une production de pure séduction. En ce sens, le «parler doux» est bien plus efficace que le «parler vrai». Les politiciens qui se «peopolisent» ou qui ouvrent de plus en plus leur cour aux artistes et aux chanteurs l’ont bien compris. Bientôt, le concert remplacera la campagne politique, la chanson se substituera au débat. Le pire, c’est qu’on y gagnera. Après tout, puisqu’ils doivent mentir, autant qu’ils nous fassent rire. Et en Suisse, à ce niveau, nous sommes particulièrement mal servis…

     

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  • PSYCHOSE ??

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    Par Antonin Moeri




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    Imaginons une chambre à coucher, un bébé dans un berceau entouré de deux femmes (la grand-mère et la mère nommée Phyllis) et de trois fillettes (Alice, Carol et Clara). Tout ce petit monde s’excite autour du nouveau-né. On lui chatouille le menton, on lui pose un baiser sur le front, on lui caresse un bras, on se demande à qui il ressemble. De qui a-t-il hérité le nez, les lèvres, les yeux, les petites mains si fines? Clara affirme qu’il ressemble à papa. Mais alors, à qui ressemble papa? Alice prétend que papa ne ressemble à personne. Les larmes aux yeux, la mère dit: “Mais il faut bien qu’il ressemble à quelqu’un”. Phyllis et ses trois filles se retournent pour regarder le géniteur attablé à la cuisine, qui leur présente un visage exsangue, dépourvu de toute expression.
    C’est une des nouvelles les plus énigmatiques de Carver. Le père ne participe pas à la joie de la famille. Aurait-il de graves soucis? Ne désirait-il pas ce quatrième enfant? Et pourquoi la mère se met-elle à sangloter lorsqu’on évoque la présence de son mari? Serait-il alcoolique? Au chômage? Malade? Il a pourtant repeint le berceau de frais. Pourquoi ne vient-il pas s’amuser avec le bébé? Et pourquoi la mère s’étonne-t-elle que son enfant soit en si bonne santé?
    Un petit détour par Google s’impose. On y apprend que Phyllis est le nom d’un personnage légendaire. Il s’agit d’une femme qui se fige, à un moment donné, devant l’immensité de la mer. L’attirance est trop forte. Un abîme insondable s’ouvre à ses pieds et Phyllis entre dans un état catatonique. L’état d’inertie motrice et psychique du personnage de Carver est suggéré, et le prénom qu’il lui attribue permet de mieux comprendre le sens de cette scène. Imaginons un père exsangue fixé dans son univers et une mère figée au bord de l’abîme, incapables tous deux de reconnaître le caractère morbide de leur syndrome. Peut-être une manière de mettre en scène un cas de psychose?

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  • Mafia rouge

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    Par Pierre Béguin

    La Panaméricapreuve[1].jpgine, au carrefour de la route de Matamoros, quelque part en Amérique latine.

    Un camion transportant des produits congelés au logo d’une multinationale européenne ne peut éviter une voiture dont la conductrice n’a pas respecté le stop. Devant l’attroupement qui se forme inévitablement, le chauffeur du camion, pourtant dans son bon droit, propose spontanément un arrangement à l’amiable plutôt curieux: il paie lui-même les dégâts si la conductrice étourdie renonce à appeler la police. Cette dernière, un peu étonnée, refuse, alléguant être au bénéfice d’une assurance qui nécessite le témoignage d’un policier pour s’activer. Alors, à la grande stupeur des badauds par l’accident alléchés, le chauffeur monte dans son camion, s’empare d’une arme et se tire une balle dans la tête…

    Le geste reste inexplicable jusqu’à ce que la police, arrivée sur les lieux du drame, ouvre le compartiment frigorifique du camion et découvre 10 cadavres d’enfants vidés de leurs organes.

    Les autorités n’ont pas communiqué le fait divers à la presse, peut-être pour éviter un mouvement de panique, précise la personne qui, sur le net, rapporte ce drame en espagnol. Cette anecdote atroce, tragique, mais qui ferait un excellent incipit de roman ou de film, me renvoie exactement dix-huit ans en arrière.

    1992. Je réside alors pour plusieurs mois à Barranquilla, en Colombie. A l’époque du carnaval, cette ville côtière plutôt paisible, où Garcia Marquez a fait ses premiers pas de journaliste, est brusquement secouée par un énorme scandale: des dizaines de cadavres vidés de leurs organes sont retrouvés dans la morgue de la faculté de médecine de la mal nommée Université Libre. Les victimes sont principalement des cartoneros – des sans-papiers vivant du recyclage. L’enquête met à jour un énorme trafic d’organes à l’échelon international, impliquant mafieux, médecins, policiers, avocats et, probablement, politiciens. Très vite, le scandale s’étouffe, la presse se tait, l’histoire est oubliée. Seuls quelques sous fifres porteront le chapeau. Deux ans plus tard, je retourne à Barranquilla pour enquêter sur cette affaire dont s’inspirera mon roman Joselito Carnaval. Trois semaines durant, dans un cabinet d’avocat, j’ai pu consulter à ma guise tout le dossier de l’instruction (rien n’est impossible en Colombie si l’on sait comment ouvrir les portes). Des milliers de pages édifiantes qu’on aurait pu croire teintées d’humour très noir pour autant qu’on oubliât un instant qu’elles relataient des faits dramatiquement réels. Une page plus particulièrement s’est ancrée dans ma mémoire: on y précisait la destination des organes prélevés sur les victimes. Si la plupart était envoyée à la frontière mexicaine avant d’être acheminée – on peut le supposer – dans des cliniques privées américaines, les autres partaient pour l’Europe dans des laboratoires privés de recherche scientifique. Au service de la science, donc!

    Je suis toujours étonné du silence suspect qui entoure la mafia rouge. Personne n’ignore pourtant son existence, pas davantage qu’on ignore les énormes profits retirés du commerce illégal d’organes. Car le paradoxe reste saisissant: un homme sans aucune valeur pour la société ou l’économie est estimé pour ses organes à plus de cent mille dollars. Cherchez l’erreur. Ou quand le nettoyage social rejoint le recyclage social...

    Au début des années 90, une journaliste française enquête dans le monde entier sur les cas les plus édifiants de trafics d’organes. Le documentaire filmé fait grand tapage. Il obtient le prix Albert Londres. Avant d’être rapidement décrédibilisé et relégué aux oubliettes sous l’accusation que la journaliste aurait payé des témoignages de victimes. Vrai ou faux, je confirme par expérience, en Colombie du moins, qu’il est très difficile de faire parler un témoin ou une victime sans contre partie financière. Parfois, quelques bières suffisent. Ce qui, dans tous les cas, n’enlèvent rien à la pertinence ni à la véracité d’un témoignage qui constitue souvent la seule richesse de victimes en ce sens tout à fait légitimées à le monnayer. D’autant plus que le témoignage n’est pas sans risque. Dans le cas du documentaire cité plus haut, on peut se demander qui a obtenu la preuve du bidonnage, comment est obtenue cette preuve, et pourquoi elle est autant montée en épingle au point d’évacuer le contenu même du film. Poser ces questions, c’est y répondre.

    organes[1].jpgDans certaines banlieues de Bogota, à la limite où commencent les territoires des tugurios – les bidonvilles – le passant peut s’étonner d’un alignement de petites cliniques ophtalmologiques guère plus grandes qu’une devanture de magasin. Pourquoi autant de petites cliniques? Pourquoi précisément à cet endroit? L’humanité frapperait-elle aux portes de la pauvreté? Prendrait-on autant soin de la cornée des déshérités, surtout de celle des enfants? Il est vrai que les problèmes ophtalmologiques sont légions dans les tugurios de Bogota. En insistant un peu, ce même passant pourra croiser des enfants aux yeux brouillés regardant on ne sait où. Comme chez les aveugles de Baudelaire, «la divine étincelle est partie». A cause d’une fièvre pernicieuse pourtant dûment soignée dans ces cliniques, prétend la rumeur…

    La dernière fois que je me suis rendu à Bogota, il y a certes plusieurs années, ces cliniques existaient toujours, au su et au vu de tout le monde…

     

     

     

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  • Scène de la vie ordinaire

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    Par Pierre Béguin

    La scène se déroule en décembre dernier, peu avant les fêtes de Noël, au centre commercial de la Praille. Premier étage, café Martel.

