Ça nous interpelle - Page 5

  • Du bon usage des noms

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    par Pascal Rebetez

     

     

    Il nous avait été dit autrefois qu’à chaque objet correspondait un nom qui le désignait précisément et lui donnait vie. Il nous avait été dit autrefois que chaque individu possédait un prénom qui, accolé à son patronyme voire à son lieu de naissance, lui conférait un statut d’autonomie et de reconnaissance dans le maelström des définitions individuelles.

    J’ai pris une fois un taxi à Bienne dont le chauffeur avait le même nom que moi.

    Selon lui, il avait reçu à ma place un certain nombre de courriers indésirables, dont quelques lettres de menaces… Borges tendait l’oreille quand je m’acquittai de ma course.

    J’ai un ami gastronome qui a le nom d’un champion olympique et qui me dit que, rien qu’à Genève, ils sont six à porter la même identité. Imaginez les confusions !

    Si je frappe par exemple Paul Simon ou Jacques Martin dans l’annuaire électronique suisse, je trouve 86 occurrences. En tapant Christoph Blocher, je ne trouve aucune adresse, alors qu’il y a 49 numéros sous ce même patronyme. Pas davantage de succès avec Pascal Couchepin. Plus les gens sont connus, semble-t-il, moins ils sont inscrits dans la masse. Sous Paris, je ne trouve aucun Marcel Proust, encore moins d’Emile Zola ou de Victor Hugo. Mais les morts ne sont pas câblés, c’est bien connu.

    Par tous les diables, je tape « Dieu » sur mon moteur de recherche électronique et j’en trouve 666, qui est le chiffre du grand Satan !

    Où voulais-je en venir ? A oui, à cette affiche du Musée du St-Bernard à Martigny qui montre des objets des Inuits du Grand Nord. Ça s’intitule : « Nanouk, l’ours polaire ». Nanouk, un ours ? Il nous avait été dit autrefois que Nanouk était un Inuit, un homme, un chasseur, un pêcheur menacé par la civilisation. En 1922, Nanouk et sa famille étaient filmés par Robert Flaherty. J’ai vu ce docu-fiction il y a peu et c’est splendide. Ce beau prénom d’homme fier est désormais devenu le prénom d’un ours, d’une peluche, d’un reste à consommer au chaud d’une expo durant nos loisirs.

    Et puis quoi, me dira-t-on ? Il y a longtemps que nos molosses se nomment Brutus ou César, que nos vaches acquiescent en hochant leurs tétines quand on les appelle Marguerite ou Pamela. Il paraît même que certains jeunes désormais élèvent des rats ou même des blattes. Je m’opposerai toujours avec vigueur à ce qu’ils leur donnent mon nom, dussé-je perdre un peu de ma renommée ! Déjà que certains petits écrivaillons anonymes usent de mon identité sacrée pour signer des textes sans nom !
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  • To read or not to read III

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     Par Pierre Béguin

     

    Du danger de la lecture : 2e partie et fin

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    Les réflexions et citations énoncées dans mes deux précédents articles, sous le titre To read or not to read, et concernant les dangers de la lecture, viennent me visiter chaque année avec plus d’intensité à l’approche de septembre, moi dont la profession consiste principalement à enseigner les grands axes de la littérature française aux collégiens et collégiennes. Et je reste dubitatif en choisissant les auteurs au menu de mes cours. Oscar Wilde n’a pas précisé le détail de sa liste des cent livres à ne pas mettre dans les mains des étudiants. Mais il reste l’idée que la lecture peut se révéler une véritable menace. Il semble, par exemple, pour le moins paradoxal de développer dans les établissements scolaires une prévention contre le suicide chez les jeunes (prévention nécessaire bien entendu) tout en leur faisant étudier un recueil de poésie comme Les Fleurs du mal. N’y aurait-il pas quelque chose de dangereux, pour certains lecteurs fragilisés à un moment de leur existence et qui n’ont pas encore la capacité de distanciation esthétique avec le contenu d’un texte, de s’identifier avec l’œuvre de Baudelaire? Je me souviens, jeune enseignant, du reproche d’un père face à mon choix d’un roman de Ramuz, Le Garçon savoyard, reproche fondé sur le fait que les deux personnages principaux se suicident. Et comme je lui faisais remarquer aimablement l’inanité d’une telle censure, il m’avoua les tendances suicidaires de son fils… Un souvenir qui me renvoie à la préoccupation légitime de mes parents lorsque, âgé de 12 ans, pendant des vacances d’hiver en Valais, je préférai pendant deux semaines de soleil la compagnie des Misérables aux pistes de ski. Si, le plus souvent, des parents s’inquiètent de l’absence d’intérêt de leur fils/fille pour la lecture, ne pourraient-ils pas parfois s’inquiéter tout autant d’un excès d’intérêt pour une activité qui n’a rien d’innocente. Et si l’on devait juger de la santé mentale des adultes à l’aune de leur intérêt pour la lecture, nul doute que, le plus souvent, la balance pencherait du côté des non-lecteurs. Combien de PDG, de médecins, d’avocats, et même de professeurs, qui, depuis des lustres, ont cessé tout rapport intime – pour autant qu’ils en aient eu un jour – avec la littérature, et qui exhalent à pleine haleine la sotte assurance de la réussite? Contrairement à ce que prétendait, je crois, Camus (j’ai un doute), peut-être vaut-il mieux, durant notre bref passage en ce bas monde, être un cochon satisfait qu’un Socrate mécontent? Qui a décidé, et au nom de quoi, que les interrogations ontologiques ou existentielles devaient l’emporter sur la légèreté de l’être, fût-elle insoutenable, la revendication spontanée du bonheur et de l’insouciance? Et lorsqu’on sait, en Suisse romande tout spécialement, dans quel solitude et aux confins de quel désert l’intellectuel est contraint de prêcher sa bonne parole, on en vient parfois à se demander si tout encouragement à la réflexion introspective n’est pas une manière, pour le futur adulte, de creuser son propre piège. Qu’on regarde seulement autour de soi les habitudes des lecteurs occasionnels: le plus souvent, ils ne lisent qu’aux heures de doute ou de déprime. Si l’écriture focalise essentiellement sur les moments négatifs de l’existence, la lecture peut aussi devenir un symptôme de malaise. Au contraire, dans la même logique, l’absence de lecture serait à considérer comme une marque de bonne santé. La littérature, comme l’alcool, est à consommer très modérément. Et je souris toujours lorsque, par sincérité ou par défi, un ancien collégien (ou collégienne) croisé au détour d’une rue m’avoue qu’il a réussi ses examens de maturité, et même obtenu une note très satisfaisante à l’oral de français, sans avoir lu la majorité des livres au programme. Loin d’être contrarié ou vexé, je m’efforce d’y voir un signe d’équilibre plus important sans doute que le savoir dont il  s’est privé en la circonstance. Et si d’aventure ce temps volé à la lecture fut consacré à sa copine/à son copain, alors je me félicite de ce manquement. Après tout, il n’est nul besoin d’avoir lu un livre pour en parler. Tout le monde le sait, à commencer par les professeurs…

