Ça nous interpelle - Page 4

  • La Bourse et la mort

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    Par Pierre Béguin

     Verhaeren[1].jpg

    En 1895, le poète belge Emile Verhaeren publie Les Villes tentaculaires, sorte de promenade vertigineuse et hallucinée dans une gigantesque métropole, à la fois mythique et cruellement réelle, synthèse des grandes villes européennes du XIXe siècle finissant où bat le cœur troublé du monde moderne. Une vingtaine de tableaux naturalistes dénonçant les méfaits du matérialisme régnant. Au centre même de la ville, «comme un torse de pierre et de métal debout», la véritable cathédrale des temps modernes: la Bourse. La frénésie qui y règne traduit le transfert des fonctions religieuses de l’ancienne cathédrale moyenâgeuse au nouveau monument:

    «L’or étalé sur l’étagère des mirages, Avec des millions de bras tendus vers lui, Et des gestes et des appels, la nuit, Et la prière unanime qui gronde, De l’un à l’autre bout du monde.»

    La ferveur de cette foule fanatique en prière renvoie aux adorateurs du veau d’or, le culte hérétique qui célèbre l’amour de l’or lui tenant lieu de spiritualité:

    «De l’or! – boire et manger de l’or!»

    Une ferveur qui tourne en fièvre porteuse des symptômes d’une maladie mentale et morale:

    «De haut en bas du palais fou! Le gain coupable et monstrueux S’y resserre comme des nœuds, On croit y voir une âpre fièvre Voler, de front en front, de lèvre en lèvre, (…) Une fureur réenflammée Au mirage du moindre espoir Monte soudain de l’entonnoir De bruit et de fumée.»

    Tout semble livré au feu, l’or «torride» qui «bout», la fièvre qui «crépite», l’air qui «brûle». La Bourse est un lieu maléfique, les activités de la spéculation financière un champ de bataille, une lutte âpre et sans merci où l’héroïsme est dégradé:

    «Langues sèches, regards aigus, gestes inverses, Et cervelles, qu’en tourbillons les millions traversent, Echangent là leur peur et leur terreur. La hâte y simule l’audace Et les audaces se dépassent; Les uns confient à des carnets leurs angoisses et leur secrets; Cyniquement, tel escompte l’éclair Qui tue un peuple au bout du monde; Les chimères volent dans l’air; Les chances fuient ou surabondent; Marchés conclus, marchés rompus Luttent et s’entrebutent en disputes; L’air brûle – et les chiffres paradoxaux, En paquets pleins, en lourds trousseaux, Sont rejetés et cahotés et ballotés Et s’effarent en ces bagarres, Jusqu’à ce que leurs sommes lasses, Masses contre masses, Se cassent.»

    Très vite, cette parodie de lutte guerrière vire à la trahison sournoise, au vol, à l’escroquerie:

    «On se trahit, on se sourit et l’on se mord Et l’on travaille à d’autres morts. La haine ronfle, ainsi qu’une machine, Autour de ceux qu’elle assassine. On vole, avec autorité, les gens Dont les coffres sont indigents. On mêle avec l’honneur l’escroquerie, Pour amorcer jusqu’aux patries Et ameuter vers l’or torride et infamant L’universel affolement.»

    Cette bataille au champ de déshonneur conduit inévitablement à un dénouement catastrophique où faillites, banqueroutes et suicides se succèdent: 

    «Aux fins de mois, quand les débâcles se décident, la mort les paraphe de suicides Et les chutes s’effritent en ruines Qui s’illuminent En obsèques exaltatives.»

    Au centre de cette gigantesque métropole sculptée par l’explosion industrielle et le capitalisme triomphant, dans ce «monument de l’or» où bat le «cœur haletant du monde», est né l’homme du XXe siècle dont la mort est programmée par son avidité même. Et Verhaeren, poète de la modernité, en est le peintre inspiré et visionnaire…

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  • Des idéologies et du style

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    Par Pierre Béguin

    «Ceux qui sont situés à droite ont du style, les autres une écriture» suggère Alain Bagnoud dans son blog de vendredi dernier. Et Antonin Moeri de surenchérir dans son commentaire: «Tous les grands stylistes étaient de droite» (le pense-t-il encore?) Le débat n’est pas sans rappeler celui de la littérature genre, à savoir de l’écriture spécifiquement féminine pas opposition à celle spécifiquement masculine. Et les sottises qui furent alors proférées. Mais supposons la pertinence de la question sur laquelle repose ces professions de foi. Supposons donc qu’une idéologie, en l’occurrence politique, détermine – et hiérarchise – un style (car apparemment il n’est pas question de la causalité inverse). Permettez-moi alors de substituer à la question «Y a-t-il au 20e siècle un style différent selon que l’écrivain soit de gauche ou de droite?» une autre question qui offre l’avantage d’un meilleur recul: «Y a-t-il au 16e siècle un style différent selon que l’écrivain soit protestant ou catholique?» A priori, en apparence du moins, la réponse est oui. Prenons deux exemples édifiants.

    Chez Ronsard, le manteau fabuleux, richement brodé et serti de pierreries, qui recouvre un objet caché devient le symbole même de son principe poétique: la poésie cache et représente. Ce qu’elle cache, c’est une théologie mystique incompréhensible au commun des mortels, faite pour une élite, ce qu’elle représente, par l’art de l’amplification, de la surcharge, c’est la beauté, l’ornement. Car les poètes de la Pléïade pensent que le nombre est un élément du beau. Au contraire des protestants qui optent pour la réduction et la simplicité. Quand Théodore de Bèze écrit son Abraham sacrifiant (première pièce de théâtre en français à être appelée tragédie), il prend soin d’éviter un parler trop éloigné du commun. L’écriture ne doit pas attirer l’attention sur elle-même, on doit voir au travers. Son art est transparent pour laisser apparaître la vérité divine. Le défi à la Pléïade repose sur l’accessibilité, par opposition à ce qui se cache sous des enjolivures multiples comme celles du manteau de Ronsard (bien entendu, ce n’est pas le même dieu: Ronsard vénère la langue, les Protestants Dieu). La traduction des psaumes de Clément Marot, dès 1543, répond à l’optique du culte de Genève. S’ils restent très imagés, ils s’inscrivent dans le quotidien et la simplicité (et ils seront d’ailleurs condamnés par la Sorbonne). De même pour les Octonaires de la Roche-Chandieu (cf. par exemple, Octonaires sur la vanité et inconstance du monde, 1582) dont l’appauvrissement par rapport à la Pléïade est évident et volontaire: images et structure simples, poésie de la transparence, dénudée, pour ne pas distraire du message central. Bref, au 16e siècle, les littératures protestante et catholique semblent se différencier aussi par des styles spécifiques à leur doctrine respective, à l’image de leurs églises: austère, dénudée, vide chez les premiers, chez les seconds richement décorées et surchargées d’ornements et d’objets saints.

    Cette distinction semble se confirmer si l’on se réfère au style des théologiens. Souvenez-vous, dans Gargantua, de la harangue incompréhensible de Janotus de Bragmardo pour récupérer les cloches de Notre-Dame, harangue par laquelle Rabelais se moque du jargon sorbonnard au service de l’obscurantisme (les plaidoiries des Seigneurs Humevesne et Baisecul dans Pantagruel leur ressemblent).  A vrai dire, le style des théologiens sorbonnards ne diffèrent guère de la parodie qu’en fait Rabelais. Voyez par exemple Claude Despense (Traité contre l’erreur vieil et renouvellé des predestinez, 1548) : «…qu’il ne nous fault penser, chercher ou parler de nostre election hors la parole de Dieu, non point s’amuser et convertir, destourner l’ouye et l’attester aux fables ineptes, inutiles, semblables à celles des vieilles, poëtiques ou Judaïques, non en vaine philosophie seculiere, ou en hautesse de sapience ou eloquence humaine, non en autre science de ce monde prophane, science faulsement appellee, science non descendue d’en haut…» Je vous fais grâce de la suite de la phrase qui dure encore 5 lignes. Une longue phrase qui cherche à présenter le pour et le contre et fait avancer le tout sur un front large, comme un rouleau compresseur, pour aborder la pensée complète dans une seule rescalvin3[1].jpgpiration syntaxique (la grammaire du 16e siècle ne fait pas la distinction entre les conjonctions de coordinations et de subordinations). Par opposition, lisez Calvin. Des phrases courtes, sans rhétorique, un vocabulaire simple, une syntaxe ordonnée, une volonté d’argumenter par la multiplication des coordinations («car») et de s’accommoder aux petits (un style qui ressemble à celui de Mathurin Cordier, son professeur de latin): «Or il convient estendre ce qui a esté faict en un sainct à tous les autres, veu que c’est une mesme raison. Mais encore que nous laissions là les sainctz, advisons que dit sainct Paul de Jesus Christ mesmes. Car il proteste de ne le congnoistre…». Oui, Calvin a inventé la phrase courte et fait évoluer la langue française vers une langue de débat. Son empreinte stylistique ira jusqu’à Malherbe dont on sait qu’il fut à l’origine de la mode du classicisme.

