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  • En mal de mère (Anne-Frédérique Rochat)

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    images-7.jpegParticipant, en 2013, à la première édition de Parrains-Poulains (où elle était associée à Amélie Plume, à gauche sur la photo), Anne-Frédérique Rochat (née en 1977 à Vevey) n’en est pas à son coup d’essai. Comédienne de formation, elle a écrit près d’une dizaine de pièces de théâtre dont la plupart ont été jouées sur les scènes romandes. Parallèlement à l’écriture scénique, Anne-Frédérique Rochat construit, livre après livre, sa maison romanesque.

    Son premier livre, en 2012, Accident de personne*, invitait le lecteur à découvrir un univers parfaitement singulier, entre rêve et réalité, tout à la fois ancré dans les réalités matérielles et dérivant, à la moindre occasion, vers les contrées sauvages de l’imaginaire. Car les personnages d’Anne-Frédérique Rochat sont tous hantés par un rêve douloureux, le plus souvent ignoré d’eux-mêmes, qui prend la forme d’un souvenir d’enfance ou d’un secret de famille.

    Ainsi, dans ce premier roman, l’histoire de Charline, qui perd le goût d’aimer, de vivre et de créer images-11.jpeg(elle est peintre) et croit le retrouver en s’immisçant dans la famille de Viviane, une camarade de classe qui vient de mourir. Ce qu’elle va découvrir, en entrant dans cette nouvelle famille, c’est un souvenir oublié (ou refoulé) : lorsqu'elle était enfant, Charline a perdu sa sœur jumelle, qui s'est jetée du balcon de la maison familiale en croyant qu'elle pourrait s'envoler.

    images-10.jpegLe deuxième roman d’Anne-Frédérique Rochat, Le sous-bois**, est encore une histoire de famille — non anormale, mais atypique. Le père et la mère ne songent qu’à s’envoyer en l’air, tandis que la fille aînée, quarante ans et vivant toujours avec eux, semble tenir le gouvernail de la famille d’une main de fer. C’est elle qui va mener son petit monde en vacance dans une maison perdue au milieu de la forêt. Et là, bien sûr, dans ce nouveau décor, à la fois naturel et fantastique, l’abcès familial va crever…

    Le dernier roman d’Anne-Frédérique Rochat, À l’abri des regards (2014)***, repose lui aussi sur un secret de famille, mais abordé, ici, par quatre voix différentes, car il s’agit d’un roman polyphonique.

    Le premier personnage à prendre la parole, c’est Anäis, mère de deux petites filles, qui décide de quitter, provisoirement, sa famille, parce qu’elle n’en peut plus de « faire semblant », de jouer un rôle, ou même plusieurs rôles (mère, épouse, fille) qui ne lui conviennent plus. Elle est mal dans sa peau et souffre de troubles alimentaires : « j’essaie de me convaincre que ce n’est pas la mer à boire de mettre ces aliments dans ma bouche et de les avaler. » Brusquement étrangère à elle-même, elle regarde son mari et ses deux filles comme des extraterrestres, projetant sur elles ses pensées les plus sombres et les plus intimes : « tu es un gouffre, un puits sans fond, une mer noire, un ventre vide qui aspire et qui engloutit. » Cette crise, Anaïs devra la surmonter en prenant ses distances d’avec les siens, pour mieux respirer, et tenter de comprendre ce qui lui noue la gorge.

    C’est sa petite fille, Maëlis, sept ans, qui prend ensuite la parole. La cellule familiale est passée au scanner de son regard aigu. Des détails apparaissent, des images, des obsessions enfantines. images-9.jpegOn perd un peu le fil, non d’Ariane, mais d’Anaïs. Pourquoi cette crise ? Ce mal de mère ? Le secret, évoqué en fin de chapitre, n’est pas encore dévoilé. Il surgit lors d’une conversation entre les grands-parents.

    « On devrait lui dire la vérité au sujet de sa mère. »

    Ainsi lâchée, cette phrase apparaît comme une bombe à retardement dont Maëlis est la dépositaire involontaire et qu’elle va transporter, avec angoisse, jusqu’à l’explosion du secret.