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  • Histoires des voyages de Scarmentado, par Voltaire

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    Par Alain Bagnoud

    Les héros voltairiens bourlinguent beaucoup, un peu malgré eux. Zadig. Candide. Et Scarmentado, dans ce conte qui parle de ses voyages. Des déplacements qui permettent de moissonner différents aspects du monde et de confronter ensuite ses états.

    On peut ainsi établir des répertoires, dresser des tableaux comparatifs, récolter des exemples. Ce qui se passe ici, ce qui arrive là. Avec toujours quelque part une coquette intéressée par l'argent et jouant de l'amour, la très sainte Inquisition, le commerce voleur... Et le fanatisme, les disputes religieuses, l'intolérance, l'oppression...

    Puis le héros rentre chez lui, instruit par ces spectacles, apaisé, ayant appris quelque chose. Car ça se termine par une leçon de sagesse à méditer.

    Que le monde est fou mais qu'il est bien doux d'être chez soi avec de l'occupation, quelques amis, de la conversation et une bonne bouteille de fendant à se partager.

    Non, ça ce n'est pas dans Scarmentado, il me semble...

    (Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

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  • Traduttore, traditore !

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    Par Olivier Chiacchiari

     

    Une traductrice bernoise travaille actuellement sur la version allemande de ma pièce La Mère et l'enfant se portent bien. Tout se présentait pour le mieux avant qu'elle n'attire mon attention sur le titre. Quoi, le titre ? Il s'agit d'une satire sociale qui traite de l'incapacité d'un homme à assumer sa paternité. Plus la mère et l'enfant s'épanouissent, plus le père se sent exclu. L'expression consacrée paraît donc idéale dans la mesure où elle fait retentir l'absence du père avec ironie...
    En allemand, l'expression consacrée ne l'est plus tout à fait, me dit-on. Die mutter und das kind wohl auf, c'est plat, sans éclat, me dit-on. Impossible d'en juger par moi-même, je suis bilingue français-italien, pas allemand, bon sang ! Pourquoi ai-je négligé le Wir sprechen deutsch de ma scolarité, pourquoi ai-je préféré le lancé de gomme à la langue de Goethe, scheisse ! Oh, pardon… flûte !
    Il ne suffit pas de traduire littéralement, il faut penser, repenser dans la langue d'accueil, quitte à prendre des chemins de traverse pour redonner une cohérence à l'ensemble. Car au-delà du sens, la langue véhicule l'histoire, les symboles, les moeurs du peuple qui la pratique. Les mêmes mots n'évoquent pas les mêmes choses partout, toutes les expressions ne passent pas les frontières, il faut se montrer curieux, audacieux, inventif. Un travail d'écriture, en somme.
    Que faire ? Changer de traductrice ? Ça ne ferait que repousser le problème. Changer de titre ? Un intitulé passe-partout, genre Baby Blues ? Ça ne ferait que simplifier le problème. Le titre est sans doute annonciateur d'autres casse-têtes à venir. Alors quoi ? Oublier l'original, changer de langue, réécrire le tout ? Mais oui, voilà la solution ! Je me replonge dans le Wir sprechen deutsch et je réécris la pièce en allemand ! C'est le seul moyen d'éviter la trahison...

     

     

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  • Sur le silence des écrivains face à l'UDC (suite)

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    Pour prolonger la réflexion entamée il y a quelques semaines et qui avait déchaîné quelques passions en ligne (à lire ici) , nous présentons aujourd'hui un article de Michel Moret - en charge des éditions de l'Aire - à paraître ces jours dans 24 Heures. En définitive, tout ce silence commence à faire du bruit...
    Les blogres


    La chute de Christoph Blocher était inscrite dans le ciel

     

    Par Michel Moret

    Tout le monde le savait, Blocher tribun zurichois, pensionné AVS ne représentait pas l’avenir pour son parti politique et encore moins pour son pays. En fait, il est victime de l’esprit suisse qui consiste à couper tout ce qui dépasse – esprit qu’il cultiva avec ardeur et qui se retourna contre lui. Comment ne pas penser au bourgmestre de Zurich : H. Waldmann qui au 15e siècle fut condamné à mort par le peuple qui ne lui pardonnait pas certaines mesures autoritaires notamment celle d’avoir interdit les danses publiques. On pense aussi aux grandes tragédies et aux paraboles bibliques où l’on constate qu’un homme ne parvient jamais à satisfaire tous ses désirs. Blocher a connu la fortune, le pouvoir et il voulait parfumer sa gloire avec le titre de Président de la confédération. Ce rêve lui échappera. Heureusement. On imagine mal les députés de son parti qui lui obéissent aveuglément lui dire : « Christoph, ton ticket n’est plus valable. » Et pourtant, un jour, il faut tourner la page. Cette éviction va faire un tri intéressant parmi cette députation d’extrême droite où l’on compte plus que l’on ne pense. Espérons que les délégués de cette famille exprimeront leur propre pensée et ne limiteront pas leur activité à lancer sempiternellement des initiatives xénophobes.
    Par ailleurs, quelque chose d’inconscient et d’oedipien a surgi parmi les parlementaires. Quelque chose d’animal aussi. Le besoin de changement de génération m’a fait songer à un troupeau de bouquetins qui éprouve à un certain moment la nécessité d’écarter l’ancêtre. La répétition des mots d’ordre et des discours unilatéraux finit par créer la lassitude. Reconnaissons néanmoins que Blocher, même s’il n’a pas confiance en l’homme, a marqué profondément sa génération. Pourtant, sa vie politique se termine par un double échec : sa non réélection au Conseil fédéral et sa non résolution du problème migratoire malgré l’étendue de ses pouvoirs. Dans sa biographie, ses échecs seront plus importants que ses victoires. Cela fait partie des mystères du destin.