    Assis face à une amie d’Université que je revois régulièrement avec plaisir et la même complicité qui nous rapprochait durant nos études, je bavarde en dégustant un thé aromatisé, pour ainsi dire coupé de l’atmosphère fébrile qui m’entoure. Cette présence curieusement agitée dans mon dos, à la table toute proche, je l’avais pourtant entrevue sans qu’elle ne s’incruste vraiment dans ma conscience. Quand l’homme se lève, mon amie interrompt notre conversation pour me suggérer de vérifier les poches de ma veste, posée sur le dossier de la chaise. Je m’exécute aussitôt. Mon porte-monnaie est bien à sa place. Par précaution, je vérifie le contenu. Vide! J’aperçois alors furtivement, de dos, la silhouette franchir la porte ouvrant sur la terrasse où quelques malheureux fumeurs frappés du récent anathème démocratique bravent encore le froid pour satisfaire leur vice. Un rapide calcul mental m’indique que mon porte-monnaie contenait  environ 250 francs. Certainement, mon voleur a davantage besoin de cette somme que moi. Mais, pour dire la vérité, je suis avant tout vexé. Je n’ai tout de même pas bourlingué aux quatre coins du globe, dans des endroits souvent peu fréquentables, en ayant toujours su, à part un échec cuisant à Lima, éviter ou affronter les problèmes, pour me faire dépouiller comme un novice chez Martel à la Praille! Je dois laver l’affront. Je demande à mon amie, qui  a vu mon voleur de face, de l’identifier. Il est assis, seul, à une table, dans le froid, fumant tranquillement une cigarette, un verre vide posé devant lui. Je m’assieds à ses côtés et engage la conversation:

            Salut, ça va comme tu veux?

    L’autre me regarde négligemment sans répondre, impassible. J’enchaîne:

            Tu me dois 250 francs!

    Son visage ne trahit ni surprise ni émotion. A cet instant, étrangement, j’ai l’impression de m’amuser comme un gamin, comme si je venais de croquer dans ma propre madeleine et que des sensations du bon vieux temps remontaient à la surface. Mon adolescence peut-être! Je poursuis sur le même ton de ferme assurance, un sourire entendu en coin, mes yeux plantés dans les siens.

            Tu sais bien, les 250 francs que tu viens de me piquer dans mon porte-monnaie…

    Sans se démonter, et toujours sans un mot, il sort son porte-monnaie, l’ouvre et en extirpe trois misérables billets froissés de 20 francs en secouant la tête.

            Pas là! dans ta veste, tes manches ou tes poches!

    Cette fois, il me répond sur un ton faussement dégagé:

            Alors tu crois vraiment que je t’ai volé 250 francs!

            Je ne crois pas, j’en suis sûr! Aussi sûr que tu vas me les rendre!

    A vrai dire, je ne suis sûr de rien. Mais je comprends qu’il a laissé passer sa chance. S’il s’était levé à ma première accusation, s’il était parti aussitôt, dans le doute je n’aurais probablement rien fait  pour le retenir. Maintenant, je sais que je tiens mon voleur et mon argent, c’est une question de temps. Je lui propose un marché:

            Tu me donnes mes 250 francs et on n’en parle plus, je te laisse partir.

    Il secoue la tête. Il gagne du temps. Il réfléchit… La scène menace de s’éterniser mais, quoi qu’il arrive, j’ai maintenant l’intime conviction que je ne le laisserai pas filer. Il l’a compris. C’est mon amie qui va débloquer la situation. Elle s’était contentée jusque là de nous observer, debout, à deux mètres de la table, non loin de la porte, son téléphone portable dans la main:

            Bon, alors j’appelle la police. Mais avant je prends une photo…

    Pratique, au fond, ces petits appareils multi fonctions! Au mot «photo», l’autre perd subitement sa tranquille assurance. Il se lève d’un bond:

            Non! pas photo! Pas de photo!

    Je me lève tout aussi précipitamment pour m’interposer. On ne sait jamais…

            D’accord! Pas de photo! Mais c’est 250 francs…

    Joignant le geste à la parole, je tends la main, la paume ouverte pour y recevoir l’aumône exigée. Il me regarde, se répète la somme à lui-même et se met à fouiller ses poches en se tordant bizarrement de côté, comme s’il y cherchait vainement quelque chose. Un instant, je crains qu’il ne sorte une arme. En réalité, il essaie de me cacher ce que j’entrevois furtivement. Des liasses de billets froissés en boule dans ses poches, ses manches, sous son pull, et ailleurs probablement. Quelques milliers de francs, de toute évidence. Décidément, la pêche a été miraculeuse. Voilà pourquoi il n’avait pas quitté le tea-room après avoir vidé mon porte-monnaie. Aucune raison d’interrompre une si belle moisson avant la fermeture du centre commercial! Tous ces consommateurs fébriles, les poches pleines en quête de cadeaux! Une aubaine! Mieux vaut rendre 250 francs – une broutille – et fuir avec le reste. Si j’avais su… Comme promis pourtant, la somme dûment restituée, je le laisse partir, ce qu’il fait cette fois avec une précipitation non dissimulée. Sur la terrasse, deux ou trois hommes, seuls, assis chacun à une table, fument tranquillement, l’air absent. Je me demande s’ils ne participent pas à la même moisson monétaire que mon voleur. Quelle autre raison auraient-ils d’affronter le froid aussi longtemps, devant un verre vide, en allumant cigarette sur cigarette? Je réalise soudain quel poste d’observation idéal offre cette terrasse: à travers les grandes baies vitrées, on a tout loisir de repérer, à l’intérieur, le futur pigeon sans paraître suspect. Comme quoi l’interdiction de fumer dans les lieux publics, en leur fournissant un alibi sur mesure, améliore considérablement la stratégie des voleurs. Retour de manivelle, en quelque sorte!

    Sur le chemin qui me ramène à la maison, un doute me taraude l’esprit. J’essaie de comptabiliser précisément les mouvements d’argent que mon porte-monnaie a connu durant cette journée. La conclusion tombe sans équivoque: il ne pouvait en aucun cas contenir plus de 220 francs. J’avais donc volé au moins 30 francs à mon voleur…

    Vous qui prenez le thé chez Martel à la Praille, si vous apercevez dehors, sur la terrasse, malgré le froid, un type assez grand, mal rasé, les cheveux en bataille, assis tranquillement à une table et fumant une cigarette devant un verre vide tout en jetant des regards en coin à l’intérieur, dites-lui que je lui dois 30 francs. Et que je les ai bus à sa santé…

     

     

     

     

     

     

     

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  • SUISSE MOISIE

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    Par Antonin

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    Des écrivains suisses se sont spécialisés dans un genre: dénoncer leur pays replié sur lui-même, peuplé de gens frileux, têtus, stupides, craintifs, incultes, cupides, méfiants, racistes et j’en passe. Le texte de ces écrivains donne souvent dans le cliché télévisuel, c’est-à-dire  l’absence de nuances. Dans “Hommage à la Suisse” (écrit en 1932, année de parution du “Voyage au bout de la nuit”), Hemingway s’est adonné à cet exercice de manière cocasse et féroce.
    Buffet de gare de Territet. Un Américain de passage propose à la serveuse une partie de jambes en l’air pour trois cents francs. Prenant un air outré, celle-ci refuse. Un autre jour, un écrivain américain de passage commande un café. Il propose à la serveuse de faire la tournée des grands-ducs. Refus catégorique. L’Américain, qui vient de divorcer, offre à trois porteurs deux bouteilles du meilleur champagne. On parle du divorce, phénomène de société alors beaucoup plus répandu aux USA qu’en Suisse. Pour nos trois porteurs, le divorce est inconcevable. Quand il quitte l’établissement, l’écrivain épie par la fenêtre nos trois employés: au lieu de boire joyeusement la seconde bouteille de l’excellent champagne, ils demandent à la serveuse de remporter au bar la bouteille intacte. “Ça leur fait trois francs et quelques par tête”, se dit Johnson.
    L’observation précise de la vie des vraies gens (expression d’une politicienne française passée au second plan) permet de raconter des histoires qui en disent plus que les stéréotypes véhiculés par la télé, les journaux et certains gendelettres. Je me disais, en lisant cet “Hommage à la Suisse”, que l’observation, quand elle tient à la fois de l’examen critique et de la contemplation, recueillait plus facilement mon adhésion. Avec très peu de moyens et un art consommé du dialogue, Hemingway offre l’image d’une certaine Suisse. Image qui, sur le plan littéraire, me semble plus efficace que les généralités proférées ici et là sur les banques, l’argent sale, la lâcheté des politiques, la frilosité, l’égoïsme, la peur, la xénophobie et le manque de maturité des habitants de ce petit pays plat, comme dit Georges Haldas.