    Dans la troisième partie, c’est Basile, un veuf sexagénaire ne se consolant pas de la mort de sa femme, qui prend la parole. Il partage son appartement avec Anaïs qu’il a recueillie comme un oiseau blessé. Taxidermiste de formation, il aime à s’enfermer dans son atelier pour embaumer ses animaux. C’est ainsi, également, par une jolie métaphore, qu’il va « redonner vie » à sa colocataire. Il lui prépare de bons plats, lui rend le goût de vivre et de manger. « Je suis un peu son sauveur, écrit-il. Une sorte de prince charmant. Il est temps qu’elle se réveille de son sommeil, la belle au bois dormant. » Ces deux « naufragés de la vie » vont insensiblement se rapprocher — un peu, beaucoup, mais sans se brûler les ailes à la flamme d’un amour impossible.

    On change de style et de ton, encore une fois, dans la quatrième partie du roman en découvrant les lettres que la mère d’Anaïs lui a écrites, en 1979, quelques semaines après sa naissance.

    « Je ne suis pas un monstre, juste une femme fragile, à un moment donné, dépassé par la vie et ses responsabilités. »

    En même temps qu’elle apprend que sa mère est vivante (on lui avait toujours dit le contraire), Anaïs apprend que cette mère l’a abandonnée. Pas tout à fait, pourtant, car elle lui écrit encore, de temps en temps, des lettres qui tentent de garder le contact, mais qu’elle n’ose pas lui envoyer.

    « S’il te plaît, donne-moi de tes nouvelles. J’ai besoin de savoir ce que tu penses de moi. Si tu m’aimes un peu. Si tu m’as pardonné. »

    Le secret de famille, entretenu par la coalition des proches, c’est le mal de mère, thème filé tout au long du roman. Dès la naissance, la mère manque, ou disparaît, laissant une blessure inguérissable : Gilda, abandonne sa fille pour poursuivre ses rêves de comédienne et lui transmet, comme un fardeau maudit, ce mal-être vital, encrypté dans son inconscient.

    Les lettres de Gilda, tantôt émouvantes et tantôt pathétiques, essaient de renouer des liens avec sa fille abandonnée. Elles sont écrites sur le ton de la confidence et de la complicité, mais elles sonnent faux, car elles sont adressées à une fille imaginaire, non de chair et de sang, une fille dont la vie a été empoisonnée par l’abandon et le mensonge.

    En fin de compte (et de conte), la vérité est révélée, c’est-à-dire rétablie, le secret dévoilé, tout semble rentrer dans l’ordre.

    Moment de la catharsis : la vérité agit comme une délivrance, un pas de plus vers la liberté : pour Anaïs, c’est une seconde naissance.

    Mais la lumière (et la violence) de cette révélation n’a laissé personne indemne.

    * Anne-Frédérique Rochat, Accident de personne, roman, éditions Luce Wilquin, 2012.

    ** Le sous-bois, roman, éditions Luce Wilquin, 2013.

    *** À l’abri des regards, roman, éditions Luce Wilquin, 2014.

  • Qui était Dimitri ?

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    par Jérôme Garcin

    images.jpegNé yougoslave, naturalisé suisse, il est mort au volant de sa camionnette, qui était à la fois sa couchette et sa bibliothèque. Il avait successivement grandi sous Tito, milité contre le système soviétique, frayé avec l'extrême droite, embrassé le nationalisme serbe et pris fait et cause pour Milosevic. Ses deux passions étaient le football et la littérature. Il pratiqua longtemps le premier en amateur et pour honorer la seconde, fonda, au milieu des années 1960, les Editions L'Age d'Homme. Il y publia les grands livres des grands dissidents (Vie et Destin de Grossman,  les Hauteurs béantes  de Zinoviev), les meilleurs écrivains suisses (Amiel, Ramuz, Cingria, Haldas, Chessex), et une flopée de têtes brûlées. Il s'appelait Vladimir Dimitrijevic. On le surnommait « Dimitri ». C'était une légende, c'est toujours une énigme.

    Trois ans après sa disparition, celui qui fut l'un de ses auteurs, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour L'Amour nègre, lui consacre un roman où tout est vrai, où tout est faux. Dimitri se nomme ici Roman Dragomir. Son cadavre bouge encore, devant lequel viennent s'incliner sept de ses amis qui, les uns après les autres, témoignent d'un moment de sa vie: l'enfance belgradoise, l'exil en Suisse via l'Italie, la naissance de sa maison d'édition, la guerre en Yougoslavie et la gloire du paria.