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  • Les temps modernes ne cessent de l'être

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    Par Olivier Chiacchiari

     

    Je m'étais promis de ne pas le faire. Et pourtant je l'ai fait. C'est vrai. Mais si je ne me reconnais aucune excuse valable, j'invoque une circonstance atténuante: c'est l'avenir qui m'a forcé la main.
    Samedi dernier, j'entre dans une librairie avec un but bien précis. Je me dirige vers le rayon concerné, j'identifie mon objectif dans toute son imposante richesse et m'en empare sans hésiter, lorsque mon regard croise un autre objectif. Son alter ego. Moins encombrant. Plus complet. Au même tarif ? Allons donc !
    J'empoigne le concurrent déloyal. Soupèse, retourne, lis la notice. Dilemme cornélien: l'original volumineux dans une main et son prolongement électronique dans l'autre…
    A partir de là tout devient confus, je crois que je viens à bout du dilemme, je crois que je me dirige vers la caisse le regard fuyant, je crois que j'arrive chez moi la goutte au front et l'objet de la trahison à la main.
    J'allume mon ordinateur, déballe le CD-ROM, le glisse dans le lecteur, ça y est: la nouvelle édition du Petit Robert s'illumine devant mes yeux !
    Pour la première fois en 20 ans de compagnonnage, aux 2,1 kilos de cellulose et quelques 3000 pages de la version papier, j'ai préféré un disque polycarbonate de 16 grammes. Est-il possible que 60 000 mots y cohabitent ? Et quand bien même, quel intérêt d'informatiser le dictionnaire ?
    Je compulse le mode d'emploi. Clic. J'obtiens la définition souhaitée. Bon. Compulse encore. Clic clic. Chaque mot est interactif. Pas mal. Clic clic clic, étymologies, synonymes, citations en cascades, incroyable, le tout en liens hypertexte, vertigineux, je navigue à clics perdus dans les abysses de mon Robert numérique, comment ai-je pu vivre sans lui !
    Au paroxysme de mon exaltation, je me fige. Et lance un regard embarrassé en direction de l'ancienne version qui trône encore sur mon bureau. Little Bob, mon vieil ami cellulosique... qu'en est-il ? Finie l'odeur du papier, la texture du papier, le bruit du papier ? Peut-on tourner cette page d'un simple coup de clic ?
    Je m'étais promis de ne pas le faire. Et pourtant je l'ai fait. Mais qu'on se le dise: c'est l'avenir qui m'a forcé la main… clic !

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  • Du rififi à Genève

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    Par Alain Bagnoud

    Fourmillement romanesque dans la cité de Calvin. C’est ce qui résume en bref La vie mécène, le dernier livre de Jean-Michel Olivier. Un roman qui est à Genève, toutes proportions gardées, ce qu’était Les mystères de Paris d’Eugène Sue à la ville lumière.
    On y retrouve, transposées plus ou moins, toutes les affaires qui ont ému la ville depuis un quart de siècle. Les thèmes : argent, sexe, criminalité économique, pègre, football, jazz, création, art contemporain.
    Tout tourne autour d’un personnage. Elias. Un homme mystérieux, vu à travers différents êtres qui l’ont côtoyé et qui parlent de lui. Cette suite de récits compose le portrait en creux d’un ancien braqueur de banque, probablement assassin, qui s’est spécialisé dans le transfert de l’argent et des valeurs françaises vers les coffres discrets des banques genevoises après l’arrivée de Mitterand au pouvoir.
    Ce commerce marque le début de sa fortune. Il éblouit une fille de la bonne société, l’épouse, se lance dans toutes sortes d’affaires et de trafics, secondé par un homme de main et une escort girl. Alias et Elisa. Celui-ci est destiné aux basses œuvres et lié au milieu. Celle-ci, pute de luxe et doctorante en lettres, se spécialise peu à peu dans le sado-masochisme, fait réussir les contrats difficiles d’Elias et constitue des dossiers filmés sur ses clients, le gratin de la ville.
    Personnage ambigu, Elias montre peu à peu d’autres aspects de lui-même, qui conduisent Jean-Michel Olivier à mettre en scène le rapport entre l’argent, l’art et le crime à racheter, qui, semble-t-il affirmer, préside à toute activité de mécénat. Elias développe en effet un amour de l’art plastique, de la musique, du foot, qui le conduit à soutenir financièrement toutes ces activités. Jusqu’à l’affaire tragique qui arrête son essor…
    Il y a de la satire, du roman noir et du thriller dans La vie mécène, mais pas seulement. Le livre est aussi un roman à clés. De nombreuses personnalités genevoises sont décrites sous des pseudonymes indicatifs. Un magistrat et un journaliste de la Tribune de Genève, plus particulièrement, que Jean-Michel Olivier ne porte pas dans son cœur, mais aussi des avocats, des hommes de presse, des banquiers.
    Ceci, d’ailleurs, introduit dans La vie mécène une problématique aiguë.
    Au-delà des « informations » que Jean-Michel Olivier apporte, il y a la question de l’objectivité. La ville n’est pas exposée dans ce livre d’une façon qui vise à l’impartialité. Au contraire, elle est vue par Jean-Michel Olivier à travers le prisme de ses a-priori, de ses obsessions, de ses points de vue, de ses renseignements, de ses connaissances, de ses suppositions, de ses fantasmes, de ses sentiments. 
    Un petit effet d’onomastique nous le signale peut-être : Elias, Elisa, son acronyme, Alias, son double : trois noms qui évoquent le début du nom de famille de notre auteur.
    La question, alors, se pose par rapport aux personnages épinglés, que l’on reconnaît parfaitement. Il y a ce qui est connu publiquement d’eux, les articles qu’ils publient, les actes politiques et de gestion que les journaux commentent, qu’on peut critiquer ou soutenir. Mais lorsque Jean-Michel Olivier nous décrit des séances sado-masochistes humiliantes entre ces gens et son personnage Elisa, on entre dans un autre domaine.
    On sait que tout ça est inventé, puisque Elisa s’affiche comme un personnage strictement romanesque. Mais en même temps, on ne peut s’empêcher de se demander si Jean-Michel Olivier n’a pas des informations précises, si l’homme réel sous le personnage à clé a ces habitudes ou ces caractéristiques, et cela, je dois le dire, crée en moi un grand malaise. Car ici, on ne peut dissocier indiscrétion et invention pure, qui semblent se confondre dans une matière trouble, et c’est le statut romanesque du texte qui est ainsi subitement brouillé.
    Une mise en question qui n’est pas seulement une question d’esthétique littéraire mais ouvre également sur des problèmes de déontologie.
    Comme quoi, et on le sait bien, l’esthétique est intimement liée à la morale.