     

    Ernest Hemingway: Les Neiges du Kilimandjaro, Editions FOLIO

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  • Nuit et brouillard

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    Par Antonin

     

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    Avant de lire les lettres de Céline en Pléiade, je voulais me replonger dans les années noires, pour tenter de saisir un peu mieux les dérives haineuses et les contorsions roublardes de ce créateur d’un style épileptoïde.
    “Dans la bibliothèque privée d’Hitler”, j’apprends que les livres favoris d’Adolf n’étaient pas ceux de Schopenhauer et de Nietzsche, auteurs bien trop subtils, nuancés et abstraits pour ce fanatique de brasserie, mais ceux d’auteurs inconnus ayant donné libre cours à des élucubrations sur l’ésotérisme, l’occultisme, le racisme. Notre lecteur avide aimait aussi Robinson Crusoë, La Case de l’Oncle Tom, Don Quichotte et les romans de Karl May (Winnetou).
    Puis, je lis attentivement un essai que Cioran appréciait: “Un certain Adolf Hitler”. Après avoir présenté la fulgurante ascension du tribun populiste, ses spectaculaires réalisations et ses premiers succès militaires, Sebastian Haffner pointe les erreurs, les fautes, les graves erreurs stratégiques de ce hâbleur qui aimait jeter de fausses connaissances à la tête de son public, qui ne se sentait à l’aise qu’avec des auxiliaires de service: chauffeurs, gardes du corps, secrétaires.
    “L’espèce humaine” de Robert Antelme me ramène à ce que je préfère: l’espace littéraire. Pas l’ombre d’un gémissement, nulle invention étincelante ni ficelle ni stratégie d’auteur ni besoin d’expliquer dans ce livre inquiétant qui n’est pas un énième témoignage mais un constat implacable, froidement mené au présent ou au passé selon l’intensité de la scène. Le lecteur entre dans le crâne et le ventre d’un résistant français détenu dans un camp au centre de l’Allemagne bombardée au phosphore. Il perçoit en direct ce que voit, entend, sent, se rappelle un homme “réduit à l’irréductible (...), attaché à vivre de manière abjecte”.
    Ni esclave ni animal mais un sujet évidé, bouté hors de l’espèce humaine (on pourrait dire désespécé), sujet-rebut, sujet-déchet tel que le SS désire le voir et dont la seule jouissance est de fixer un regard exténué sur le morceau de pain jaune que tient distraitement celui qui agonise, ce même morceau de pain sec sur lequel se jetteront les autres, ceux qui ont faim et qui n’ont pas la force de se révolter contre le manque de nourriture, le froid, la saleté, le barbelé, la cruauté, l’arbitraire d’un pouvoir total.
    Vous l’aurez compris, “L’espèce humaine” est un grand livre qui, dans un style elliptique, parataxique et neutre, interroge le sens des mots VIVRE et EXISTER. Quant aux lettres de Louis-Ferdinand Destouches (deux mille pages), je vous en parle une autre fois.

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  • Les cycles

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    Par Tomoto

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    La tante d’une amie et sa soeur ne quittaient pas leur sac Longchamp. Elles étaient fières de parader dans les rues de Lausanne, de Londres ou de Téhéran avec, pendu au bras, le fameux sac en toile qu’on peut plier pour le rendre plus petit et le transporter plus facilement. Les tantes de cette amie naviguaient dans un monde qu’on pourrait dire bourgeois. En tous les cas, le rêve de ces filles de paysans était d’en faire partie. La maroquinerie de luxe représentait par conséquent l’objet du désir. Elles mettaient tout en oeuvre pour obtenir l’objet qui leur conférerait le statut tant convoité. Ce qu’on peut comprendre, s’agissant de femmes ayant appris à laver le linge au lavoir, à traire les vaches et à confectionner le boudin.
    Ma fille fréquente un cycle de quartier sensible. Elle étudie le latin dans une classe composée presque exclusivement d’adolescentes. Depuis quelques semaines, elle rentrait au domicile la mine renfrognée, répondait agressivement à mes questions. Elle préparait avec moins d’ardeur ses auditions au Conservatoire Populaire. Il a fallu “parler” avec elle, comme disent si bien les parents bobos. Je les ai entendues, elle et sa mère, conférer à voix basse au salon ou dans la cuisine. Je me suis demandé quel pouvait être le sujet de ces longs échanges.
    Quand je vis, un jour, ma fille arriver, le fameux Longchamp au bras, je compris pourquoi elle avait retrouvé le sourire. Toutes mes copines en ont un, dit-elle. Oui, pensai-je, toutes les copines du cycle de quartier sensible possèdent un sac esthétiquement correct pour y glisser leurs classeurs d’anglais, de gym et de cuisine.

    L’Histoire se reproduit-elle en se singeant elle-même, comme disait Marx? Dans l’univers de la compétition mondialisée, il n’est pas seulement nécessaire d’innover. On peut également recycler.

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  • Borges francophobe?

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    Par Pierre Béguin

    José Luis BorgesBorges-Jorge-Luis[1].jpg était francophobe. C’est d’ailleurs aussi parce qu’il était francophobe qu’il a poussé la provocation jusqu’à préférer Genève à Paris. Et à s’y faire enterrer.

    D’où lui venait sa francophobie? Peut-être du fait qu’il devait beaucoup à la France et à sa culture. Beaucoup trop. A commencer par sa célébrité, non seulement en France et en Europe, mais également chez lui, à Buenos Aires. Son itinéraire littéraire dépend lui aussi largement de l’influence française, plus précisément de la Nouvelle Revue française, groupe à tendance puritaine qui prêchait la rigueur (littéraire bien entendu), la réserve, l’épargne des moyens, et dont plusieurs membres – Caillois, Gide, Paulhan – contestaient la suprématie du roman jusqu’à y être plutôt hostiles. Cette fronde contre le roman, qui participait d’une mouvance de la culture française de l’entre deux guerres (voyez Paul Valéry), a vraisemblablement exercé une influence décisive sur la pensée du jeune intellectuel argentin. Entre ses premiers écrits, par exemple Evaristo Carriego (publié en 1930) – monographie sur un poète de tangos des bas-fonds de Buenos Aires – et Fictions ou L’Aleph, ses chefs-d’œuvre, on voit tout ce que Borges a dû rejeter comme scories extralittéraires – couleur locale, saveur des faubourgs ou poussière des rues – pour arriver à la quintessence d’une prose désincarnée. Certes, quiconque connaît un tant soit peu l’Amérique latine sait que l’Argentine ne ressemble à aucun autre pays latino américain, que Buenos Aires est aussi proche de Paris qu’elle est différente de Quito, de Bogota et de Rio. Que les grandes étendues vides de la pampa s’opposent radicalement aux parures baroques et à l’exubérance des villes et paysages de ses voisins du nord. Et, donc, que seul un écrivain argentin pouvait à ce point s’imprégner de la culture française et s’éloigner autant de celle de son continent.

    La précision et la concision stylistiques de Borges sont absolues. Son économie, son laconisme placent ses écrits à des lieues des gros romans luxuriants à l’imagination flamboyante de la tradition latino américaine, au baroque et aux excès du réalisme magique. Un de ses personnages, le peintre Marta Pizarro, dit de la langue espagnole «qu’elle est moins apte à l’expression de la pensée qu’à la vanité bavarde». Puisque Borges l’affirme (on sent bien que le peintre est son porte parole), osons surenchérir aux mépris des clichés. L’espagnol, spécialement en Amérique latine, est une langue «bavarde», abondante, exubérante, d’une grande expressivité émotionnelle, mais conceptuellement imprécise. Elle exprime la manière d’être d’un peuple pour qui l’émotif et le concret prévalent sur l’intellectuel et l’abstrait, pour qui les idées s’incarnent davantage dans des sensations et des émotions, bref dans du vécu, que dans un discours logique – ce qui expliquerait, selon Mario Vargas Llosa, qu’en espagnol la littérature soit si riche et la philosophie si pauvre. A l’inverse, plus proches de ceux d’un Gide ou d’un Valéry par exemple, les textes de Borges contiennent toujours un plan conceptuel et logique qui prévaut sur tous les autres. Un monde épuré, clair et désincarné qui tend vers une spéculation de caractère philosophique ou théologique. La phrase suivante, tirée du prologue du Jardin aux sentiers qui bifurquent (1941), exprime bien la conception littéraire de Borges: «Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cent pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes». Notre auteur suppose donc que tout roman se résume au développement d’une thèse – sous forme de concepts, de conjectures, de spéculations, de théories – que les éléments fictionnels ont pour simple fonction d’habiller, de camoufler, comme le feuillage le fait du tronc. A la nuance que cet habillage est totalement superflu et ne revêt pour lui aucune valeur esthétique ou artistique. Imaginez Les Trois Mousquetaires ou La Chartreuse de Parme réduits à quelques concepts! Cette peur, ce dédain de l’abondance, l’amène donc à supprimer de la fiction la plupart des éléments qui en fondent le genre. Certains y verront une purification, d’autres un appauvrissement. Sans vouloir trancher, je dirais que Borges est à la fiction ce que Giacometti est à la sculpture. Placez une sculpture de Giacometti à côté d’une sculpture de Botero et vous aurez une idée de ce qui le sépare de ses collègues du réalisme magique, comme Garcia Marquez par exemple.

    Exagération mise à part et plus sérieusement, quand on mesure le fossé culturel entre une région marquée par la raison, la retenue, l’ordre, la gravité, unifiée par Descartes et Voltaire, étouffée par les banques et par la peur de perdre, et la disparité anarchique des pays ibéro américains où le rêve, la magie, l’illusion ne se distinguent guère de la réalité, de la religion, du projet, on voit à quel point Borges s’est éloigné de sa culture et de ses origines pour se franciser. D’où probablement sa francophobie comme garante d’une identité menacée tour à tour d’éclatement ou de dilution. Souvenons-nous qu’il a poussé l’iconoclasme jusqu’à s’affilier au parti conservateur, en pleine hystérie sartrienne, sous le prétexte que les hommes de cœur épousent de préférence les causes perdues. Et quand on sait, outre sa francophobie, que le tempérament sec du«Genevois» Borges n’éprouvait pour le tempérament généreux du «Vaudois» Simenon qu’un mépris aussi tranchant que définitif, on se dit que, décidément, Borges et Genève étaient destinés à se rencontrer pour l’éternité.