    Chose étonnante: plus on avance dans ce livre rythmé par des histoires d'ânes, pétrifiés ou bâtés, plus la biographie de cet homme semble s'éclairer et plus son mystère ne cesse de s'épaissir. ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriQui était vraiment cet éditeur célèbre installe dans «un pays de taiseux», qui ne répondait jamais au téléphone, ne payait ni ses fournisseurs ni ses auteurs, et dormait comme un SDF dans sa camionnette? Pourquoi ce fin lettré était-il si barbare et ce guerrier, si sentimental?

    Comment cet anticommuniste pouvait-il être soudain rattrapé par la nostalgie de l'empire soviétique? Quelles étaient donc les femmes de ce célibataire toujours habillé de noir? D'où lui venait cette propension à fréquenter en priorité des monarchistes, des anarchistes, des poseurs de bombes, des agents doubles, des insoumis?

    Dans une prose simple, sans graisse, protestante, Jean- Michel Olivier force volontiers le trait. C'est qu'il veut faire le portrait, et il y réussit, d'un « cheval fou », d'un « tyran magnifique », d'un franc-tireur insaisissable qui aimait les alcools forts, la viande rouge, les cigarettes américaines, les icônes du Moyen Age et les microfilms glissés dans les macarons à la pistache.

    ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriLe romancier d'Après l'orgie aurait pu intituler ce livre : Après Dimitri. Car c'est en réinventant la vie de son éditeur et ami qu'il en fait, traversant le siècle dernier, une véritable épopée, où le tragique frôle parfois le comique. « Un bon joueur, disait Vladimir Dimitrijevic, est comme Don Quichotte: il est bizarrement fait, maladroit, filiforme, mais il est un excellent footballeur. »

    Une manière, somme toute, d'autoportrait. Celui d'un Quichotte slave, dont Jean-Michel Olivier, fidèle jusqu'au bout, serait le Sancho Pança.

    JEROME GARCIN

    article paru dans L'Obs N° 2614, du 11 au 17.12.2014

  • Le souffle de l'aventure (Jack Küpfer)

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    par Jean-Michel Olivier

    C'est surtout comme poète que s'est fait connaître Jack Küpfer, né à Moudon en 1966, imprimeur, puis marin au long cours. On lui doit en effet une Anthologie de la poésie romande d'hier à aujourd'hui (Favre, 2007), ainsi que plusieurs recueils de poèmes. 

    Mais aujourd'hui, avec Black Whidah*, il abandonne les rivages éthérés de la poésie romande — toujours en quête de la rose bleue qui faisait tant rire Frisch ! — pour oser se lancer dans un voyage plein de périls et de péripéties. Car Black Whidah est d'abord un grand roman d'aventures. Chaque phrase est lancée comme une flèche. Et le lecteur, pas à pas, mot à mot, avance dans cette jungle foisonnante (et luxuriante) comme on traverse une mer agitée. On est loin des sanglots longs des violons nombrilistes ou des tourments d'écrivaines vaines en mal d'inspiration…

    images-6.jpegIci, avec Küpfer, on part pour le grand large : la mer, toujours recommencée, le commerce des esclaves, l'histoire de l'Afrique négrière qu'il ne faut jamais oublier. On est en 1808. Le héros du livre, Gwen Gordon, écossais de naissance, puis marin et pirate à ses heures, accompagne un riche capitaine dans les forêts mortelles d'une région imaginaire, le Whidah, berceau de la magie vaudou. Bien sûr, rien ne se passera comme prévu. Et les péripéties abondent dans ce roman au souffle épique, très bien écrit, qui nous entraîne sur les traces (pas encore effacées) des négriers. 

    L'aventure, ici, va de pair avec une critique sociale qui n'est jamais binaire, ou dogmatique. C'est tout l'intérêt du roman. On se prend d'affection pour ce Gordon (lointaine réminiscence de l'Ingénu de Voltaire?) qui traverse la vie comme un bateau la haute mer. Le port se fait attendre, comme toujours. Mais une fois arrivé, le corps couvert d'embruns, on ne peut que se dire : quelle aventure ! Et quel livre !

    * Jack Küpfer, Black Whidah, Olivier Morattel, éditeur, 2014.

  • Si vous passez dans les Rues basses…

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    Si vous passez dans les Rues Basses, aujourd'hui, entre 17h et 18h30, arrêtez-vous à la librairie Payot Rive gauche et venez me dire bonjour !