    Jean-Michel Olivier, La vie mécène, L’Age d’Homme
    (Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)
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  • To read or not to read II

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    Par Pierre Béguin 

     

    Du danger de la lecture: 1e partie


     

    D’aucuns se croient obligés de pénétrer dans une bibliothèque comme dans une cathédrale. La littérature est Esprit Saint, le livre relique. D’autres montrent leur propre bibliothèque avec la ferveur du pèlerin. Rien n’est plus irritant que cette sotte dévotion.

    Beaucoup d’écrivains ne s’y trompent pas qui traitent – paradoxalement certes, parfois même ironiquement – ce soi-disant sanctuaire de la culture de la manière la plus dépréciative. Ainsi la bibliothèque de Jules Verne (Paris au XXe siècle) – j’en ai parlé dans un précédent article –, comparée à un cimetière où les livres deviennent des cadavres poussiéreux interdits d’exhumation. Ainsi celle de Borges (Fictions), la bien nommée «bibliothèque de Babel» – agencement de galeries à l’infini, labyrinthe de livres ayant perdu toute signification et dont la pléthore aboutit à l’incohérence, voire à l’absurde – qui semble sortie tout droit d’un cauchemar aux relents kafkaïens. Ainsi celle de Musil (L’Homme sans qualités), «colossal magasin» de trois millions et demi de livres, tout aussi absurde parce que située au croisement entre culture et infini – il faudrait dix mille ans pour en lire tous les livres!  Ainsi celle d’Umberto Eco (Le Nom de la rose) au centre d’un réseau d’interdits – les livres ne sont accessibles qu’après délivrance d’une autorisation – où toute transgression est frappée de sanction définitive. Autant d’exemples qui font de la bibliothèque, non pas une cathédrale, mais un lieu de non sens, d’enlisement, de danger, voire de mort.1911232086.jpg

    Une impression que peut ressentir l’homme cultivé en parcourant cette autre gigantesque bibliothèque qu’est le Salon du Livre: un vertige, un vague dégoût comme un écœurement, ce que Paul Valéry appelait «le malaise du grand nombre», issu de cette rencontre entre la finitude de l’homme et l’infini de la culture, et qu’il décrit ainsi – non sans provocation – dans son discours d’entrée à l’Académie française : «En vérité, Messieurs, je ne sais comment une âme peut garder son courage à la seule pensée des énormes réserves d’écriture qui s’accumulent dans le monde. Quoi de plus vertigineux, quoi de plus confondant pour l’esprit que la contemplation des murs cuirassés et dorés d’une vaste bibliothèque; et qu’y a-t-il aussi de plus pénible à considérer que ces bancs de volumes, ces parapets d’ouvrages de l’esprit qui se forment sur les quais de la rivière, ces millions de tomes, de brochures échouées sur les bords de la Seine, comme des épaves intellectuelles rejetées par le cours du temps qui s’en décharge et se purifie de nos pensées.»

     Si Valéry occupe une place importante dans la galerie des écrivains dont l’œuvre thématise une dénonciation des dangers de la lecture – Monsieur Teste, son personnage le plus représentatif, ne possède aucun livre et n’en veut aucun chez lui – il est loin d’être le seul. De Montaigne («Je feuillette les livres, je ne les estudie pas»), en passant par Rousseau («Je hais les livres ; ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas») jusqu’à André Gide («Il faut brûler en toi tous les livres»), nombreux sont les écrivains qui ont secoué la doxa selon laquelle la lecture constitue un des piliers essentiels de la culture, la base de toute formation di2047678999.jpggne de ce nom et l’un des vecteurs de la connaissance de soi. Même Anatole France, qui passait pour un lecteur boulimique – un lecteur «éponge» disaient ironiquement certains – y alla de son couplet : «Proust est trop long et la vie est trop courte». Mais le plus féroce à dénoncer les risques de la lecture fut probablement Oscar Wilde. Et l’on aurait tort, connaissant l’homme, de n’y voir que provocation. Lui-même lecteur impénitent, esprit fin et cultivé, il fut mieux que personne averti des dangers d’une telle activité, non pas seulement parce que beaucoup d’œuvres n’ont en réalité guère d’intérêt, mais surtout parce que, loin de participer du processus de connaissance de soi, elle peut au contraire éloigner le lecteur de lui-même, voire l’égarer complètement, si la lecture devient trop attentive. Comme Montaigne, qui «feuillette», il recommande de ne pas passer plus de six minutes par livre : «Six minutes suffisent à quelqu’un qui a l’instinct de la forme. Pourquoi patauger dans un lourd volume? On y goûte, et c’est assez, plus qu’assez, me semble-t-il.» (La critique est un art). Dans ce sens, il considère comme une mission de sauvegarde publique de recenser les livres à ne lire sous aucun prétexte, tâche qui, selon lui, devrait incomber à l’Université : «Cette mission est une nécessité éminente d’une époque comme la nôtre, une époque qui lit tellement qu’elle n’a pas de temps pour admirer et écrit tellement qu’elle n’a pas de temps pour réfléchir. Celui qui sélectionnera, du chaos de nos listes modernes, les cent plus mauvais livres donnera à la jeune génération un avantage véritable et durable» (Selected journalism).