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  • Un écrivain de l'au-delà a plagié Tomoto. De qui s'agit-il?

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    Par Tomoto

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    Liquide âcre sous la langue impossible parler ouverture des yeux tout grands pour la voir trotter celle qui dans le rêve venait tout près en cas d’incendie dans le corps coeur couilles oui couilles vilain mot non pas tant que ça cerveau aussi qui bouillonne ou bouillonnait quand elle venait tout près visgage d’ange Fra Angelico dents écartées mèches blondes petite ride presque invisible à travers le front fuyant vers le ciel gris souris mais je voulais dire bouillonne à présent maintenant vient tout près avec des baisers sur le quoi sur le quoi de qui ce front bombé plein de rire sarcasmes admiration non pas du tout image usée ni cliché.



    Un sang d’ailleurs apporte l’oxygène parois des poumons collées il nage tête pointée pieds recroquevillés pousse et la peau se distend eau chaude qui baigne ses joues à défaut de vent ou de brise quand elle ou il souffle sur la digue là-bas les cheveux se soulèvent trop belle pour toi dont la tête dans la marée narines pleines de sel bruit vacarme de carrefour new-yorkais oreilles pleines de ce vacarme et confusion dans le ventre le tien cette fois tuyau large et solide plein de sang et arômes senteurs et parfums cellules transportant vers la vie qui est besoin de vivre nécessité hasard le large t’appelle sortie de prison aux barreaux d’ossements crâne et orbites tibia et malléoles se croisant dans le mouvement de vélocipédiste ahanant soufflant devant lui un double brouillard conique et blanc mouvement qui provoquera ta sortie dans le monde sous un ciel bas et menaçant toi solitaire et nu sans défense ni ressources avec pour seule arme ce souffle qui en jaillissant du cri de tes entrailles fait les cordes vibrer dans la gorge du pourceau violet face crispée grimaçante de mucus.

     

     

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  • Commentaire de commentaires

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    Par Pierre Béguin

     

    Une fois n’est pas coutume, qu’on me permette de revenir sur ma dernière note concernant CEVA. Je remercie tous ceux qui ont pris le temps de déposer force commentaires. Certes, un certain nombre confirme ce que je savais déjà depuis plus de deux ans que «blogres» existe: un blog n’est pas un lieu d’échanges mais de confrontations (et parfois même d’insultes), ni un lieu d’argumentation mais de croyance ou de slogans, ni un lieu de lecture attentive mais un lieu d’interprétation furieuse (et parfois aveugle). Il est vrai que l’anonymat (que par ailleurs je suis tout prêt à soutenir tant qu’il ne verse pas dans l’insulte) permet le relâchement. Et à certains de se faire passer pour des spécialistes. Ainsi, justifier complètement le tracé prévu par des impératifs techniques a quelque chose de proprement hallucinant. Cela revient à dire que nos ancêtres, au début du 20e siècle, auraient prévu en surface le seul tracé possible du Bachet aux Eaux-Vives que la géologie genevoise permettrait de construire en tunnel une centaine d’années plus tard. Plus qu’une coïncidence, un miracle! Tout le monde sait que la raison est politique (comme le dit fort justement Quai 13 dans son commentaire) et non technique.

     

    Ce qu’il y a d’irritant avec CEVA c’est qu’il suffirait de quelques modifications (ou de quelques degrés pour les spécialistes des questions techniques) pour que le projet devienne bon, alors qu’il est, en l’état, franchement insatisfaisant. Les thuriféraires auront-ils la mémoire suffisante pour s’en souvenir dans une décennie? Contrairement aux thuriféraires du stade de la Praille qu’on n’entend plus lorsqu’il faut trouver une solution pressante. Et ma comparaison s’arrête là.

     

    Mais ce qui est encore plus irritant avec CEVA, c’est qu’il s’inscrit dans la méthode de nos politiciens qui veulent passer en force, sans concertation, des projets qui concernent l’avenir du canton. Alors qu’il faut à l’inverse ouvrir la concertation et s’assurer de l’adhésion des citoyens. Comme ce fut le cas à Lausanne pour le métro. CEVA est emblématique de cette épreuve de force quasi systématique de la part de nos autorités et de la mauvaise foi crasse qui l’accompagne. Il y a à peine une année, la plupart des Genevois ne savait même pas ce qu’était CEVA. Et si on vote dans quelques jours, ce n’est pas par souci de consultation…

     

    Irritant aussi est cette volonté de manipuler les votes. Ainsi, par exemple, pour justifiée qu’elle puisse être (on attendra encore longtemps la voie Cottier), la fermeture des différents accès à Troinex par la route de la Chapelle ou la route de Drize quelques semaines avant les votations ne doit rien au hasard. On me fera d’autant moins croire le contraire que ce type de manipulation est assez fréquent. Qu’on se souvienne, avant les votations sur la traversée de la Rade dans les années 90, comment travaux et modification des feux avaient provoqué des embouteillages monstres à la rue de Lausanne (qui n’en avait déjà pas besoin) et ailleurs. Le fait avait été alors clairement et ouvertement dénoncé, ce qui avait peut-être pesé sur le verdict des urnes. Rien n’a changé, et Genève reste désespérément Genève…

     

    PS. Les remarques concernant la police de caractère de mes notes sont tout à fait fondées. Pour tout dire, cette police s’est imposée d'elle-même au moment où La Tribune a changé le moteur et l’interface de son blog. Et mes tentatives pour revenir à ma propre police se sont révélées vaines. Aussi ai-je renoncé – un peu trop rapidement, j’en conviens, car peu intéressé, et très vite énervé, par ce genre de problèmes. De toute évidence, à le lire, mon compère Pascal Rebetez se trouve dans la même situation. Si quelque blogueur de La Tribune pouvait m’indiquer précisément comment procéder pour changer cet état de fait, je lui en serais reconnaissant. Je précise tout de même (en réponse à certains commentaires) que la solution du copier/coller dans Word, qui fut bien évidemment ma première tentative, ne fonctionne pas.

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  • Fiant Luces neve iam extinguantur

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    Par Pierre Béguin

     

    «L’homme est resté seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation; seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais (…) Si l’homme peut décider par lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon ou mauvais, il peut aussi disposer qu’un groupe d’homme soit anéanti.» Celui qui écrit ces mots n’y va pas par quatre chemins. Il proclame la supériorité des lois divines, leur préséance sur la sphère privée, et rend responsable des pires catastrophes le renoncement de l’homme à désirer le salut pour prix de la recherche de son propre bonheur. Cette solitude de l’homme sans Dieu le conduit aux pires comportements: «qu’un groupe d’hommes soit anéanti». Ce sont les purges, les génocides, Auschwitz. Ainsi donc Les Lumières – car c’est bien des Lumières qu’il s’agit dans l’allusion de la première phrase – seraient à l’origine non seulement du matérialisme des sociétés libérales mais aussi des idéologies du mal, les totalitarismes, le nazisme, le communisme. Le théocrate contempteur des Lumières qui tient ce discours anti-laïc n’est pas un extrémiste virulent justifiant son combat, c’est le Pape Jean-Paul II, bien plus modéré que son successeur, qui rédige son dernier livre Mémoire et identité quelque temps avant sa mort. Preuve que la hiérarchie de l’Eglise catholique n’a pas tout à fait renoncé à sortir le religieux de la sphère privée où le principe de laïcité, issu des Lumières, l’a confiné. Et même si sa position reste bien plus modérée, moins tragique et moins dangereuse que celle d’extrémistes d’autres religions, elle souligne tout de même la volonté des théocrates de ne pas rendre toutes les armes.

    Deux siècles et demi plus tôt, Voltaire, dans le Dictionnaire philosophique faisait «l’histoire du fanatisme et ses exploits»: quinze siècles d’horreur, peuples égorgés, rois poignardés «tyrans, bourreaux, parricides et sacrilèges violant toutes les conventions divines et humaines par esprit de religion». S’il apparente le fanatisme (terme inventé par Bossuet au XVIIe siècle) à «une peste des âmes» qui contamine faibles et ignorants, à «une maladie épidermique» de la religion presque incurable, à part peut-être par l’esprit philosophique qui «prévient les accès du mal», il admet que la raison et les lois se révèlent impuissantes face à des «enthousiasmes» délirants qui se persuadent d’être guidés par L’Esprit saint: «Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le Ciel en vous égorgeant?» demande-t-il.