    Mais si tout semble donc indiquer en apparence qu’une idéologie – en l’occurrence une doctrine religieuse – détermine un style, à y regarder de plus près, l’affirmation n’est pas si simple. A lire des théologiens protestants, par exemple Guillaume Farel ou Pierre Viret (le Réformateur le plus lu après Calvin), on est surpris de retrouver un style très proche de celui des Sorbonnards. A l’inverse, des théologiens catholiques, comme Jean de Montluc ou Antoine du Val, voient leur style contaminé par celui de Calvin. Comme Ronsard qui a dû répondre à ses adversaires dans leur style, les théologiens catholiques, pour la première fois contestés et poussés au débat, se doivent d’adopter les armes de leurs opposants. Et ils le feront très bien, sans pour autant trahir leur doctrine. Ce n’est donc pas tant une idéologie ou une doctrine (ni même une appartenance à un sexe) qui détermine un style – et dans ce sens il n’y a pas de causalité directe – que les circonstances dans lesquelles une idéologie ou une doctrine prend corps dans les mots. Ainsi, de même qu’on ne peut pas dire que la phrase simple et argumentative, au 16e siècle, est protestante, de même on ne peut pas dire que tous les grands stylistes, au 20e siècle, se situent à droite de l’échiquier politique, comme si être de droite (ou être protestant ou être une femme) impliquait un style généré par l’idéologie même (ou la doctrine ou l’appartenance à un sexe). En revanche, il est permis de penser, comme le précise ensuite Antonin Moeri, que des écrivains qui se trouvent «du bon côté de la barrière trouvent plus facilement satisfaction en écrivant» et que ceux qui seraient «honnis, rejetés, traînés dans la boue, menacés de mort s’y reprennent plusieurs fois avant de fixer une phrase sur le papier». La nuance est d’importance. Pour autant doit-on en déduire qu’aujourd’hui, la pensée dominante étant à droite, il faudrait impérativement être de gauche pour avoir du style?

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  • Balthus à Gianadda

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    Par Alain Bagnoud

    251-100ansbalthus014.jpgJe suis donc allé voir, comme beaucoup de gens, l'exposition que la fondation Gianadda a montée pour les 100 ans de la naissance de Balthus.
    Eh bien autant le dire tout de suite: si Balthus n'est en tout cas pas le peintre de génie que certains réfractaires à l'art moderne célèbrent, il n'est pas non plus le nullard absolu que d'autres voient en lui.
    Bien entendu, c'est un mauvais peintre. Sa technique est lacunaire, il est incapable de représenter le mouvement, ses personnages et ses poses sont artificiels, etc.
    Mais il parvient justement à utiliser ses faiblesses pour en faire quelque chose. Il connaît ses limites et il porte son travail ailleurs que sur l'art pur et son rapport à l'histoire contemporaine. Sur la représentation. Les mises en scène. Les ambiances.
    C'est, en fait, un peintre à idées. Un peintre littéraire.
    Il sait évoquer ces moments lourds de l'adolescence, ces après-midis de dimanche interminables où l'ennui vous pousse vers le fantasme et l'envie de l'érotisme. N'ayant pas beaucoup d'imagination, il repique des scènes ou des thèmes classiques et chargés. Les chats et leur symbolisme. La confrontation entre des jeunesses nues et des vieilles femmes qui les contemplent ou qui les parent. Les portraits de fillettes plus ou moins dévêtues, entre innocence et perversité, à ce moment de l'éclosion de la sexualité qui fait qu'elles ne maîtrisent pas encore les codes de la séduction et qu'elles en laissent voir trop. D'où ce parfum de scandale si utile pour sortir un peu du lot.
    Ce sont des trucs, mais Balthus les maîtrise bien.
    C'est ainsi (et grâce à un travail de toute sa vie pour sculpter sa propre statue, établir des relations et se faire passer pour ce qu'il n'était pas - voir là-dessus Le Paradoxe Balthus, par Raphaël Aubert, La Différence, 2005) qu'il est devenu le peintre préféré de ceux qui n'aiment pas la peinture.

    Balthus, Fondation Gianadda , Martigny, jusqu'au 23 novembre
    (Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

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  • Du blog comme exutoire

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    Par Pierre Béguin

     Mon billet de lundi dernier m’a coûté un détour à jeun un peu trop matinal à mon goût du côté de Radio Cité. Pascal Décaillet s’étonnait – faisait semblant de s’étonner – de la violence de certains propos, comme de celle d’autres blogs que je n’ai pas lus, à l’encontre de Charles Beer. Qui, j’en conviens, a aussi, mais pas uniquement, le tort d’être là au mauvais moment. Je m’explique.

    Dans un billet sur ce même blog, daté du 17 mars et intitulé Le Silence de la mer, j’avais exposé largement les raisons de cette colère. Personne, dans notre chère République, n’a vraiment pris la mesure de la grogne, de la rancœur, de l’amertume, du dépit, du découragement, voire, pour certains, d’un besoin urgent de quitter cette galère, qui règnent parfois dans une salle des maîtres face aux difficultés croissantes du métier et à l’absence de soutien et de reconnaissance de la part de la hiérarchie ou des politiciens, pour ne pas dire de l’opinion. Je parle essentiellement de cette tranche d’âge qui a connu la grande rupture des années 90. Qui se souvient qu’en ce temps-là, enseignant était une maladie plus honteuse encore que joueurs du Servette aujourd’hui? Jamais profession ne fut plus vilipendée. La droite libérale, portée par le vent de la pensée unique, tirait à boulets rouges sur ces sales gauchistes privilégiés et paresseux (deux mois de vacances et sécurité de l’emploi, le scandale absolu!) responsables de tous les maux de la République et, bien entendu, de l’énorme déficit de fonctionnement qui commençait à miner la santé de l’Etat (non, non, je vous assure, banquiers, entrepreneurs et milieux immobiliers n’y étaient pour rien! C’était la faute des profs répétaient inlassablement les journaux dont la santé financière dépendait, elle, uniquement des annonceurs… immobiliers). C’était l’époque où une collègue, incrédule devant ce déchaînement de mépris, envoyait au courrier du lecteur un article intitulé Je suis enseignante, dois-je me soigner? C’était l’époque où l’on pouvait lire, étalé en gros titre sur les manchettes des journaux, la ferme détermination de Martine Brunschwig-Graf, véritable dame de fer et héroïne de la patrie, de dompter les enseignants, plus féroces alors que feu les tigres du cirque Knie. C’était l’époque où l’on disait aux enfants que, s’ils ne travaillaient pas à l’école, ils seraient profs, et où l’on s’est étonné plus tard que ces mêmes enfants pussent manquer de respect à leurs maîtres, par ailleurs responsables d’un laxisme intolérable susceptible d’engendrer cet irrespect. C’était l’époque où des enseignants, qui tentaient, par la voie syndicale, d’expliquer leur position au public dans un grand quotidien genevois s’étaient vus refuser une pleine page payante sous la pression des annonceurs (d’où, plus tard, le choix du Courrier comme porte-voix). C’était l’époque où, lâchés par leur hiérarchie (un abandon qui fut perçu comme une trahison aux traces aujourd’hui encore indélébiles), méprisés par une partie de l’opinion publique, vaincus par les politiques, privés de toute forme de reconnaissance, de participation et de revendications ou égarés dans des commissions alibis par leurs dirigeants, les enseignants devinrent en quelque sorte les refoulés de l’inconscient cantonal tourmenté alors par les conséquences désastreuses de son délire spéculatif. Non, je vous l’assure, je ne verse ni dans l’emphase ni dans le lyrisme!