     

    A suivre…

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  • Scénaristes romands: le soleil se lève à l'Ouest !

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    Par Olivier Chiacchiari

     

    Les scénaristes américains sont en grève depuis trois semaines pour tenter d'obtenir quelques dollars supplémentaires sur leurs droits d'auteur... Je soutiens sans réserve, car je me suis moi-même adonné à l'exercice du scénario il y a quelques années, ici, en Suisse romande, et c'est loin d'être mon souvenir le plus réjouissant.
    Ce que j'ai pu constater, c'est que le scénariste - qui fournit le texte de base, la matière première sans laquelle rien ne se ferait - est le dernier à être considéré dans le processus de production et le premier à se faire évincer lorsque l'occasion se présente. Un rôle essentiel mais jetable, de crainte qu'il n'empiète sur la toute puissance du réalisateur.
    Car si au théâtre, l'affiche mentionne: une pièce de, mise en scène par... au cinéma, elle affirme: un film de ! Point exclamatif final. Dont acte.
    Voilà pourquoi les scénaristes les plus méritants finissent toujours par devenir réalisateur. Résultat, il y a pléthore de réalisateurs et pénurie de scénaristes. Là où l'affaire se complique, c'est que les producteurs sont friands de scénaristes qui ne réalisent pas, pour proposer des scénarios à des réalisateurs qui n'écrivent pas. Quadrature du cercle qui embarque des pelletées de jeunes recrues dans des galères démotivantes... peu importe, on en prend d'autres et on recommence !
    Or, en Suisse romande, cinéma et télévision relèvent de l'artisanat, non de l'industrie, c'est la raison pour laquelle on devrait privilégier les relations humaines et les collaborations durables. La production y gagnerait, les spectateurs aussi. Mais la plupart des producteurs locaux refusent d'intégrer cette évidence, ils s'obstinent à suivre le modèle américain avec des moyens romands, alors ma foi...
    Je lance un appel à tous les aspirants scénaristes: si vous aimez écrire, si vous avez une bonne histoire à raconter, écrivez un roman, une pièce de théâtre, une nouvelle, un poème, une chanson, un conte, mais pas un scénario ! Voie sans issue ! Et si vous persistez contre tout bon sens, alors bétonnez votre contrat et faites-vous rémunérer à la mesure de vos souffrances, car dans le meilleur des cas, le seul bénéfice que vous pourrez en retirer sera financier. Et vous ne l'aurez pas volé.

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  • To read or not to read I

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     Par Pierre Béguin

     

     

    1. Fascination et répulsion

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    Je me suis souvent demandé pourquoi, après m’avoir tant fasciné, avec une soudaineté et une force à la mesure d’un coup de foudre, l’œuvre d’André Gide, depuis plus de 15 ans, me rebute avec la même violence qu’elle m’a jadis attiré. Bien sûr, fascination et répulsion reposent sur la même logique.
    Gide incarnait pour moi – disons plutôt son œuvre, la personne m’ayant toujours inspiré de l’aversion – le refus de toutes limitations et contraintes (même, et surtout, la fidélité à soi-même et aux autres), une volonté de privilégier l’instant présent, le désir immédiat, l’humeur, l’instinct, le mépris des morales toutes faites, et du prêt-à-porter en général, une justification de l’irresponsabilité, du changement, une prédilection pour la disponibilité absolue au moment, au désir, à la gourmandise, à la découverte, à toutes mes potentialités même les moins avouables.
    A 20 ans, ce programme m’était aussi nécessaire que la respiration. Mais maintenant que je me suis installé, marié, que j’ai deux enfants… De deux choses l’une: soit je ne supporte plus l’œuvre de Gide parce que j’ai dépassé ce programme, l’ayant à ma manière réalisé, soit parce que, précisément, j’ai été incapable de le dépasser et que son rappel en rendrait l’échec plus insupportable encore. Mais ce qui est certain, c’est que, face à une forme d’imposture de mon éducation, à ce carcan moral qui m’a tant étouffé, à cette peur de l’échec et du quant-dira-t-on qui m’a contaminé, à cette résignation petite bourgeoise, à tout ce protestantisme que j’ai souvent porté comme un fardeau dans la course de mon existence, Gide fut un libérateur. D’où ma fascination (de là peut-être l’oubli dans lequel il est tombé: la nouvelle génération n’a guère besoin de libérateur). Se pose t-il maintenant pour moi comme un accusateur? Un «inquiéteur», puisqu’ainsi définissait-il sa fonction? D’où ma répulsion?
    Gide, miroir de mo1732636420.jpgn échec ou de ma réussite?
    Au-delà d’une réponse toute personnelle, il reste le grand mérite de la lecture. En ce sens, citons Proust : «Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même.»  Ou encore Nathalie Sarraute : «Les lecteurs doivent trouver dans la littérature cette satisfaction essentielle qu’elle seule peut leur donner : une connaissance plus approfondie, plus complexe, plus lucide, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’il sont, de ce qu’est leur condition et leur vie.»
    Fascination ou répulsion d’un livre nous interroge de même; et, dans cette systématisation du divertissement qui nous invite à consommer à l’excès notre dose de délire quotidien, la littérature reste l’un des derniers lieux d’interrogation sur soi-même et sur le monde. Vivre sans lire, ce serait comme voyager sans carte, sans informations et sans jamais s’arrêter pour simplement regarder. Même si beaucoup d’écrivains ne semblent pas partager cette opinion, à commencer par Gide lui-même. Mais de cela, nous en reparlerons la semaine prochaine…

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  • Publicité expéditive

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    Par Olivier Chiacchiari

     


     