    Donc, pour les laïcs, les pires atrocités surviennent lorsqu’on place Dieu au centre de la sphère publique; pour les théocrates, les pires atrocités surviennent lorsqu’on exclut Dieu de la sphère publique. Et le pire, c’est que l’Histoire ne donne vraiment raison ni aux uns ni aux autres. Bien sûr, la laïcité s’est profondément enracinée dans nos mentalités et dans nos systèmes politiques occidentaux, au point que nous sommes tous convaincus – moi le premier – que la nouvelle virulence dont font preuve les théocrates de tout poil au tournant des XXe et XXIe siècle est la pire des gangrènes. Voilà pourquoi le problème des minarets ne se réduit pas à savoir s’ils vont concurrencer nos montagnes ou déparer nos vertes prairies. Et s’il ne fait aucun doute que l’Etat de droit, démocratique et républicain, doit leur accorder leur place à côté de nos clochers – il en va du respect de son esprit même – nous devons nous souvenir que les Lumières de la raison ont triomphé du pouvoir clérical non pas seulement par la plume des philosophes mais surtout au prix de beaucoup de sang versé. L’héritage est à prendre au sérieux et exige vigilance et fermeté. Comme le souligne Tzvetan Todorov, chantre des Lumières, dans son livre L’Esprit des Lumières: «Les maux combattus par cet esprit se sont avérés plus résistants que ne l’imaginaient les hommes du XVIIIe siècle; ces maux se sont même multipliés depuis. Les adversaires traditionnels des Lumières, obscurantisme, autorité arbitraire, fanatisme, sont comme les hydres qui repoussent après avoir été coupées, car ils puisent leur force dans des caractéristiques des hommes et de leurs sociétés tout aussi indéracinables que le désir d’autonomie et de dialogue (...) On peut donc craindre que ces attaques ne cessent jamais» Or, justement, le besoin de religion est indéracinable et il ne s’exprime pas toujours dans la tolérance… Veillons donc à préserver rigoureusement le principe de laïcité! A commencer par son application stricte dans nos écoles. Et surtout ne focalisons pas sur de faux problèmes et sur une cible unique – les extrémistes musulmans. On en viendrait à oublier d’autres dangers. Ainsi, les chrétiens fondamentalistes – les créationnistes – continuent sans polémique leur croisade anti-darwinienne par de nombreuses conférences, notamment à Genève et Lausanne. Ils ont déjà imposé leur enseignement dans de multiples universités américaines, ils s’implantent en Allemagne et profitent allégrement de la privatisation de l’enseignement pour se payer des chaires académiques un peu partout. Dans la plus complète indifférence… Et, si l'on en croit le journal Le Temps, dans les colonies de Cisjordanie se développe un fondamentalisme juif emmené par une soixantaine de rabbins dont Itzhak Ginsburg, un rabbin persuadé qu’il existerait un «ADN juif» supérieur à celui des non-juifs. Tiens, ça me rappelle quelque chose! Pas vous? Je me demande ce qu’en aurait pensé Jean-Paul II…

     

    Que les Lumières soient et qu’elles ne s’éteignent plus!

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  • QUI PARLE ICI???

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    Par Antonin Moeri

     



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    Quand Tchékhov écrit, au début de “La Salle n°6”: ”J’aime son visage large aux pommettes saillantes...”, le lecteur est surpris. Il se demande qui prend, ici, la parole. Le docteur Raguine raconterait-il sa propre histoire? Le lecteur tombe, un peu plus loin, sur une digression: l’erreur judiciaire est plus répandue qu’on ne croit, surtout dans une ”petite bourgade crasseuse, à deux cents verstes du chemin de fer”. Thomas Bernhard dit la même chose sur l’aveuglement et la brutalité des juges qui, ”par la force de l’habitude, s’endurcissent tellement qu’ils ne peuvent avoir avec leur clientèle d’autres rapports que formels”. On en déduit que le docteur Tchékhov laisse libre cours, dans ce passage, à des considérations personnelles sur la société russe de son époque. Mais que faire avec ce “J’aime son visage large aux pommettes saillantes...”?
    Un professeur de collège me disait un soir sous une tonnelle que le problème du narrateur l’intéressait beaucoup et qu’il s’efforçait, tout au long de l’année, d’attirer l’attention de ses élèves sur le degré de présence du narrateur dans une histoire. Ainsi leur apprend-il la différence entre un narrateur omniscient, un narrateur-témoin et un narrateur-conteur. Imaginons un de ses étudiants lisant cette déclaration “J’aime son visage large aux pommettes saillantes...” Il se dira: ”C’est un narrateur-témoin qui parle. C’est un personnage qui doit se trouver à l’intérieur de l’hôpital. Sans doute un infirmier, un garde (Nikita), un compagnon de Gromov, peut-être le docteur Raguine”. Il se rendra compte, au fil de la lecture, qu’il n’y a pas de narrateur-témoin dans “La Salle n°6”. S’agirait-il d’un narrateur extérieur à l’histoire?
    En effet, celui qui présente le vieux Nikita au visage ravagé par l’alcool, le bouffon Moïsseïka qui a l’autorisation d’aller mendier dans les rues, le parano Gromov, un huissier cultivé et fin qui a sombré dans un délire de persécution, le docteur Raguine qui étudia la médecine contre son gré, qui manque de confiance en ses droits, qui ne sait donner des ordres et se met à pleurer lorsqu’un enfant, à qui il doit examiner la gorge, pousse des cris de détresse, qui ”lit énormément et toujours avec grand plaisir” (en sirotant un verre de vodka), qui souffre de ne pouvoir tenir une conversation intéressante avec des gens éclairés, celui qui présente ces personnages avec empathie, avec un immense amour des êtres humains, ce présentateur n’est ni le docteur Tchékhov (quoique...) ni un personnage de la nouvelle (quoique...), c’est un Mensch aus Papier indéfinissable qui met nos émotions à nu et qui devait nous dire combien il aimait cet homme de trente-trois ans. “Je l’aime pour lui-même, c’est un homme bien élevé, serviable et d’une délicatesse exceptionnelle avec tous(...) Quand il parle, on reconnaît à la fois en lui un fou et un homme”.
    Je me demande si cette petite incursion dans le récit n’annonce pas la ronde des points de vue qui caractérisera les aventures littéraires du XX ème siècle.


    Anton Tchékhov: Oeuvres III, Pléiade 1971

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  • Toutes les fins de siècle se ressemblent

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    Par Pierre Béguin

     

    J’avais oublié cette phrase. Probablement s’était-elle incrustée dans mon inconscient. Car depuis le temps que je présente l’histoire littéraire française de la Renaissance au XXe siècle, j’avais moi aussi développé cette conviction – que je croyais toute personnelle – et répertorié une liste d’exemples propres à étayer ma chère théorie sur les fins de siècle qui se ressemblent. Peut-être même l’idée d’en faire un livre m’avait-elle traversé l’esprit, comme il en passe des dizaines mensuellement dans le cerveau de ceux qui cèdent à cette manie de l’échuysmans[1].jpgriture. Fugace. Météorite. Heureusement! Elle n’était pas de moi, cette idée. J’aurais eu l’air de quoi?

    Pourquoi me suis-je replongé dans l’œuvre de J.K. Huysmans que, sans regret, je n’avais plus lue depuis l’Université? Là-bas… Au fil d’une page, je redécouvre, dans une explosion de mémoire, la fameuse phrase: «Toutes les fins de siècle se ressemblent». Et dans A vau-l’eau, sa sœur jumelle, ce De profundis schopenhauerien «Seul le pire arrive», l’une appelant l’autre comme si l’ambiance crépusculaire se mariait naturellement avec le pire pour dessiner le traditionnel tableau des névroses «fin de siècle». Après tout, la mélancolie de Rodolphe II, dans son château de Prague, au milieu d’une clique d’artistes, d’alchimistes et d’astrologues, n’est pas sans rappeler celle de Louis II à Neuschwanstein, voire celle de Louis XIV à Versailles, où il réside depuis 1682 coupé des réalités, entouré d’une foule de courtisans et empêtré dans un cérémonial rigoureux. Huysmans a très bien perçu cette correspondance entre le climat «fin de siècle», dont des Esseintes, le héros de A rebours, est le témoin, et le teadium vitae – l’ennui métaphysique, qualifié de «névrose» par le diagnostic de Zola – des contemporains de Cervantès. Et malgré le néo-classicisme de l’entre-deux guerre, NRF en tête, ou les efforts parfois grotesques des surréalistes pour farder la charogne fin de siècle, la seconde moitié du XXe en a subi toutes les contagions (il est vrai que Bardamu en avait assuré le lien). Genet a relevé l’héritage de Baudelaire, Malraux celui de Barrès et Sartre celui de Schopenhauer (et, donc, de Huysmans). Entre Jean Folantin, le héros de A vau-l’eau, petit employé souffreteux et misogyne assaisonné de spleen baudelairien, et l’Antoine Roquentin de La Nausée, la phonétique à elle seule appelle la comparaison. Et si, d’A vau-l’eau à A rebours, on passe de la roture à la noblesse, si le duc Jean de Floressas des Esseintes possède tout ce qui fait défaut à Jean Folantin, tous les deux parcourent, sous le soleil de Saturne, le même chemin envasé, contraints de refaire sans cesse leur addition de négations, avec cet ennui métaphysique qui corrompt tout, dans cette sainte solitude qui est un autre nom de l’absolu désespoir. Ni le cynisme ou la curiosité sardonique de Bardamu, ni la dignité philosophique de Roquentin n’y changeront rien: le fond de l’existence est la neutralité gluante, incolore, inodore, insonore de la matière, dont la conscience, en dépit de vains efforts pour se duper, n’est qu’un effet de surface. Personne n’aura pu réfuter l’implacable analyse de Pascal. Et les teintes crépusculaires des fins de siècle semblent jeter sur cette évidence un éclairage aussi cruel qu’impitoyable.