    Le temps et l’oubli ont passé par là. Mais beaucoup d’enseignants, je le sais, n’ont rien oublié. Le 450e anniversaire du Collège de Genève, prévu en 2009, devrait être l’occasion rêvée pour revisiter ce passé et en permettre la catharsis. Une occasion à ne pas rater. Quiconque veut comprendre  le climat actuel doit aussi faire acte de mémoire. Comme devra le faire quiconque occupera la charge de ministre de l’éducation s’il entend l’exercer dans un climat apaisé. Je l’ai déjà écrit dans l’article cité en introduction, une des grandes erreurs de Charles Beer, indépendamment de ses options, fut de n’avoir pas compris cette attente, bien qu’il mît deux ans à prendre le pouls du corps enseignant. N’avoir pas compris que, dans la réclusion de leurs écoles, certains se sont forgé une image sublimée de leur profession qui n’attendait qu’une ouverture pour se manifester et compenser la rancœur d’une longue exclusion. Un blog, d’une certaine manière, c’est une forme d’ouverture. L’exutoire tant attendu. D’où, peut-être, la violence de certains propos. Des propos qu’il faudrait avoir l’intelligence de décoder avant de les condamner. Bientôt, par les blogs, les journaux online, chacun participera à l’information. Une nouvelle donne qui condamne d’ores et déjà toute politique du silence  comme celle menée par le DIP ces dernières années (l’affaire du plagiat d’un Travail de Matu, qui fit grand bruit dans les journaux, en fut, pour qui en connaît les dessous, un exemple édifiant). Si tout se savait, désormais, pour le meilleur ou pour le pire, tout peut se dire. A chaud. Inutile de brandir un quelconque devoir de réserve quand il est si facile de le contourner. Aux politiciens et dirigeants de s’adapter.

    Du blog comme exutoire. Et celui qui, du responsable politique au citoyen, considérerait ce postulat avec hauteur et dédain, pensant qu’il s’agit là d’un défoulement à peine digne d’un préau d’école primaire, n’aurait strictement rien compris à ce que je viens d’écrire…

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  • Politique et prédation

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    Par Pierre Béguin

    «Ceux qui savent faire font, ceux qui ne savent pas faire enseignent, ceux qui ne savent pas enseigner enseignent aux enseignants et ceux qui ne savent pas enseigner aux enseignants font de la politique.» (Muriel Barbey, L’Elégance du hérisson, Gallimard, 2006, p. 55)

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    L’air du temps et les journalistes (c’est parfois pareil)  s’accordent pour décrire Martine Brunschwick-Graf comme une femme intelligente doublée d’une excellente politicienne. Ce qui lui a épargné, à ma connaissance, un bilan véritablement critique de son action au gouvernement genevois. Pourtant, si nous devions juger du passage de Martine sur le territoire du DIP, il faudrait bien reconnaître qu’il fut, à maints égards, aussi catastrophique que celui d’une tornade du même prénom. Avec ces paradoxes qui ne cessent de nous interroger: Comment une femme réputée intelligente peut-elle présenter un bilan aussi désastreux? Comment une libérale a-t-elle pu opter, main dans la main avec des reliques de commissaires du peuple, pour des options pédagogiques aussi résolument à gauche? A tel point que Charles Beer, bien que du bord politique opposé, a d’emblée souscrit à toutes les réformes pédagogiques de son prédécesseur.

    Ainsi conversions-nous l’autre soir entre amis, justifiant ces paradoxes par la nécessité de tout politicien de composer avec ses adversaires au risque de faire leur politique, lorsqu’une personne émit une autre hypothèse, certes quelque peu calomnieuse mais pas insensée: «Et si l’objectif inavoué de MBG, parce qu’inavouable – ce qu’on appelle la visée perlocutoire –, avait été d’affaiblir sciemment l’enseignement public?» En substance, l’hypothèse se développait en ces termes: en permettant à l’enseignement primaire et secondaire inférieur de devenir un laboratoire de la FAPSE tout en diminuant drastiquement les effectifs sur le terrain, elle mine d’emblée les réformes qu’elle cautionne, (je schématise volontairement mais retenez-en l’esprit) elle crée le désordre à l’intérieur du département, les divisions chez les enseignants et le mécontentement chez les parents d’élèves. Un mécontentement sans risque pour son image, cette grogne – elle le sait – prenant immanquablement pour cible l’affreux gauchiste enseignant avec lequel il faut bien concilier et qui s’est précipité dans le piège avec une touchante naïveté. Au reste, la presse, entièrement dépendante des annonceurs immobiliers au début des années 90, c’est-à-dire des milieux libéraux, s’est alors chargée de faire passer efficacement le message vers l’électeur. «Dans quel but me direz-vous? Simple! Opérer des transferts de charges. Plus les parents sont mécontents, plus ils se tournent vers le privé, et plus le budget du DIP diminue (rappelons-nous que Martine Brunschwick-Graf s’était – à juste titre – vivement opposée à une quelconque baisse d’impôts pour les parents payant un écolage dans le privé, le transfert de charges restant ainsi tout bénéfice). Sachant qu’un élève coûte annuellement environ 14000 Fr au primaire et 22000 Fr au Cycle, le calcul est vite fait: une centaine de transferts de têtes blondes du public au privé par année et ce sont vite des centaines de millions d’économie (en tout plus d’un milliard réalisé au DIP). Avec en prime l’affaiblissement de l’enseignement public et l’enseignant jeté en pâture au citoyen comme méchant responsable. Tout bénéfice, je vous dis!» L’hypothèse a au moins le mérite de surmonter les paradoxes: vu sous cet angle, c’est-à-dire sous l’angle purement politique, le bilan de Martine Brunswick-Graf devient cohérent envers les visées de son parti et son action remarquable d’intelligence stratégique (les écoles privées sont saturées, l’école publique perd du muscle en prenant de la graisse administrative et on parle de mettre les deux en compétition!!!) C’est la faiblesse des démocraties: l’action des élus reste essentiellement politique, elle vise leurs intérêts, leur réélection, mais cet objectif, paradoxalement, peut s’opposer au bien du département dont ils ont la charge, donc, par voie de conséquence, au bien public qui, pourtant, légitime leur mandat. Ainsi, de responsables, se transforment-ils parfois en prédateurs.

    Martine Brunschwick-Graf, prédatrice du DIP? Je vous en laisse juge…

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  • Foot et identité

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    Par Alain Bagnoud

    1196279758.jpgEurofoot encore. C'est fini et bien fini, certes. Mais il me reste quelques questions, pour avoir observé tous ces fans de foot, tous ces adultes enroulés dans des drapeaux, portant le maillot de leur équipe, roulant dans des voitures qui arborent les emblèmes d'un pays. Le phénomène était d'une telle ampleur qu'il y avait de quoi s'interroger.

    Un retour au nationalisme ? Evidemment non. Ce n'étaient pas les vertus d'un pays que proclamaient tous ces gens, c'était leur identité. Identité dans le sens identique, et pas singulier.

    C'est que, dans cette société post-moderne qui impose l'individualisme, qui détruit le lien social, qui impose à cause du marché une masse d'éléments constitutifs à chacun, liés à ce qu'il croit être ses goûts et sa personnalité, et qui sont en fait les caractéristiques du consommateur qu'il est et que le marché suscite, il est impossible désormais que les gens se sentent liés profondément, qu'ils considèrent qu'ils appartiennent à un groupe homogène avec sa culture propre, comme c'était le cas jadis. (« Jadis » que d'ailleurs je ne regrette aucunement, croyez-moi !)

    Aussi, perdus dans une masse de ces caractères qui les constituent hétérogènes, différents malgré eux, isolés, et ayant la nostalgie du lien, les supporters de foot sélectionnent une caractéristique simple dans l'ensemble de ce qui les constitue. Une origine, un drapeau, une nostalgie ou un exotisme. Ils retrouvent grâce à ça la fusion, le lien social, l'agglomération. Rassemblement, essai de transe, vibration commune, sentiment d'être fondu dans un groupe symbolisé par l'équipe.

    Un petit moment collectif. Et le lendemain, on retourne à son gentil rôle d'individu consommateur !