    Il y a quelques années, une pub télévisée nous montrait un homme exténué par son travail, reprendre un second souffle après l'absorption d'une pastille effervescente vitaminée. A l'issue de cette démonstration, on nous gratifiait du slogan:

    La fatigue est une maladie qui se soigne

    Je ne me serais jamais souvenu de cette formule si mon regard n'avait pas croisé l'autre jour dans la rue, une affiche vantant les mérites d'une autre pastille effervescente, antigrippale cette fois, déployant le slogan:

    Pas de temps à perdre avec la grippe

    Bon... arrêtons ce flux publicitaire le temps d'une réflexion: la fatigue n'exige-t-elle pas du repos, tout simplement ? Et la grippe, n'est-ce pas une affection hivernale qui demande à être soignée bien au chaud, de préférence au calme et allongé sous une couette, devant un grog fumant et un bon DVD, pourquoi pas ?
    Que cherche-t-on à nous faire entendre ? Qu'il nous faut-il désormais œuvrer 24h sur 24, que nous sommes condamnés à nous agiter perpétuellement, sans plus envisager la moindre pause, fut-elle imposée par notre corps contre l'obstination de notre esprit ?
    Allons donc ! Moi je dis prenons le temps d'un repos, prenons le temps d'une grippe, sinon à ce rythme-là on verra bientôt des entreprises funéraires lancer de vastes campagnes avec des slogans du genre:

    Ne vous embêtez plus avec la vie !

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  • La fin du roman picaresque

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     Par Pierre Béguin
     

    Un souvenir de voyage vieux de plus de 20 ans – anecdote en apparence anodine – est resté gravé dans ma mémoire: je bourlinguais depuis quelques semaines sur l’Altiplano entre le Pérou et la Bolivie avec l’impression d’être coupé de toute civilisation lorsque, en montant dans un train, je me suis retrouvé assis à côté d’un groupe de Suisses allemands retraités, en voyage organisé, jouant au yass. A cet instant, j’a69845114.jpgi pensé à Séraphin Lampion…
    J’ai toujours perçu comme une géniale fulgurance cette séquence de Tintin et les Picaros où Séraphin Lampion débarque, impromptu, dans un car de touristes bariolés et joviaux au beau milieu de la jungle d’Amérique centrale, en plein camp du Général Alcazar et de ses guerilleros occupés à fomenter un coup d’état. Le symbole est clair: l’espace réservé à l’aventure, le champ d’action des picaros, se réduit comme une peau de chagrin; et Tintin est devenu un personnage suranné, ses aventures sont d’un autre siècle, l’ailleurs appartient dorénavant aux agences de voyage à la conquête de nouveaux territoires. Pas étonnant qu’Hergé ait refusé toute continuation de son œuvre. Comment écrire – et surtout où situer – un roman d’aventure? Dans l’espace? Tintin y est déjà allé. Que lui reste-t-il? Le genre n’est-il pas désuet? Le voyage de Nicolas Bouvier, par exemple, serait-il encore possible de nos jours? ferait-il encore sens? Si l’aube du roman d’aventures se situait durant la période des grandes découvertes, qu’en reste-t-il maintenant que tout est découvert et proposé sur catalogue avec prix et photos à l’appui?
     

    A bien y regard583000383.jpger, aucune œuvre mieux que celle d’Hergé ne souligne le crépuscule du genre picaresque. Qu’on se souvienne des premiers albums où Tintin se lance dans l’aventure avec enthousiasme, sans préparatifs ni hésitation, en effectuant ce saut dans le vide définitif qui marque le début de l’émerveillement. Comme dans L’île noire, pour prendre un exemple, où Tintin, après avoir lu un article de journal sur son lit d’hôpital, quitte précipitamment sa chambre sous les yeux médusés de l’infirmière. Une fois installé à Moulinsart, notre héros met ses pantoufles et, dès lors, ses aventures ne sont plus jamais le fruit d’une décision libre et spontanée. La magie n’opère plus. Il faut d’abord l’enlèvement, puis la disparition de Tournesol, pour qu’il quitte le château. On le retrouve ensuite en vacances «écologie et santé» dans les Alpes, loin de tout désir d’aventures, avant que l’amitié et le sens du devoir ne le précipitent au Tibet. Par la suite, il ne quitte plus Moulinsart – à peine s’aventure-t-il hors du parc – dans ce qui reste un superbe exemple de non aventure, un livre sur rien (et en pleine période du nouveau roman, en plus!), où toutes les pistes finissent en cul de sac dès lors qu’on apprend la responsabilité d’une pie dans le vol des bijoux. Enfin, il faut un détournement d’avion pour lancer son avant-dernière aventure, probablement la plus insipide (Hergé n’y est plus). Mais l’exemple le plus édifiant reste Les Picaros, un album que je trouve génial à plus d’un titre, même si cet avis n’est guère partagé. Là, même le chantage par presse ou télévision interposée ne parvient pas à décider Tintin de quitter sa retraite (Hergé a le don de transposer son propre vécu). Seule l’amitié pour le capitaine Haddock902100348.jpg y parviendra, lui qui, soupe au lait, se décidera bien avant son acolyte à larguer les amarres de Moulinsart. Car le capitaine au long cours, au contraire de Tintin, s’ennuie parfois à mourir dans son château. Les deux cases identiques, celle qui ouvre l’arrivée à Tapiocapolis et celle qui termine l’histoire, où l’on voit l’avion de notre héros survoler un bidonville surveillé par deux militaires, dépassent largement la seule critique politique: elles signifient l’inutilité des aventures de Tintin. Pour la première fois, son action n’a en rien modifié la situation initiale, ses exploits ne rétablissent pas la justice et ne servent pas d’exemple. Tout se passe comme si son passage en Amérique centrale n’avait pas eu lieu: Tapioca ou Alcazar, peu importe! Seul Moulinsart compte.
    Ne voyons pas, dans cette parodie du genre picaresque qu’est, à plus d’un titre, Tintin et les Picaros, le seul reflet du vieillissement d’Hergé. De nos jours, le monde se partage entre territoires en guerre et territoires conquis par les agences de voyage. Or, l’aventure, pour se développer, a besoin de se situer entre le gris clair et le gris foncé. Cela laisse encore quelques terres, certes, mais restreintes et plus vraiment exotiques. Reste l’espace – mais c’est cher –, ou cette autre jungle qu’est la grande finance. Au fait, le nouveau Tintin, moins boy-scout, plus cynique,  ne s’appellerait-il pas Largo Winch, un milliardaire PDG qui se déplace avec jet privé et équipage?
    Mais peut-être sont-ce simplement mes références qui deviennent désuètes et qui approchent de leur crépuscule. Ô saisons, ô châteaux!