    Bonne nouvelle, au fond! Si cette théorie est avérée, il nous reste plusieurs dizaines d’années avant le prochain crépuscule. Et moi qui ai déjà vécu ma fin de siècle et qui me sens toujours à l’aurore de ma vie … Oh les beaux jours! 

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  • Simplifier le français

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    Par ANTONIN MOERI

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    Professeur de sociolinguistique à l’université de Grenoble, Marinette Matthey vient de sortir aux éditions de l’Aire un livre très intéressant. Ce livre rassemble les chroniques que Marinette Matthey envoie chaque semaine au journal pipole “Le Matin” et une série d’articles parus dans diverses revues genre “L’Educateur” ou “Bulletin de la Haute École Pédagogique”.
    L’auteur revendique clairement cette posture à la frontière entre l’université et les médias, d’abord parce qu’elle aime écrire et qu’elle préfère être lue par le plus grand nombre, ensuite et surtout parce que “les chercheurs en sciences humaines ont besoin d’atteindre le grand public depuis que le financement de la recherche est lié à la visibilité des résultats, autrement dit à leur reprise dans les médias”. Jean Kaempfer, prof à l’université de Lausanne, est du même avis en ce qui concerne la recherche dite littéraire.
    Que ce soit à propos de la féminisation des noms de titre ou de fonction, de la droite décomplexée, des gros mots de Fadela Amara, des termes en -isme, de la langue comme condition d’intégration, de l’enseignement de l’orthographe dans les écoles publiques, du savoir populaire, de l’étymologie de certaines expressions, du langage SMS ou des langages suisses romands, Marinette Matthey se montre agile (souci didactique tout en parlant au lecteur de manière claire et détendue), exigeante, parfois cocasse, compréhensive, subtile, convaincante. Son rapport à la langue française (que Céline qualifiait d’impériale) est fait de distance, de réflexion, d’attirance, de tendresse. On sent que l’auteur aime cette langue. Elle pense que sa syntaxe et son orthographe devraient être simplifiées pour que chacune et chacun puisse se l’approprier à moindre coût. C’est sans doute ce “moindre coût” qui déterminera, dans les années à venir, l’évolution d’une langue qu’on ne peut plus réserver aux héritiers ni figer dans un irrespirable carcan.
    Ce rapport à la langue implique une prise de position sur l’échiquier politique (les allusions à Rocard, Meirieu, Nina Catach et Ségolène Royal l’expriment clairement). Rapport à la langue exactement opposé à celui d’un Renaud Camus pour qui la soumission aux lois du langage et le respect des nuances syntaxiques sont une manière de réserver un espace à l’Autre. Peut-être Renaud Camus s’intéresse-t-il davantage à la langue pour elle-même (encore que...) et que Marinette Matthey s’intéresse davantage aux “gens qui parlent” (encore que...).

    Une dernière chose. Le préambule m'a touché. Les saisonniers qui parlent l'italien dans l'immeuble où grandit la petite Marinette. Eclats de voix. Rires.  Buongiorno. Porca miseria! Première prise de conscience. L'ordre de la langue n'est pas celui des choses. Les mots-souvenirs dans le cercle familial. La lecture qui devient une addiction, et puis l'université. C'est raconté avec pudeur, sans effets oratoires. On interroge ses racines, si j'ose dire. Histoire d'une fillette qui a retroussé ses manches, qui construira une vie à elle, alors que le papa aurait tellement voulu un garçon.

     

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  • Le créneau de la plainte

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    Par Antonin Moeri



    images.jpegUne de mes amies enseigne dans un cycle d’orientation genevois. Elle m’a raconté une histoire déconcertante. Elle venait de faire entrer ses élèves dans la classe lorsqu’une  inconnue, échevelée, se présenta sur le seuil hurlant comme une démente: Elliot! Elliot! Voulant donner son cours, la prof intima l’ordre à l’échevelée de quitter les lieux et de rejoindre son groupe. La fâcheuse refusant d’obéir, la prof lui saisit fermement le bras pour l’éloigner.
    La jeune échevelée étant allée se plaindre auprès de la direction, la prof fut convoquée dans le bureau d’un responsable scolaire qui ordonna à chacune de donner sa version des faits. “Qu’attendez-vous de moi? demanda la prof incriminée, voulez-vous que je m’agenouille devant cette élève qui m’empêche de donner mon cours?” La jeune échevelée s’étant mise à pleurer, le responsable demanda à sa “collègue” de présenter ses excuses. Ce que la “collègue” refusa de faire.
    Après cette séance d’un genre nouveau, le responsable dit: “Vous voyez, j’aurais préféré que vous reconnaissiez vos torts, que vous lui disiez un petit mot sympa, du genre je recommencerai plus, j’étais en colère. Cette affaire n’est pas terminée, elle suivra son cours! Bonne fin de journée!”
    J’ai voulu rassurer cette prof, qui menaçait de tout plaquer, en lui disant que la plainte était devenue la forme sournoise du lien social. “Le méchant ou la méchante, ajoutai-je, c’est toujours l’autre, donc toi en l’occurrence. L’ado échevelée est forcément innocente, puisqu’aux yeux de l’administration, une victime a toujours raison. La meilleure chose à faire, me semble-t-il, c’est de prendre deux à trois jours de congé, d’avaler quelques tranquillisants, de te promener le long du Rhône et d’observer les écureuils qui osent enfin quitter leur refuge. Surtout, ne te décourage pas. Si ton supérieur hiérarchique continue de te harceler en défendant systématiquement les ados qui viennent se plaindre dans son bureau, je te conseillerai de voir quelqu’un. Manifestement, ton supérieur n’a pas l’air de prendre en considération les effets sur ta personne de la violence symbolique qu’il exerce. On sait que certains cadres, pour défendre leur peau dans un contexte de réformes et de réorganisations tous azimuts, déchargent leur angoisse en déstabilisant leurs collègues.”

    Mon amie a pris rendez-vous chez son médecin. Un congé d’une semaine lui fut accordé.

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  • L'enseignement de l'ignorance

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    Par Pierre Béguin

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    Si Dieu est invisible, on peut raisonnablement penser qu’Il n’est pas très loin de la parole des apôtres. Si la vérité est invisible – on déploie assez d’efforts pour qu’elle le reste – on peut logiquement penser qu’elle n’est jamais très éloignée du cynisme le plus total. D’une certaine manière, c’est la logique de Machiavel: se placer du point de vue de l’ennemi et se demander ce qu’il est condamné à vouloir étant donné ce qu’il est. Une technique utilisée notamment par l’essayiste Susan George dans son livre Le Rapport Lugano, où l’auteur se place dans la logique des élites du monde politique, financier et industriel, réunis à Lugano pour envisager les mesures à prendre afin de viabiliser le système capitaliste. Et comme ce rapport n’est pas destiné à être lu par le peuple souverain, tenu éloigné comme il se doit de la vérité, les responsables peuvent s’exprimer avec un cynisme stupéfiant.

    C’est aussi à cette technique que recourt Jean-Claude Michéa dans son excellent petit essai intitulé L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes, paru en 1999 et réédité en 2006 aux éditions Climats. La thèse? L’auteur montre comment le pouvoir politico-économique reconfigure l’appareil éducatif selon les seuls intérêts financiers du capital, comment l’éducation de masse, sous prétexte de démocratisation, a fini par abrutir les privilégiés eux-mêmes, pourquoi la propagation de l’ignorance, voire la «bêtification» des masses par le vecteur télévisuel, n’est pas le fruit des dysfonctionnements de la société mais une condition nécessaire de sa propre expansion, pourquoi le déclin de l’école n’est pas la conséquence, mais l’objectif même des incessantes réformes qu’on lui impose, et comment les puissants se servent des naïfs doctrinaires de gauche pour asseoir cet objectif dont la finalité est de faire de la consommation un mode de vie à part entière. Et c’est précisément sur cette ignorance qui délite les capacités de résistance aux manipulations médiatiques et au conditionnement publicitaire avec une efficacité remarquable que «les grands prédateurs de l’industrie, des médias et de la finance, avec la complicité de leurs institutions internationales (Banque mondiale, FMI. OCDE, G7 puis G8, GATT puis OMC, etc.) et celle, plus ou moins enthousiaste, de toutes les classes politiques occidentales, pourraient entreprendre d’édifier, en toute tranquillité intellectuelle, une cybersociété de synthèse, dont l’unique commandement serait le très vieille devise de l’intendant Gournay (1712-1759): Laissez faire, laissez passer.»