     

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  • Bouffée d'élan

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    Si_tu_venais_grand.jpgPAR ANTONIN MOERI



    « Si tu venais » est un titre magnifique. Il évoque exactement l’atmosphère dans laquelle nous entraîne Jean-Dominique Humbert, qui met en scène un narrateur attentif aux présences des êtres humains, aux bruits du monde, aux parfums. Ce peut être une narratrice. Elle ou il attend. Car l’attente est une promesse de bonheur, une musique douce. « J’attendais. On est bien parfois sans rien dire. Il suffit d’être là simplement dans la patience heureuse. Comme cela, sans plus, à écouter le soir qui monte ».
    Les femmes qui passent, dans un train, sur un trottoir ou un quai de gare, sont  « saisies » avec délicatesse. Les phrases du livre sont comme des caresses. Un narrateur imagine celle qu’il emmènerait un jour dans un restaurant dont le nom fait rêver. C’est une blonde qui passe à vélo ou celle en blue-jeans qui lit, dans un compartiment, « un gros livre aux pages jaunies ».
    Le mot mélancolie me vient à l’esprit en lisant le dernier livre de Jean-Dominique Humbert. Cette musique douce dont je parlais plus haut pourrait rappeler celle de Schubert. Or cette mélodie entraînante ne saurait soustraire le lecteur au désert du réel, aux fêlures d’un monde qui se veut bien ordonné. Voyez par exemple ce couple : Il porte une chemise blanche, semble calme mais fume beaucoup ; elle présente un œil au beurre noir qui laisse présager une situation dramatique.
    Mais la noirceur d’un monde odieux ne sera ni décrite ni sondée. Celui qui écrit ici se veut poète avant tout. Le chuintement d’un ruisseau, le son d’une cloche au loin, le chant d’un merle, le bruissement d’une feuille, un brin d’herbe qui pousse au bord d’un chemin constituent pour lui un chiffre dont la clé n’est pas perdue, qu’on pourrait retrouver dans la minute heureuse, cette volupté que vous éprouvez quand, les coudes sur la table en bois, vous écoutez le soir qui monte sur la ville.

    Editions Bernard Campiche

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  • L'impossibilité d'une île

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    Par Pierre Béguin

     

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    Au-delà des dangers naturels qui la menacent, l’île reste la plus grande usine à rêves. De l’enfant qui s’imagine l’île déserte comme la quintessence de l’aventure, à l’adulte qui y projette la fin de ses tourments ou son envie de tout recommencer à neuf, jusqu’au milliardaire qui y concrétise un monde protecteur et préservé à l’unique reflet de sa richesse. L’île répond à ce fantasme absolu: tout effacer, tout imaginer, tout recommencer à partir de rien. De rien? Pas tout à fait. Car une virtualité lui reste indissociable: la possibilité d’un trésor enfoui. Réponse symbolique à cette douloureuse certitude que, dans la routine de notre vie, nous sommes condamnés à la répétition, à la monotonie, à la médiocrité, et qu’aucun trésor – à part l’amour fou, l’oncle d’Amérique ou un billet de loterie – ne peut magnifier, voire transformer notre quotidien. A moins d’une prise de risque absolue, du courage de faire table rase des habitudes, du confort, de la sécurité, bref de tout ce qu’on ne trouve pas dans une île et qui conditionne la possibilité du trésor. Oui! Pour transformer notre citrouille de vie en carrosse, il nous faudrait oser les conditions d’une île. Sinon, pas de trésor. Mais qui tente vraiment sa chance?

    La littérature moderne a très bien su s’emparer de ce mécanisme: de l’île de Robinson à celle de Monte-Cristo jusqu’à l’admirable Ile au trésor de Stevenson – la perfection même du roman d’aventures – l’île est le lieu par excellence de mutation de la chrysalide. D’où le trésor… Sauf pour Hergé. Et cette exception est assez curieuse de la part de celui qui a su, avec un art consommé de l’opportunisme, s’approprier tous les stéréotypes et clichés qui rôdaient à sa portée. Chez lui, nul attrait de l’île, nul trésor dans ses entrailles, nulle métamorphose du naufragé. Mais des lieux inhospitaliers, sinistres, noirs et peuplés d’animaux féroces ou inquiétants (un gorille, une araignée géante, des singes qui tirent à la carabine ou un énorme varan). Et, surtout, pas de miroitement d’or mythique caché sous la terre, si ce n’est, le cas échéant, les comptes bancaires d’un milliardaire vidés sous la contrainte ou des faux billets fabriqués en série. De la fausse mo1676923759.jpgnnaie, une île! Au fond de ses entrailles, rien d’autre que de la fausse monnaie! Si l’on peut deviner aisém1586756319.jpgent l’influence du Stevenson de L’île au trésor dans l’épopée flibustière, les horizons lointains, les trésors enfouis et les exils insulaires du Secret de la Licorne; si le rythme et l’émerveillement produit par les récits de piraterie sont habilement métaphorisés par les réactions de Tintin et du capitaine Haddock, Hergé, à l’inverse d’Ulysse découvrant la jeune Nausicaa, n’en reste pas moins sourd aux chants des sirènes insulaires: on ne peut qu’y compter les jours sur une croix comme l’ancêtre de Haddock, creuser la terre en vain et mourir de solitude. Inutile de s’énerver, de forcer votre destin, tout finira par vous retomber sur le crâne en pluie d’objets, de noix de coco ou de lave en fusion. Le ton est donné d’emblée par l’accueil: le sable vierge des plages paradisiaques cache un morceau d’épaves sur lequel trébuche douloureusement le capitaine et un crabe pinçant rageusement les orteils des Dupondt. Par la suite, ce ne seront que squelettes éparpillés, perroquets insultants et singes vous transperçant la casquette à coup de carabine. On ne se rend sur une île, lieu stérile parsemé de signes de mort, que par accident ou nécessité, ou par détournement d’avion1270396349.jpg. On n'y est jamais la bienvenue et l’on en repart dès que possible, pour autant qu’on en ait les moyens. Sinon, comme pour François de Hadoque, l’île devient prison. Ou se désintégrera dans une explosion volcanique.

    Anecdote significative: quand il fallut redessiner Le Trésor de Rackham le Rouge, Hergé tenait mordicus à un îlot, comme pour en souligner l’aspect dérisoire et le vide sémantique. E.P. Jacobs, qui voulait une véritable île, finit par l’emporter mais l’auteur de Tintin lui tint longtemps rigueur de ce choix. Peu importe, au fond, puisque le trésor, cherché en vain sur l’île, se trouve à Moulinsart, lieu de la sédentarisation et de l’embourgeoisement, où les personnages vont s’installer pour l’éternité. A cette même époque, Hergé s’achète une propriété à Céroux-Mousty, près de Bruxelles. Pour nécessaire que fut le passage sur l’île, il n’en reste pas moins un fantasme, une impossibilité, une illusion à laquelle il faut renoncer rapidement. La sagesse – ou la prudence – bourgeoise est à ce prix…

     

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  • Vices privés, danger public?

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    Par Pierre Béguin

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    J’ai lu avec intérêt le dernier article de mon compère Alain Bagnoud sur «blogres» intitulé Vices privés, vertus publiques. J’aimerais revenir sur ces lignes, non pas pour surenchérir mais pour en contredire la pétition de principe, preuve que, sur «blogres», nous ne nous vautrons pas dans la complaisance.

    Il y a fort longtemps – j’étais jeune alors et c’était l’époque où fleurissaient dans le voisinage français quelques lupanars de luxe largement fréquentés  par certains notables ou autres édiles politiques genevois (il n’y a par ailleurs aucun rapport entre ces lupanars et le fait que j’étais jeune alors) – il y a fort longtemps donc, un avocat m’a montré une photo qui circulait au Palais de Justice. On y voyait un Conseiller d’Etat nu et menotté à un radiateur en train de se faire langer par un (ou une?) haut responsable de la Justice (comprenez mes imprécisions volontaires). La photo avait quelque chose d’emblématique: alors qu’une des règles essentielles de la démocratie demande la stricte séparation des pouvoirs, la scène démontrait magistralement – et par une symbolique exemplaire – son application illusoire. Comment, dans la pratique, l’exécutif et le judiciaire pouvaient-ils conserver leur indépendance de fonctionnement en se trouvant de manière si compromettante réunis sur une photo circulant dans leur sphère professionnelle? N’est-ce pas ainsi que se crée, au-delà des remparts institutionnels, des habitudes de république bananière? Je te tiens, tu me tiens par la q…ette! Je pourrais vous citer quelques grands scandales financiers genevois qui trouvent à leur origine des affaires sexuelles ou de mœurs. Alors vices privés, oui, peu importe. Mais je crois impossible que des personnes exerçant des fonctions publiques importantes – ou qui peuvent avoir des répercussions importantes sur la sphère publique – puissent s’adonner sans conséquence à leurs vices privés. Peu me chaut, comme dirait André Gide, que tel ministre fréquente avec frénésie force partouzes ou clubs échangistes sélects – peut-être, sûrement, pourrais-je l’envier secrètement –, ou se livre à des pratiques sado masochistes à tendance nazie après avoir sniffé des autoroutes de coke si j’étais certain que ces pratiques ne l’exposassent pas à des pressions, voire des chantages, qui limiteraient, ou même phagocyteraient, son autonomie décisionnaire. Et cette garantie qu’il doit à ses électeurs ou à ceux dont il a la responsabilité, ne lui en déplaise, passe par la vertu privée.