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  • Tous au Terrier

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    Par Alain Bagnoud

    Le Terrier lance un appel que je suis content de relayer.

    Ce petit théâtre indépendant a créé depuis 1999 trente-huit spectacles de lectures. Des mises en scène intéressantes, avec d’excellents comédiens, des textes originaux, un réseau d’échange et de liens. L’association fait le bilan :

    « Un acquis précieux, assorti d’un désir d’aller plus loin encore, tant au niveau des textes à faire entendre que du public à élargir – et pour cela, nous avons besoin, bien sûr, de votre soutien. »

    On peut donc devenir membre (50 francs par an et deux invitations offertes), membre abonné (100.-  et une invitation à l’année) ou membre donateur, « c’est-à-dire obtenir la possibilité, pour toutes les lectures de la saison, de passer devant le « chapeau » sans rien y déposer – et avoir la conscience absolument tranquille… ainsi que la satisfaction encore plus forte de soutenir une entreprise artistique hors du commun – sans compter notre reconnaissance éternelle). »

    Leur reconnaissance éternelle ? Ah, n’hésitons pas !

    Voici l’adresse : Association Le Terrier, 71 bd de la Cluse, 1205 Genève. Et le mail : leterrier@bluewin.ch. Pour s’inscrire ou demander à être informé sur les spectacles.
    Et pour vous appâter, le programme de l’année. Rien que des pointures :

    Alexandre Vialatte                        par Jean Bruno
    H. Guibert et Zouc                       par M.-A.Borsinger
    Primo Lévi                                   par Philippe Lüscher
    Adrien Pasquali                            par Nicolas Rinuy
    Italo Svevo                                  par Louis Martinet
    Sade                                          par André Neury
     
    (Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud)

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  • Le silence des agneaux

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    Par Pierre Béguin


     

    Dans la Tribune du 15 octobre, Marc Bretton, dans son éditorial sur l’affaire du salaire du Président des SIG, soulignait l’étonnante discrétion du monde politique, et tout spécialement des partis de droite qui tenaient là une occasion rêvée d’écorner le PS et Robert Cramer avant les élections. Et d’expliquer pertinemment les raisons de cette discrétion par la sur représentation généralisée des politiciens dans des conseils d’administration particulièrement bien rétribués qui rendent difficile la promiscuité des dénonciations.
    Comment expliquer alors le silence politique le plus étonnant qui n’ait jamais enveloppé notre chère République, un silence qui recouvre le plus grand scandale de l’histoire genevoise qui n’en a pourtant pas manqué: le scandale de la BCG. Il y a quelques semaines, toujours dans la Tribune, un article annonçait comme une victoire une dette finalement inférieure aux trois milliards attendus. Et c’est tout! Pas de commentaires, silence radio! Plus d’1/7 de la dette du canton contractée par quelques individus en quelques années, et puis rien! Alors que la République se met dans tous ses états pour mille francs d’amendes indélicatement annulées par un magistrat, qu’elle est au bord de la Révolution pour quelques millions scandaleusement dilapidés à la Rue du Stand, elle reste de marbre pour plus de deux milliards évaporés dans sa Banque cantonale. Décidément, la politique genevoise n’a pas le sens des proportions.
    Bien sûr, avant de se transformer miraculeusement en agneaux silencieux, certains loups ont hurlé. A commencer par A gauche toute ou SolidaritéS (il n’y a qu’eux qui parviennent à se reconnaître). Quelques hurlements, babines retroussées et dents acérées, et puis plus rien! Vint ensuite le MCG (Mouvement Citoyens Genevois) qui donnait l’impression de considérer la dénonciation de ce scandale comme un acte fondateur du parti. Quelques hurlements, babines retroussées et dents acérées, et puis plus rien! Et la justice bien entendu, volontaire, décidée à empoigner le dossier et à commettre quelques actions d’éclat sur la voie publique, babines retroussées et dents acérées, et puis plus rien! Comment expliquer ce silence? Marc Bretton, répondez-moi! Dans le canton de Vaud, pour le même scandale, on avance lentement, sans se presser, gentiment, mais on avance. On publie même des livres à succès sur le scandale de la BCV. A Genève, dans l’indifférence générale, tout ce beau monde est de retour aux affaires, à supposer qu’il ne les ait un jour quittées. Et pourtant, Marc Roger aura au moins servi à faire la preuve de la ténacité et de l’efficience de la justice genevoise, quand elle le veut.

    Je me souviens des rumeurs d’Orléans, comme dit Romain Gary, qui entouraient l’élection du Procureur Zappelli. On prétendait alors, au Café du Commerce, que cette élection visait avant tout à couvrir les petits copains, politiciens ou autres, dans l’affaire de la BCG. Rumeurs infondées, honteuses, indignes de notre belle République, et contre lesquelles je m’insurge avec véhémence. Il serait tout de même regrettable, si d’aventure la justice venait à proclamer que cette affaire tombait sous le coup d’une prescription, de donner fondement à ces rumeurs mesquines. D’autant plus que Genève aurait alors des airs de République bananière, ce qui ne manquerait pas, encore une fois, de faire le lit de l’UDC.
    Le silence des agneaux n’aurait-il rien d’innocent?