    Oh! Je vois venir les commentaires allumés de quelques insatiables blogueurs: tout cela sent décidément un peu trop l’altermondialiste, voire Le Monde diplomatique. C’est vrai et le parti pris peut déranger, je le concède. Mais avant de condamner ce petit essai dérangeant, prenez le temps de le parcourir, même s’il n’y a pas d’images à colorier…

     

     

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  • Une plongée dans l’ « event »

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    PAR SERGE BIMPAGE

    event.pngJe me suis donc rendu à cette exposition de photos, un must, qu’il paraissait. Foule au loft « attitudes », rue du Beulet. Petit tour de piste,  les photos sont peu convaincantes mais le buffet oui. Plein de têtes connues. L’une d’elles s’approche :
     - Tu me reconnais pas ? Jasmine, TSR…
    - Jasmine ! Ca fait longtemps. Tu viens pour un reportage sur l’expo ?
     - Quelle expo ? Y a pas d’expo, qu’elle s’esclaffe. C’est un « event » !
    - Ah bon, mais les photos…
    - Rien ! Un prétexte, de la déco. Je suis là pour l’événement.
    - Ok. Et, heu, c’est quoi l’événement ?
    - Ben c’est  l’ « event », pardi. Tu sors d’où, là ?
    - Ok, mais tu viens faire quoi à l’ « event » ?
    - Je plante des clous pour mon rézotage. Ca marche à fond, je viens d’ailleurs d’en planter un : j’ai rendez-vous avec Dugerdil, il a une surface monstre.
    Jasmine repère un VIP et me plante là. Discrètement, je me renseigne. Un « event », c’est une soirée « dating » professionnelle où on met des gens ensemble pour qu’ils s’échangent des adresses qui pourraient déboucher sur quelque chose. Vous me suivez ? J’ai appris aussi que « attitudes » va être reprise par la HEAD et qu’il sera rebaptisé « Live in your Head ». La prochaine expo s’appellera « I Draw, I Happy ». Si c’est une vraie expo.
    Bon, folks, so long. Je vais réviser mon anglais et mettre à jour mon carnet d’adresses.

    « Un événement se caractérise par une transition, voire une rupture, dans le cours des choses, et par son caractère relativement soudain ou fugace, même s'il peut avoir des répercussions par la suite » (wikipédia)

    ps: la photo n'a rien à voir, c'était pour attirer votre attention.

     

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  • Genève et les subprimes

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    Par Pierre Béguin

    immobilier[1].jpg

    Permettre à des gens qui n’ont pas les moyens d’acheter une maison de se l’offrir tout de même en leur avançant l’argent à un taux d’intérêt dérisoire, tout en spéculant sur l’automatisme des plus-values immobilières pour sécuriser ses investissements, ce n’est pas nouveau. A Genève, on l’avait déjà fait dans la seconde moitié des années 80 avec les résultats catastrophiques qui ont marqué le début des années 90 et la crise immobilière. Mais ce qui est très grave, en revanche, pour ne pas dire criminel, c’est de refaire la même chose actuellement sous le prétexte de sauver l’immobilier et, plus généralement, tout le secteur économique. Qu’on annonce comme une bonne nouvelle pour les futurs propriétaires la baisse des taux d’intérêts à des planchers jamais atteints (moins de 2% pour un taux fixe de 3 ans!) est d’une sottise sans nom. Très clairement, nous sommes en train de créer les conditions qui, immanquablement, aboutissent à une crise de l’immobilier et, donc, à une crise de l’économie toute entière. Ni plus ni moins, nous recréons la logique des subprimes à Genève alors que nous nous félicitions, à juste titre, d’avoir retenu la leçon des années 80 et su éviter ce marasme. Le problème n’est pas le taux hypothécaire, mais le prix de l’immobilier qui s’est mis à délirer ces deux ou trois dernières années. Pour suivre depuis longtemps, à titre personnel, les offres immobilières, notamment dans la commune de Plan-les-Ouates, je constate que, actuellement, un appartement se monnaye dans cette région à environ Frs 10.000 le m2, alors que ces coûts n’atteignaient pas Frs 4.000 à la fin des années 90. Rien ne justifie une telle augmentation en une dizaine d’années. Si ce n’est un délire spéculatif que les responsables s’évertuent à nier. Bien sûr, acheter un 5 pièces Frs 1.500.000 à un taux de 1.9%, en utilisant son 2e pilier pour financer les 20% de fonds propres exigés, c’est payer mensuellement Frs 1.900, c’est-à-dire moins que le prix d’une location pour un bien identique. De quoi tenter les naïfs. Mais lorsque les taux hypothécaires, inévitablement, reprendront leur courbe normale, disons autour de 4% (ce qui reste un taux très bas sur ces 50 dernières années), il vous en coûtera alors Frs 4.000 par mois, sans compter les charges de copropriété et le remboursement de la dette (qui, à eux deux, dépasseront les Frs 1.000 par mois). Comme le loyer ne devrait pas excéder le tiers des revenus, il faudrait gagner plus de Frs 15.000 par mois pour assumer un tel investissement. Faites le compte. Il va y avoir de la casse, c’est inévitable.

    Alors baisser les taux pour protéger la clique immobilière genevoise en évitant une baisse logique des prix, et faire croire aux gens, comme je viens de l’entendre au Journal télévisé, qu’il n’a jamais été aussi intéressant d’être propriétaire, relève de la pure inconscience. Une inconscience criminelle: adieu, bien immobilier, 2e pilier, retraite! Bonjour l’assistance! Et ce n’est qu’un début. La Banque d’Angleterre vient de baisser ses taux directeurs à 1.5%, c’est-à-dire au niveau le plus bas depuis sa création en 1694. Et pour la plupart des analystes, ce n’est qu’une étape vers un taux à 0%. Si, officiellement, la mesure ne vise qu’à maintenir l’inflation autour de 2%, il s’agit bien en réalité d’une nouvelle tentative pour renforcer l’économie et accélérer la sortie de la récession. La Banque Centrale Européenne, dont les taux se situent à 2.5%, devrait suivre. Puis ce sera au tour de la Banque Nationale. Ces décisions ne sont pas la marque d’une sagesse mais d’un affolement. La sagesse, c’est d’affronter le problème quand il survient, l’affolement c’est de céder aux mécanismes de fuite pour le contourner. Or, une crise, qu’elle soit personnelle, psychologique et affective, ou collective, économique et immobilière, c’est toujours la conséquence d’un égarement et l’injonction d’un retour à l’essence. Entendez, à l’essentiel. Eviter d’affronter le problème par des mécanismes de fuite exprime une réaction certes humaine mais dangereuse: repousser un problème qu’il faudra de toute façon affronter un jour, c’est se donner l’assurance de l’alimenter, donc de rendre son retour aussi inéluctable que plus douloureux encore. La Fontaine le disait déjà en son temps: «On rencontre sa destinée souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter» (L’Horoscope). Au lieu de laisser des prix surfaits se recentrer d’eux-mêmes, quitte à subir quelques dégâts, on pousse le consommateur, respectivement le propriétaire, à un endettement inconsidéré. Avec des taux hypothécaires proches de 0%, qui ne se laissera pas tenter? Le résultat est aussi prévisible que ses effets seront catastrophiques. Personnellement, je connais des cyniques qui se frottent déjà les mains en se léchant les babines à la vision des bonnes affaires qui se préparent. Si vous êtes comme eux, attendez quelques années avant d’acheter. Et ne vous laissez surtout pas impressionner par les traditionnels arguments sur l’exiguïté du territoire genevois et son exception immobilière. Ces arguments sont du pur recyclage. Ils ont déjà servi tels quels dans les années 80.