    Après tout, si Bagnoud (l’autre!) avait été enseignant, il eût été sanctionné aussi sec en vertu des valeurs exemplaires qu’il était censé incarner pour la jeunesse. Sanctionné par des politiciens même. Comment ces derniers pourraient-ils alors s’éviter des sanctions qu’ils appliquent aux autres? Et tant pis si l’on me traite de vieux protestant que toute forme de casuistique incommode. Plus on s’élève, moins on a d’oxygène. C’est l’évidence, il faut s’y soumettre. Et si les sommets deviennent trop contraignants, on peut toujours redescendre. Simple citoyen, y’a que ça de vrai pour être libre!

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  • Où sont les sadiques ?

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    par Pascal Rebetez

     

     

     

     

    J’ai dû rater trois feuilles des œuvres complètes de Peter Rothenbühler. Je ne savais pas que le sadique zoophile, qui avait sévi dans tous les trous punais de la Suisse bucolique de l’été 2005, n’était qu’une vaste fiction, une supercherie, une baudruche pour feuilles de chou, un mensonge.

    Le Courrier de samedi dernier me l’apprend enfin, foi du chef de la police judiciaire neuchâteloise, et je suis atterré. Je l’aimais et m’en étais fait tout un roman de ce détrousseur de biquettes, ce souleveur de levrettes, cet excalibur des bocages, amoureux sans pitié des génisses isolées qu’il tuait après les avoir séduites. J’aimais, comme tout le troupeau ovin des lecteurs crédules, imaginer ce monstre commettre ses forfaits, entre l’étable et la fontaine, s’aidant parfois, pour saillir les juments les plus hautes, d’un véritable botte-cul AOC, et, son impair commis, rejoindre notre troupeau à nous, humains trop humains, jusqu’à guetter sa prochaine proie, peut-être parmi quelques moutons noirs… Brrr, j’en frissonne encore. Eh bien non ! Il n’existe pas. Pures fadaises dues à l’ « effet de contexte », ce phénomène de psychologie des masses qui fait prendre des vessies pour des lanternes. Surtout quand la presse de boulevard s’en mêle et va butiner dans les labours. Cette presse nous ment, nous gonfle, nous méprise et nous piétine. Il n’y avait pas de sadique zoophile en activité en été 2005. Il n’y avait que des charognards à plume, des corbeaux et des lemmings, se ruant tous au précipice, dans le trou punais du spectacle, là où la fange, fût-elle pailletée, cache les vrais enjeux de nos existences.
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  • Joselito Carnaval, de Pierre Béguin

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    Par Alain Bagnoud

    Il est toujours intéressant de remonter un peu dans la production d'un auteur. Je viens de lire, par exemple, Joselito Carnaval, de Pierre Béguin (publié en 2000) .
    Pour la clarté de l'affaire, je rappelle que Pierre est un ami avec qui je participe à l'aventure de
    Blogres. Mais ce n'est pas pour ça que je dois m'empêcher de parler de lui, si j'en ai envie.
    Finalement, c'est Pascal Rebetez qui a inauguré ça
    hier. Vertigineux début. Perspectives prometteuses. Tout de sa faute. Nous allons faire de Blogres un endroit auro-référentiel où nous nous renverrons l'ascenseur. Passe-moi la rhubarbe et je te passe le séné.
    Je plaisante, bien entendu. Il vaut mieux préciser, on fait toujours trop confiance. La vraie question est : pourquoi ne pas parler de quelque chose qui nous intéresse, même si ça concerne un ami ? Non à l'autocensure.
    Joselito Carnaval, donc, raconte un fait-divers effrayant. Un ramasseur de carton colombien est poignardé au début du carnaval, dans sa ville, puis jeté sur un tas de cadavres où il est laissé pour mort dans les sous-sol d'un hôpital. Mais il se relève, il parvient à s'enfuir et va raconter à un assistant social ce qu'il a vu et vécu.
    La police finalement enquête et met à jour un trafic de cornées et d'autres organes humains, qui implique les gardiens et les pontes de l'hôpital. Ainsi que, beaucoup moins volontairement, les miséreux de la ville qui sont attirés et tués pour fournir la matière première.
    Mais petit à petit, l'enquête ralentit. Et l'affaire se termine en queue de poisson  après quelques assassinats...
    Adrien Pasquali disait que chacun de ses livres était la correction du livre précédent. On pourrait probablement généraliser un peu et élargir cette conception à la plupart des auteurs. En tout cas, si on examine les trois derniers livres de Béguin, cette règle s'applique.
    Jonathan 2002, son dernier livre, adopte un ton sobre, pudique, au service d'une douleur à laquelle il faut donner un sens. Terre de Personne, son ouvrage précédent, déroule au contraire des longs anneaux de phrases impeccables, souples comme des lianes, en mimétisme avec la jungle dans laquelle se passe cette aventure de pilleurs de tombes précolombiennes.
    Joselito Carnaval, antérieur, est composé de parties très diverses, de langages différents, monologues de tons variés, rapports officiels et documents administratifs. Une mosaïque de récits qui concourent efficacement au suspense de l'affaire, et montrent tout le talent d'un auteur qui adopte à chaque fois une forme liée au contenu. 
    Je me souviens d'une distinction suggérée par Kundera, dans L'art du roman. Selon lui, l'écrivain parlerait toujours de la même voix, alors que le romancier utiliserait des tons différents.
    D'où l'on en déduit que Pierre Béguin est un romancier. Et il a une plume remarquable. Ça, ce n'est pas Kundera, c'est moi qui le soutiens.
    D'ailleurs, les visiteurs de Blogres le savaient déjà. 

    Pierre Béguin, Joselito Carnaval, L'Aire 2000

    (Publié aussi Le blog d’Alain Bagnoud.)

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  • De la pub encore et partout !

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    par Pascal Rebetez

     

     

     

     

    Je lis ici ou là quelques agacements manifestés contre la présence intempestive de la publicité dans les marges ou sur les pages de nos blogs chéris. Oui, c’est fâcheux, mais ça peut être également source d’amusement. Je crois savoir que ce sont des moteurs « intelligents » qui distillent les cocards publicitaires en fonction de mots-clés. Ainsi, quand je vais aux sources vives de mon compère Bagnoud (http://www.blogg.org/blog-50350.html), je lis en haut de sa page, parfois à gauche parfois à droite, une publicité pour l’épilation laser de dernière génération ! L’ami dont on voit la photo n’est pas glabre, il aurait même le cheveu assez long et une barbe des mauvaises nuits, mais qu’est-ce que cette publicité fiche donc là ? Il semblerait que la machine intelligente ait pointé « valaisan » dans l’identité du blogueur et comme l’annonce Google loge une épilation sédunoise, hop on applique la combine ! Et à lire plus précisément l’annonce, on apprend qu’ils font aussi là-bas, rue du Scex ( !?), le traitement de la couperose ! C’en est assez pour un Valaisan pur cep.

    Voisinant Blogres, on trouvera de la publicité rance pour une pseudo Société des Ecrivains, en fait une maison d’édition française à compte d’auteur, pas vraiment le genre de la maison, mais le terme « écrivain » n’est pas une marque déposée et ne requiert aucun droit d’auteur.

    Est-ce le syndrome Bagnoud qui nous poursuit ? Voilà-t-y pas que Nivea nous propose sa mousse à raser, « pour les hommes qui n’acceptent pas les irritations ». Bon, là on comprend mieux.

    Autre référence publicitaire automatique : le site qui veut « être le partenaire des carrières d’excellence. Uniquement des postes à partir de 120'000 francs » ! Là, je perçois qu’on touche au but, mes confrères de blog étant à peu près tous dans l’enseignement…

    Ouf, je respire, la publicité n’est pas faite que pour les pauvres.
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  • Mort à l'imagination!