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  • Du danger de l'écriture

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    Par Pierre Béguin

     

    Dans le journal de Jules Renard, ou dans celui des Goncourt, combien de romanciers, de poètes et d’auteurs dramatiques depuis longtemps oubliés et qui bombaient alors le torse devant le génie qu’ils se reconnaissaient ou que leur concédaient parfois leurs contemporains? Combien de noms inconnus autrefois encensés, combien d’anonymes en quête d’une gloire, immédiate ou posthume, qu’ils n’ont jamais obtenue?
    Auraient-ils sacrifié tant de temps, de plaisirs, de rencontres – bref de vie – à l’écriture s’ils avaient su qu’ils resteraient, ou qu’ils retomberaient, dans la fosse commune de l’oubli? Auraient-ils seulement écrit?
    Ecriture, vaine marotte, vaine quête!
    Un auteur mesure-t-il ce qu’il perd de vie à lui sacrifier la sienne?

    1023238423.jpgDans un roman inachevé Paris au XXe siècle, écrit en 1863 mais publié en 1994, Jules Verne fait tenir à Michel, le héros de l’histoire, et à son oncle, dans la bibliothèque de ce dernier, le dialogue suivant :
    « - Eh bien ! A quoi penses-tu, lui demandait [l’oncle], quand il l’apercevait immobile et rêveur?
    - Je pense que cette petite chambre renferme de quoi rendre un homme heureux pour toute sa vie !
    - S’il sait lire!
    - Je l’entends bien ainsi, dit Michel.
    - Oui, reprit l‘oncle, mais à une condition.
    - Laquelle
    - C’est qu’il ne sache pas écrire!
    - Et pourquoi cela mon oncle.
    - Parce qu’alors, mon enfant, il serait peut-être tenté de marcher sur les traces de ces grands écrivains!
    - Où serait le mal, répondit le jeune homme avec enthousiasme.
    - Il serait perdu. »
    L’oncle, solennellement, fait alors promettre à son neveu de marcher sur cette Terre promise sans jamais vouloir en défricher le sol ingrat – en réalité recommandation déguisée d’un père à son fils : celui de Jules Verne se prénomme aussi  Michel, né deux ans plus tôt en 1861. C’est que, dans ce Paris des années 1960, l’écrivain imagine les plus illustres de ses prédécesseurs et contemporains retombés dans l’oubli complet. La dernière édition des œuvres de Corneille date de 1873, à peine plus récente que celles de Racine, Pascal, Molière ou La Fontaine. De Chateaubriand, «que ses Mémoires d’outre-tombe n’ont pu sauver de l’oubli» – bien qu’il ait employé 40 ans de son existence et noirci des milliers de pages pour nous parler de sa modestie – en passant par Lamartine et Musset, et jusqu’à Victor Hugo en personne, «oublié comme les autres [parce qu]’il n’a pas tué assez de monde pour que l’on se souvienne de lui», autant de chefs-d’œuvre croupissant dans quelques bibliothèques poussiéreuses de collectionneurs marginaux, «dans un monde qui n’est plus qu’un marché, une immense foire» où l’Art n’intéresse plus personne. «Car c’est la profession de foi du siècle, on a dit : que sais-je, sous Montaigne, peut-être avec Rabelais, qu’est-ce que cela me fait, au XIXe siècle. On dit maintenant : qu’est-ce que cela me rapporte ?» Dans cette logique, Paul serait «banquier et Virginie épouserait le fils d’un fabricant de ressorts pour locomotives» – une hypothèse que Villiers de l’Isle-Adam formulera lui aussi quelques années plus tard, en 1883, dans son pastiche Virginie et Paul, où Virginie s’apprête à épouser le futur avocat Paul parce qu’«un avocat souvent gagne beaucoup d’argent». Et l’oncle de conclure : «La littérature est morte, mon enfant ; vois ces salles désertes, et ces livres ensevelis dans leur poussière ; je suis ici gardien de ce cimetière, et l’exhumation est interdite.»
     Bien sûr, il serait aisé de démontrer, chiffres à l’appui, que Jules Verne s’est totalement fourvoyé dans cette vision pessimiste du destin littéraire au XXe siècle. Que l’Art est florissant, que «le livre se porte bien» – comme on nous le ressasse après chaque Salon du Livre – et que, loin d’être «perdu», un écrivain peut devenir de nos jours, en quelques romans, plus riche que la Reine d’Angleterre, ou même servir de caution à la sphère économique, comme Paulo Coelho lors du dernier forum de Davos.
    Il serait tout aussi aisé de démontrer le contraire. Laissons ce débat!
    Intentionnellement ou non, Jules Verne se contente surtout de traduire par la fiction sa conscience exacerbée de l’impasse dans laquelle l’artiste, l’écrivain, se place immanquablement face à l’incompréhension, à l’indifférence surtout, de l’opinion publique. Et cette conscience ne peut se traduire que sur le mode le plus radicalement pessimiste. A moins de tricher, d’être un «faux-monnayeur» comme le dit André Gide, l’authentique artiste (il se mesure à l’échelle de sa sincérité) aura le plus souvent tendance, au crépuscule de sa vie, à considérer l’avenir de son art comme soumis à un déclin inéluctable, voire à confondre son propre déclin avec celui de son art. Comme le prétend Paul Valery dans son discours sur Bergson : «(…) l’un des derniers hommes qui auront exclusivement, profondément, et supérieurement pensé, dans une époque du monde où le monde va pensant et méditant de moins en moins, où la civilisation semble, de jour en jour, se réduire au souvenir et aux vestiges que nous gardons de sa richesse multiforme et de sa production intellectuelle libre et surabondante…». Ainsi, le taux de suicides n’a jamais été aussi important que chez ceux qui ont placé l’Art au centre de leur vie, de la vie. Voyez les surréalistes!  En ce sens, l’oncle a raison : cette Terre promise est dangereuse, jonchée de drames et d’amertume. Il faudrait y regarder à plusieurs fois avant de lui sacrifier la moindre parcelle de son existence. A moins que l’écriture soit une absolue nécessité, à moins qu’un auteur, non pas accouche d’un livre, mais que son livre accouche de lui, qu’il en devienne l’enfant, rien dans cette activité  – cette marotte disait Flaubert –, ne justifie qu’on lui cède la plus petite seconde de son précieux temps.
    Tout se résume finalement à ces deux questions : Combien de livres nécessaires ont paru cette année? Et combien sont le pur produit de la vanité ou de l’intérêt?

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