    Le plus curieux, c’est que ceux qui encouragent à l’endettement individuel sont les mêmes qui ont peint l’endettement des états comme le diable sur la muraille. Quand on ne remarque même plus les paradoxes les plus évidents, le danger est imminent…

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  • Intérêt bien compris

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    Par Pierre Béguin

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    Quel lien peut-on établir entre l’affaire du porc irlandais (qui suit de peu celle de la vache folle) et les 50 milliards évaporés dans le scandale Bernard Madoff, devenu l’escroc du siècle après avoir été l’icône des marchés financiers selon un schéma maintenant éprouvé (avez-vous remarqué que les médias, véritable boussole qui indiquerait le sud, ont le génie de dresser des lauriers aux futurs escrocs ou pestiférés du système, Werner K Rey, Marcel Ospel, etc?) Réponse: tous les deux mettent à mal le postulat même de l’économie libérale qui veut que l’homo pecuniarius, avant tout rationnel, donc égoïste et calculateur, soit entièrement mû par l’idée de son intérêt bien compris, unique moteur des conduites humaines, et que son sens moral ne réponde qu’aux lois de son intérêt personnel programmées par son code biologique. Si, à la Coop ou à la Migros, ou dans tout autre supermarché, je remplis mon caddy, allègrement et en confiance, de bon nombre de produits dont, par ailleurs, je n’ai pas forcément besoin, ce n’est pas que je postule a priori l’humanité, le sens éthique ou la bienveillance de ces enseignes, mais plutôt leur intérêt bien compris, c’est-à-dire leur égoïsme et leur capacité à calculer au mieux de leur intérêt propre: si elles veulent assurer la pérennité de leur commerce, elles doivent d’abord veiller à conforter ma confiance et, donc, me fournir des produits dont je peux raisonnablement attendre qu’ils ne vont pas m’empoisonner. De même pour les instituts financiers auxquels je vais confier mon argent. Personne ne serait assez naïf pour avoir confiance en son banquier, en dépit des slogans publicitaires qui nous y invitent. En revanche, tout le monde peut logiquement, sans arrière pensée, parier sur sa capacité à calculer au mieux de ses intérêts propres. Et c’est parce que nous croyons à ce fondement égoïste et calculateur qui constitue l’essence même du banquier que, paradoxalement, nous lui accordons notre confiance. Son intérêt est aussi le nôtre. C’est dans ce point de convergence entre nos deux intérêts bien compris que s’élabore la règle essentielle de l’économie de marché et la confiance indispensable à son bon fonctionnement. A tel point que tout bon libéral tient a priori pour suspect les valeurs qui échapperaient à ce dogme réducteur et s’efforce de récupérer dans sa logique, avec une hargne et un cynisme qui tiennent parfois de la pathologie, toute institution qui ne fonctionnerait pas encore sur ce principe. A commencer par l’école républicaine et laïque qu’il s’efforce, en contempteur imbécile, de détruire méthodiquement en y introduisant notamment les notions, aberrantes dans le cadre scolaire, de concurrence et de compétitivité, avec leur logique de supermarché. Et plus largement la notion même d’Etat, réduite, dans l’idéal de la théorie libérale, à un simple agent de la circulation chargé de veiller uniquement à la fluidité du trafic économique. C’est-à-dire à ne surtout pas intervenir quand tout va bien et à intervenir rapidement quand tout va mal (et je m’étonne que beaucoup de monde, actuellement, considère cette logique comme un paradoxe inacceptable alors qu’elle est un fondement même du néo libéralisme). Un agent qu’on aurait d’ailleurs licencié sans autre forme de procès si le marché eût atteint son plein équilibre. Mais le contraire s’étant produit, voilà notre agent investi soudainement d’une mission impossible: gérer le chaos.

    En ce sens, si nous ne pouvons même plus postuler l’intérêt bien compris, c’est-à-dire si la foi dans l’intérêt égoïste n’assure plus la fiabilité du système et la confiance nécessaire à son bon fonctionnement, que reste-t-il du paradigme capitaliste? Et pourquoi ce postulat est-il autant mis à mal dans cette dernière décennie, et plus encore dans cette dernière année, avec un effet d’accélération pour le moins inquiétant? C’est que, précisément, pour assurer son bon fonctionnement, l’économie de marché a besoin de son contraire, à savoir de valeurs désintéressées, d’institutions souveraines, d’une sorte de supra structure morale –  ce que George Orwell appelait la décence commune (common decency) – qu’elle est elle-même incapable d’édifier et qu’elle s’efforce naturellement de détruire parce qu’elle les voit d’abord, dans sa logique étroite – je devrais dire dans son intérêt bien compris –, comme un obstacle à son expansion. Si toutes les professions (juges, enseignants, policiers, infirmières, médecins, etc.) se convertissaient au règne de l’universalité marchande pour fonctionner essentiellement sur le modèle de l’intérêt bien compris, il serait aisé de conclure à l’impossibilité structurelle et anthropologique de toute société capitaliste. En d’autres termes, tant que cette tension entre deux logiques contraires subsiste, tant que les effets inévitablement destructeurs de l’économie de marché sont contenus par des valeurs qui transcendent l’intérêt bien compris et par des institutions qui canalisent le flux économique pour lui donner sens, le système est viable. Mais certains signes portent à croire que nous sommes parvenus au point de rupture. Que l’équilibre est rompu. Que la logique du marché unique, à l’instar des cellules cancérigènes dont elle s’inspire, a corrompu toute résistance et détruit finalement le corps même qui lui assurait son existence. Que la stupide croyance en un marché aux capacités autorégulatrices s’effondre. Que la crise actuelle, loin d’être une crise supplémentaire, signifie la fin de la tendance néo libérale dure aussi sûrement que la chute du mur de Berlin a signifié celle du communisme. Si tel est le cas, il ne nous restera plus, cette fois, dans un premier temps, que la seule logique de l’intérêt bien compris, c’est-à-dire celle du sauve-qui-peut généralisé dont les marchés boursiers, en bon baromètre, se font d’ailleurs l’écho. Avant de reconstruire autrement. Peut-être. Puisse cette crise, pour le moins, – maigre consolation – mettre fin aux litanies libérales imbéciles dont on nous bassine depuis près de trente ans!

    Je vous souhaite une bonne année…

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  • Echec et quête

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    Par Pierre Béguin

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    Notre littérature moderne a élevé en mythe la fatalité de l’échec. Toute quête qui ne se terminerait pas fatalement par un échec rencontrerait à coup sûr le mépris compassé de l’intelligentsia. Depuis Don Quichotte, et même depuis la quête du Graal (certes Galaad réussit mais Chrétien de Troyes insiste surtout sur l’échec des autres chevaliers), on sait d’avance que la quête, quelle qu’elle soit, ne peut se terminer par la victoire du héros. La défaite est devenue un lieu commun incontournable de la littérature moderne, en même temps qu’un gage de qualité, comme si l’échec ou la réussite de la quête délimitait deux types de littératures inconciliables: la «haute» littérature initiatique et la «basse» littérature de divertissement. Le cinéma n’échappe pas à cette règle: Fitzcaraldo ou Indiana Jones…

    Je pensais à cela en regardant le dernier film de Sean Penn Into the wild. La quête d’absolu du héros, sa recherche de pureté, de dépouillement, les errances qu’elle entraîne inévitablement, ont ranimé en moi des souvenirs, des échos, voire des pulsions, pour ne pas dire des démangeaisons, que je n’aurais jamais crus aussi vivaces et que, de toute évidence, mes nombreux bourlingages par le monde n’ont réussi ni à épuiser, ni même à apaiser. Into the wild! Dommage que, dès le début du film, on acquiert la certitude que cette trajectoire hors des sentiers battus se terminera tragiquement. Dès le début, on sait qu’il y aura un point de non retour, une limite au-delà de laquelle le ticket de l’aventure ne sera plus valable. On l’identifie immédiatement à cette paisible rivière, au débit inoffensif, parce que, justement, elle paraît à ce moment de sa traversée paisible et inoffensive. On le sait parce qu’on ne peut pas imaginer qu’il en soit autrement malgré la logique narrative qui devrait rendre improbable toute issue funeste (et l’on pense alors à La Bouteille à la mer d’Edgar Poe). On le sait comme on sait qu’Achab ne trouvera pas Moby Dick ou que, s’il la trouve, il sera vaincu par la baleine blanche. On le sait comme on sait que le vieil homme d’Hemingway ne ramènera jamais son poisson merveilleux sur la rive, ou que, s’il le ramène, ce ne sera plus qu’un squelette. On le sait comme on sait que Madame Bovary se suicidera ou que Lucien de Rubempré perdra ses illusions. On le sait parce qu’on a compris une fois pour toute que la littérature sérieuse, depuis le 19e siècle et l’avènement des valeurs bourgeoises, pense l’échec comme unique finalité acceptable à notre monde moderne. Seule exception, L’Île au trésor, un livre pour lequel j’ai déjà exprimé sur ce blog mon inépuisable admiration. Là, le trésor est découvert, et c’est probablement pour cette seule raison que le roman est déconsidéré par les universitaires et ramené au rang de récit de piraterie pour enfants. Le trésor est découvert parce que, précisément, Stevenson réinvente le monde à travers les yeux d’un enfant qui ne perd jamais sa capacité de surprise et d’émerveillement, son courage candide, voire sa pureté, comme l’incarne d’ailleurs Galaad. Conditions absolues à la découverte du trésor…

    Mais notre monde est trop vieux, trop fatigué, trop lâche. Nous ne pouvons plus penser en termes de victoire. Au mieux, c’est l’égoïsme du sauve-qui-peut, au pire le découragement et la défaite. J.L. Borgès l’avait bien compris: «Nous pensons en termes d’échec et nous ne pouvons qu’échouer, bien entendu!» Sommes-nous encore capables d’imaginer qu’il fut une période de l’humanité où la quête était toujours couronnée de succès, où les Argonautes trouvaient la Toison d’Or, Thésée tuait le Minotaure et Ulysse retournait finalement dans son île?

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