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    par antonin moeri

     

     

     

    1357399025.jpgJe ne connaissais pas l’existence de Christophe Donner jusqu’au jour où, dans une bonne librairie, je tombe sur un petit livre à couverture noire, dont le titre a retenu mon attention Contre l’imagination. J’aime les pamphlets, car celle ou celui qui en écrit n’est pas habité par la honte, mais par la colère. Notre auteur cherche une réponse à cette question Comment peut-on, en art, se satisfaire de la distraction du public ?
    Il s’en prend à l’imaginaire, à cette liberté que le romancier s’octroie dès qu’il invente des noms propres, décrit des lieux ou des paysages qu’il n’a jamais vus, prend ses aises avec le « réel », crée l’ennui, ce soupçon que Nathalie Sarraute pointait il y a une soixantaine d’années. De cet imaginaire qui empoisonnerait la littérature et qui stimule les institutrices, les publicitaires, les as du marketing, les animatrices-télé et les mamans prônant la lecture-plaisir, Donner voudrait se débarrasser pour entrer dans la chair, descendre en soi-même, faire preuve de sincérité.
    La retranscription d’une conversation avec un ministre la veille de son suicide n’aurait aucun équivalent dans la littérature. Jamais un écrivain construisant son univers, forgeant une langue, imaginant des langages et les sensations de ses personnages ne saurait atteindre à l’intensité des silences du ministre désespéré.
    C’est un bien curieux procès qu’engage Christophe Donner, dont l’instruction exigera des siècles de patience, des masses de témoignages, des montagnes d’indices, des amoncellements de preuves et dans lequel le petit entomologiste que je suis rêve de prendre parti.

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  • La part du diable

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    Par Pierre Béguin

     

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    Une des questions incontournables du collégien en herbe lors de ses premières analyses de texte est de savoir si l’auteur «a voulu signifier tout ça». Comme si, en cas de réponse négative, cela justifiait qu’on n’en parlât plus.
    «La part du diable» disait André Gide pour désigner ce substrat  inconscient du texte. Et plus cette part  du diable est importante, plus le roman a de chance d’être réussi, précisait-il. Mais il reste, dans cette part involontaire, dans ce substrat inconscient de l’œuvre, ce que l’auteur lui-même peut expliquer a posteriori, et ce qui ne cesse de l’interroger. Du moins, si j’en crois ma modeste expérience en la matière.
    Parmi les thèmes qui s’invitent sans carton dans mes romans, a posteriori, je saisis parfaitement les raisons d’une thématique récurrente: l’opposition entre l’intellectuel et l’homme d’action, entre la vertu et la virtú, au sens où l’entendait Machiavel, à savoir la capacité d’action d’un individu par delà le bien et le mal. Dans les couples de personnages qui forment l’action principale de L’Ombre du Narcisse et de Terre de personne, par exemple, on sent bien que celui incarnant la virtú n’est que la projection fantasmée de l’autre, et que la distance qui les sépare représente l’itinéraire initiatique qui doit mener ce dernier de la vertu – l’intellectuel bourgeois ancré dans sa logique et sa morale du bien et du mal, et voué à l’inaction, c’est-à-dire à la perpétuation des injustices qu’il condamne – à la virtú, la plus haute qualité de l’homme. Non pas la plume ou l’épée – Balzac n’était qu’un pâle Napoléon obligé de fuir ses créanciers par une porte dérobée – mais de la plume à l’épée, de la réflexion à l’action, de la sécurité bourgeoise à l’aventure. Dans cette thématique obsédante pour moi, je reconnais distinctement mes frustrations, mes tentatives, mes limites, voire mes échecs.
    En revanche, je ne saisis pas un autre motif récurrent de mes romans: le corps martyrisé, torturé, éparpillé, lieu de la souffrance, de l’injustice, de la tragédie, de la honte, incarnation même de la révolte et que les personnages portent comme leur croix, ou comme une vengeance divine, ou comme une sorte d’anathème venu de nulle part. En réalité, cette thématique, pourtant si obsédante sous ma plume, me semble aussi étrangère à moi-même que pourrait l’être le fanatisme religieux ou l’héroïsme militaire. Alors pourquoi vient-elle s’y placer systématiquement lors même que je ne l’ai pas convoquée? Dans quel traumatisme puise-t-elle sa source? Enfant battu? J’ai certes pris, comme beaucoup, quelques gifles mais, tout de même, je ne sors pas d’un roman de Dickens ou de Zola, loin s’en faut. Il faudrait que je me paie le luxe d’une thérapie pour m’expliquer ce mystère. Mais alors quid de l’inspiration?
    Un auteur préférera toujours la présence rassurante de ses névroses plutôt que le risque de leur éventuelle guérison. C’est surtout cela la part du diable.

     

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  • Le silence de la mer

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    Par Pierre Béguin

     

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    J’ai pensé à ces deux caricatures, datant certes de 1993 mais dont la pertinence reste plus que jamais d’actualité, en apprenant que le projet de Charles Beer de nommer 100 directeurs à l’école primaire (plus 100 secrétaires!) allait devenir effectif dès la rentrée de septembre. Cette décision s’inscrit dans la regrettable tradition des mesures essentiellement structurelles plutôt que pédagogiques, plus politiques qu’efficientes, et dont le principal effet, en fin de compte, est d’augmenter la (sur)charge pondérale administrative et d’alimenter la graisse souvent inutile d’une hiérarchie pléthorique croulant sous le travail que, parfois, elle s’invente (l’administration créant ses propres besoins aussi sûrement que n’importe quel réflexe consumériste). Surcharge nourrie également par tous les «déchargés de cours» venant grossir des commissions alibis ou des pseudo groupes de recherche. Autant de calories superflues dont ne souffrent pas les autres cantons. Car il n’est nul besoin d’être expert en la matière pour comprendre que 100 instituteurs (trices) supplémentaires eussent davantage contribué à améliorer l’enseignement primaire en diminuant les effectifs de classe et en soulageant, par là-même, des enseignants qui, eux, croulent sous le travail qu’ils ne s’inventent pas. Mais nos politiciens, par paresse, incompétence, naïveté ou opportunisme, continuent de penser que des réformes structurelles vont, par enchantement, modifier de facto le fond des choses.
    Bizarrement (une libérale étant normalement plus prompte à «dégraisser le mammouth», voire à le rendre exsangue, qu’à l’engraisser), c’est à Martine Brunschwick-Graf que nous devons ce gonflement de la hiérarchie en proportion inverse des coupes effectuées sur le terrain (car les restrictions budgétaires impliquent qu’on taille dans les muscles ce qu’on ajoute à la graisse, de préférence dans ceux du Collège, cette «filière de privilégiés»). Mais il s’agissait alors de surmonter le traumatisme des grèves et manifestations, qui avaient émaillé les premières restrictions budgétaires à l’automne 1992 et au printemps 1993, en «domptant les enseignants» (l’expression, politiquement très incorrecte et relayée sur les manchettes des journaux, est de Martine Brunschwick-Graf elle-même) par une armée de généraux aux fouets vifs et acérés, édictant des mesures propres à étouffer toutes velléités revendicatrices (par exemple, encouragement à la retraite anticipée – les jeunes enseignants étant plus soumis car non nommés ou en cours de nomination – systématisation des maîtres voltigeurs pour détruire la culture d’établissement, commissions alibis, etc.). Avec succès, il faut bien l’admettre. Battus, traités de paresseux, voire de parasites honteux par une presse agressive et, alors, entièrement aux mains des annonceurs des milieux immobiliers, les enseignants ont appris à se taire et à cultiver leur jardin pédagogique à la plus grande satisfaction des autorités qui se réjouissent d’une mer calme sans se demander ce qui pourrait gronder dans ses profondeurs (merci à Vercors pour cette métaphore). Que les enseignants et les directions d’établissement se taisent et se contentent de fonctionner! (Il est curieux que ceux-là même qui reprochent aux employés de la fonction publique de seulement «fonctionner» soient les premiers à tout faire pour en instaurer ou en perpétuer les conditions.) La plus grande surdité de Charles Beer est de n’avoir pas entendu – ou d’avoir fait semblant d’entendre – cette demande de dialogue de la part des enseignants. Cette erreur pourrait lui coûter cher lors des élections de l’année prochaine. Quoi qu’il en soit, les dégâts en termes de démission, d’asphyxie ou de grogne furent – et sont encore – énormes. Les départs en retraite anticipée sont de plus en plus nombreux sous l’œil d’une hiérarchie et de politiciens qui semblent se contenter d’observer cet exode massif vers la terre promise, le cas échéant de prendre des mesures pour enrayer le phénomène en supprimant toute aide à la retraite anticipée, sans jamais se poser la seule question intelligente: les raisons de cette subite désaffection.
    Une hiérarchie devenue, avec le temps, aussi hautaine qu’autiste et qui, si elle a perdu tout contact avec sa base, n’en pas pour autant perdu ses réflexes autoritaires. Ainsi, à la suite de l’article d’Alain Jaquemoud, publié dans ce blog mercredi dernier, elle s’est très rapidement manifestée en s’interrogeant sur le devoir de réserve, aux contours très flous – et dont on se demande s’il n’est pas qu'une manière élégante d'éviter le mot «censure» –, et les limites d’expression attendues des enseignants. Une intervention suffisante pour semer le doute dans l’esprit des professeurs, auteurs des deux articles parus récemment dans ce blog. En ce sens, réagissant vendredi dernier sur Léman bleu, dans «Genève à chaud», à ces prises de position, Pascal Décaillet expliquait l’absence de Claude Duverney par l’innocente formule «qui n’est pas disponible aujourd’hui». Personne n’est dupe, à commencer par le journaliste qui le fait savoir clairement aujourd’hui dans la Tribune. Cette absence est en réalité motivée par la crainte de transgresser ce fameux devoir de réserve par lequel la parole de l’enseignant est systématiquement confisquée (Alain Jaquemoud, contacté deux jours plus tôt par le même Pascal Décaillet, a lui aussi décliné l’offre pour les mêmes raisons). Et voilà comment Jean Romain, dont la parole, elle, s’autorise de son statut de Président de l’ARLE, est venu à leur place. Il est tout de même regrettable que la voix des hommes de terrain, ceux qui connaissent le mieux les problèmes pour les affronter quotidiennement, ne puisse s’exprimer – toute sensibilité et opinion confondues – qu’au travers des canaux politiques, syndicaux ou associatifs, pour nécessaires qu’ils soient par ailleurs. Regrettable également que leurs velléités «d’insoumission» soient immédiatement récupérées, comme pour mieux y mettre fin, par le traditionnel débat entre Charles Beer et le représentant de l’ARLE. Un débat dont il ne faudra pas attendre grand-chose. A moins que Pascal Décaillet évite de se laisser entraîner dans la géométrie des courbes si chères au chef de l’Instruction Publique, dans la langue de bois, voire dans les platitudes préélectorales, le culte de l’image ou l’étalage des ego.
    Pour notre part, persuadé que ce n’est pas la boîte de Pandore que les autorités libéreraient en donnant enfin la parole aux professeurs – et en les écoutant vraiment –, mais les énergies indispensables au bon fonctionnement de l’Institution, nous persistons dans l’idée que le 450ème anniversaire du Collège de Genève, pour qu’il  fasse vraiment sens au-delà des festivités attendues, des plates-formes officielles ou des opportunismes politiques (2009 est année électorale), doit être l’occasion d’un véritable débat citoyen sur l’enseignement. Modestement, ce blog, entre autres intentions, a aussi pour projet d’y contribuer. Cette conclusion tient lieu d’avis…

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  • Une rencontre avec Jean Chauma

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    Par Alain Bagnoud

    Bu un café vendredi passé avec Jean Chauma.

    Vous ne connaissez pas Jean Chauma ? L’auteur de Bras cassés, un roman singulier, sortant complètement des moules littéraires, et qui parle du milieu des voyous dans les années 70 (voir ici et ici). Il vient de sortir un dernier livre qu’il m’a donné vendredi. Poèmes et récits de plaine (Antipodes). Je vous en parlerai plus tard.

    Quelques reflets, pour l’instant, de cette discussion. Car Chauma a des idées, une vision personnelle des choses et une expérience particulière. Il faut préciser, pour ceux qui ne connaissent pas cet écrivain, que c’est un ancien braqueur de banques et de bijouteries. Il passé une vingtaine d’années en prison, notamment dans des quartiers de haute sécurité.

    Chauma parle du respect, par exemple, mot tellement à la mode. Lorsque j’étais un voyou, explique-t-il, j’étais respecté. Quand au contraire on se met à travailler, quand on devient honnête, on ne l’est plus. N’importe quel type que vous méprisez, qui ne vous vaut pas, peut vous abaisser, vous traiter comme un objet, a le droit de vous renvoyer de votre travail sans motifs s’il est votre supérieur hiérarchique.  L’homme honnête est sans cesse humilié et offensé et il a bien du mérite à rester honnête.

    Un deuxième thème qui m’a intéressé, c’est celui du langage. Les voyous, explique Chauma, n’ont pas de mots. C’est pour ça qu’ils sont libres d’agir.

    Le monde autour d’eux n’existe pas, sinon comme décor. Ceux qui ne sont pas de leur milieu n’existent pas non plus. Quand on braque, explique Chauma, on ne demande aux victimes que de jouer le jeu, et on est très étonné s’ils résistent. Alors, s’ils prennent un coup de crosse ou une balle dans le ventre, c’est de leur faute. Ils n’ont pas fait ce qui était attendu d’eux.

    Mais ça cesse, explique Chauma, quand on acquiert du langage. On n’est plus alors dans l’instinct, l’action, mais dans le discours, la réflexion. Et ça rend lâche. Si on commence à comprendre que les autres existent, à deviner ce qu’ils peuvent ressentir, à penser aux conséquences, on n'exécute plus rien.

    Par exemple quelqu’un vous agresse. Soit vous réagissez immédiatement, avec les tripes, sans cogiter, et ça peut bien ou mal se passer, peu importe. Soit vous vous dites que l’autre va peut-être vous faire mal, qu’il est peut-être plus fort que vous, et vous ne faites plus rien. Le courage, dit Chauma, c’est l’apanage des brutes.

    Je vous résume ça comme je l’ai retenu. Pour voir ces idées incarnées dans les textes de Chauma, vous avez Bras cassés. Ou Poèmes et récits de plaine. Ou, à paraître à la rentrée d’automne, Echappement libre, un roman noir dont l’éditeur dit déjà le plus grand bien. Tous trois aux Editions Antipodes (www.antipodes.ch).

    Jean Chauma, Poèmes et récits de Plaine, Editions Antipodes

    (Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

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  • Don Juan ou les scandales fiscaux

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     Par Pierre Béguin

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    Dans le Dom Juan de Molière, à la scène 4 de l’Acte IV, Don Louis s’adresse ainsi à son fils libertin: «De quel œil, à votre avis, pensez-vous que je puisse voir cet amas d’actions indignes, dont on a peine, aux yeux du monde, d’adoucir le mauvais visage, cette suite continuelle de méchantes affaires […] Ah! quelle bassesse est la vôtre! Et qu’avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme? Croyez-vous qu’il suffise d’en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d’être sortis d’un sang noble lorsque nous vivons en infâmes? Non, non, la naissance n’est rien où la vertu n’est pas […] Apprenez enfin qu’un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature, que la vertu est le premier titre de noblesse, que je regarde bien moins au nom qu’on signe qu’aux actions qu’on fait, et que je ferais plus d’état du fils d’un crocheteur qui serait honnête homme, que du fils d’un monarque qui vivrait comme vous.»
    Cette scène m’est revenue en mémoire à la lecture, dans Le Temps, d’un article consacré au scandale fiscal qui ébranle actuellement l’Allemagne (et les places bancaires) et qui précipite aux enfers – comme la statue du Commandeur le fait de Don Juan – bon nombre de dirigeants appartenant à l’élite (!) économique du pays. Comme Don Louis envers son fils, les politiciens ont des mots très durs (mais la classe politique, en d’autres circonstances, est loin d’être elle-même au-dessus de tout soupçon) pour condamner ceux qui ne respectent pas les contrats sociaux et économiques élémentaires dans un système où leur position privilégiée devrait pourtant leur imposer un rôle de modèle. Ainsi du Ministre des Finances: «Ce sont les élites qui font craquer le système». Du Ministre de l’Intérieur: «Ces gens détruisent tout. Quand les élites ne comprennent plus qu’elles doivent respecter les lois, c’est grave». Et encore du Ministre de l’Economie qui demande aux dirigeants «de se purger de leurs mauvaises habitudes». Enfin, le journal Der Spiegel rappelle qu’«un tiers de la société doit se battre avec les conséquences de la globalisation et des lois sociales toujours plus dures. Mais la couche tout en haut fait davantage parler d’elle par son manque de mesure». Molière, par l’intermédiaire de Don Louis, ne dit pas autre chose des excès et dérives d’une bonne partie de la noblesse sous Louis XIV. A l’image de Don Juan, leurs manquements systématiques aux contrats élémentaires qui fondent la société marquent le surgissement anarchique du moi. En dehors des règles traditionnelles de l’honneur et de la morale, une société s’appuie sur le respect des codes qui assurent le bon fonctionnement des rapports économiques entre les hommes. Le refus d’honorer ces différents contrats entraîne le désordre, voire la déchéance sociale. Loin d’être une simple liberté de pensée – comme le prétend Don Juan – ce refus souligne le cheminement progressif – selon Molière – vers la bassesse morale et la mise en péril de l’ordre social.
    Avec Dom Juan, Molière initie un thème qui va traverser toute la littérature du 18e siècle pour trouver son ancrage historique dans la Révolution de 1789, cent vingt-quatre ans plus tard. Je gage qu'il faudra beaucoup moins longtemps pour que la soit disant élite économique actuelle, puisqu'elle commet les mêmes erreurs, subisse le même sort que la noblesse française. Pour quel ordre nouveau? Je ne sais pas pour vous, mais moi je crains le pire...

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  • Le Rendez-vous d'Ellen, de Pierluigi Fachinotti

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    Par Alain Bagnoud

    Pierluigi Fachinotti, médecin à Genève, avait comme projet de « tenter de raconter une histoire qui dise le parcours d’hommes et de femmes qui se débattent dans les liens invisibles du passé. »
    Il a suivi pour cela la branche mâle d’une famille. Trois hommes. Taddeo, Biagio qui prendra l’identité d’un mort de passage, et Enrico. Le grand-père, le père, le fils, ballottés entre le nord de l’Italie, l’Ethiopie, la Suisse, entre le fascisme mussolinien, l’immigration des travailleurs et la vie des secondos.
    Le Rendez-vous d’Ellen montre effectivement le poids que portent les personnages et, parfois, « la nostalgie de cet ailleurs inaccessible qui hante toute relation humaine ».
    Un premier roman maîtrisé, donc, surtout dans la restitution du passé. Les récits à la première personne d’Ellen et d’Enrico m’ont paru en effet un peu moins intéressant. Un récit bien construit, même si le coup de théâtre final semble artificiel.
    Mais le résultat est manifestement inférieur à l’ambition proclamée de Fachinotti, qui voulait rien de moins que communiquer sa conviction sur « l’existence d’un lieu secret dans chaque être, une part d’ombre et de lumière [qui] donne son éclat à chacun », et parler de « ce lieu intime [qui] est la part la plus belle de l’homme ».
    Noble ambition. Le texte se lit en général agréablement, c’est déjà ça.
     
    Pierluigi Fachinotti, Le Rendez-vous d’Ellen, L’Aire
     
    (Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

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  • Réverbération, de Jean-Marc Lovay

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    Par Alain Bagnoud

    Comment lire Jean-Marc Lovay ? De diverses méthodes que j’ai éprouvées, il ressort que ce qui fonctionne le mieux, c’est de se laisser porter. Comme si on descendait un fleuve à son rythme à lui.
    On suit le mouvement des phrases. On évite d’accrocher, surtout. C’est difficile.
    On ne saisit pas tout, on ne saisit même pas grand chose. Des fragments de phrase ou de texte, mais pas toujours le sens de leur juxtaposition. La raison alors nous taraude. Elle veut nous persuader de revenir à une proposition, à une expression, à une image, afin de la déchiffrer, de la clarifier. On peut le faire, c’est en vain.
    Vous ne comprenez jamais, parce qu’il ne s’agit pas ici de comprendre. Il s’agit d’éprouver un langage, dans sa plasticité, dans l’organisation des éléments qui le constituent, dans le jeu des sonorités.
    Lovay dans sa démarche s’apparente plus aux artistes contemporains qui mettent en valeur les éléments du tableau, qui font sentir la matérialité de la peinture, du support, les rapports de couleur, les équilibres, les nuances, les contrastes, qu’à ceux qui veulent représenter quelque chose. Qui veulent mettre devant nos yeux un paysage, une scène ou un portrait.
    Qu’est-ce qu’on trouve dans Réverbération ? Un trajet, un voyage. Un flot d’images fortes. Une avancée du texte avec des éléments qui le structurent et évoluent (le personnage de Krapotze, ancien meilleur apprenti pleureur final, qui se présente au poste de Grand Suicideur et n’est pas élu, les animaux, un parapluie, etc.). De l’humour. Une phrase complexe, organisée, étendue, riche, articulée. Et dans ce déploiement classique, la rugosité d’un accent, la matérialité rauque d’un rythme.
    S’il s’agit de marche, on n’est pas dans la plaine, mais en montagne, avec les différents rythmes un peu essoufflés par des variations de pente et les accidents du terrain. Marche évidemment, parce que Réverbération s’apparente à ces monologues ouverts qui passent dans les têtes, fatigue, exaltation et endorphines aidant, lors des trajets vers les sommets.
    Avec quelque chose aussi d’une prise d’acide et d’un rêve. Les objets qui se transforment, qui évoquent, qui deviennent autre chose tout en restant eux-mêmes.
    C’est une écriture, en fait, directement issue des années soixante. Une époque où Lovay s’est formé. Une époque où on n’avait pas peur de l’illisibilité. Une époque où on cultivait le délire. Où on pratiquait l’ivresse de la langue.
    Mais cette écriture n’est pas datée pour autant. Elle ne s’est pas figée en une croûte épaisse comme par exemple celle du Nouveau Roman. Lovay l’a approfondie, travaillée, creusée selon son génie propre, dans  une pratique et un forage personnel qui forcent le respect.
     
    Jean-Marc Lovay, Réverbération, Editions Zoé
     
    (Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)

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  • Bruni - Sarkozy: passion authentique ou union peopolitique ?

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    Par Olivier Chiacchiari

     

     La France cultive sa nouvelle affaire d'Etat ! Nicolas Sarkozy épousera-t-il Carla Bruni ?

    Si oui, les médias pourront-ils relater cette fusion au sommet ? Si non, des paparazzis parviendront-ils à déjouer les services de sécurité pour dérober quelques précieux clichés ?
    Voilà donc un chef d'Etat qui se laisse médiatiser comme une rock star au bras de sa conquête, histoire de faire oublier ses premiers échecs politiques, tout en redorant sa virilité malmenée par le départ de son épouse.
    Faut-il interpréter cet exhibitionnisme débridé comme une particularité individuelle, ou augure-t-il une réforme de société plus profonde ? Afficher sa vie privée deviendra-t-il le credo politique du XXIe siècle ? Le cas échéant, on serait en droit de s'interroger... car si les frasques du showbiz ont pour but de réjouir les foules, l'exercice de la politique a pour mission de régir les nations. Il s'agit de résoudre les problèmes des autres sans étaler les siens.

    En résumé: BHL et Arielle Dombasle dans une émission littéraire, ça fait rire tout le monde, Carla et Nicolas en déplacement présidentiel, ça n'amuse personne. Enfin presque.
    A tant vouloir se rapprocher de ses électeurs, Nicolas Sarkozy pourrait bien déchanter à l'heure où il lui faudra revêtir l'autorité pompeuse de Monsieur le Président pour reconquérir le respect que sa fonction exige. Quant à Carla Bruni, on a hâte de découvrir son prochain album de première dame de France, si elle trouve le temps de l'enregistrer entre deux villégiatures officielles.
    Certes, les belles femmes ont toujours convoité les hommes de pouvoir et vice-versa, mais tout de même , ici la raison d'Etat déraisonne ! Imaginons que l'exception deviennent tendance et que la tendance se propage: Pascal Couchepin flirtant avec Lauriane Gilliéron, Romano Prodi séduisant Monica Bellucci, Georges Bush envoûtant Angelina Jolie… non ! Pas lui, Angelina, n'importe lequel mais pas Georges W. ! Vladimir P., s'il le faut, Mouammar K., Benoît XVI… non, Benoît XVI non plus. Hors contexte. Quoi que. En matière de réforme sociétale, le pape serait bien le seul dignitaire à faire progresser les choses en affichant publiquement une liaison amoureuse...

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