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  • Antoine Jaquier : prix Édouard-Rod 2014

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    Le 20 septembre, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, le prix Edouard-Rod 2014 a été remis à Antoine Jaquier pour son formidable roman Ils sont tous mortsVoici la laudatio que Corine Renevey, membre du Jury, prononça à cette occasion.

    Henri Crisinel : « C’est là que m’attend Satan »

    Il n’y a pas de drogués heureux (1977) disait le docteur Claude Olivenstein en 1977, Antoine Jaquier nous le rappelle et son roman qui n’est ni un témoignage ni une autobiographie, s’inscrit 36 ans plus tard dans cette lignée d’œuvres qui évoquent de manière saisissante l’univers des drogués, telles que Flash ou le Grand Voyage de Charles Duchaussois (1971), L’Herbe bleue ou Moi Christiane F (1978). L’humour, la vivacité du style et la poésie en plus !

    prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues« Qui de Dieu ou du diable est le plus puissant ? » D’entrée de jeu, Antoine Jaquier ouvre le roman sur la question que pose Manu, l’autiste de la bande d’adolescents et qui trouve la réponse entre deux flots de fumée : « Dieu créa l’homme, Satan le flingue ». On pourrait peut-être ajouter à la lecture de ce roman : l’homme créa les paradis artificiels, la femme le salut, Satan la dépendance qui balise la descente en enfer. Dès lors s’amorce un combat inégal entre les forces du bien et du mal, entre la liberté et les dépendances trop chères payées, entre l’amour salutaire et l’esclavage, voire le tourisme sexuel, une lutte disproportionnée qui sera le fil rouge du roman. L’originalité de ce récit est justement de montrer avec drôlerie et lucidité, cette lente dérive de jeunes paumés qui rêvent d’expériences inédites et d’horizons lointains. L’auteur sait nous garder à distance de ce milieu glauque et désespéré.

    images.jpegDans cette bande d’adolescents désœuvrés, il y a d’abord, Jack, le narrateur de 17 ans dont le frère aîné est héroïnomane et sidéen. C’est lui qui va raconter le destin tragique de ses camarades mêlant humour, autodérision et poésie.  Ensuite il y a Manu qui n’a pas inventé la poudre et qui a pour seule amie une télévision. Il boit, il fume, même ses ongles de pieds pour connaître l’autarcie (36), touche à l’héroïne pour conjurer sa peur. « On le surnommera Bhopal du nom de la ville sinistrée (87) ». Et puis, il y a Bob, apprenti agricole, qui vit l’autarcie grâce à son champ de ganja, c’est un ami qu’on ne choisit pas qui tient des propos racistes mais avec qui on fait avec, car il a toujours un truc à rouler. Il pratique la cruauté animale en fixant à l’aide de pinces à linge, les ailes de moineaux effarouchés sur un fil d’étendage (31). C’est lui qui va encourager Jack à se faire tatouer un dragon japonais sur le bras et l’initier aux champignons hallucinogènes. Et puis il y a Steph, le philosophe de la bande et Tony qui vit dans un appartement qui ressemble à une jungle : « la vraie avec la verdure et les bêtes ». Ensemble, on zone, on commence par la fumette (joint, narguilé, pipe à eau), on se réjouit déjà du prochain trip, on fait des mélanges de toutes sortes, on chasse le dragon et on se rend vite compte que tous ne sont pas égaux face aux dépendances. Il y a ceux qui s’en sortent en fumant occasionnellement et ceux qui, comme Jack, le narrateur sont incapables de maîtriser leur consommation.  « Si j’y touche, dit Jack, je m’inscris sur une liste d’attente pour l’enfer » (88). Malgré cette lueur de lucidité, Jack va y toucher et c’est à travers son expérience que l’on comprend que les effets de la dope le transportent loin, très loin dans un déni de réalité.

    « Bon voilà c’est fait, dit Jack, j’ai touché aux drogues dures. Je concrétise ces années de préparation subliminale de la pub, de la mode, de l’école, du catéchisme, du cinéma et de la téloche. Ridicule expérience. Les mises en gardes de Maman, des copains, de Chloé, des éducateurs et des flics me paraissent bien hors de proportion face à l’effet dérisoire de cette étrange substance… Quel tintouin autour de cette poudre, c’est juste cool et ça m’apaise, j’en reprendrai demain. » (146)

    Attente démesurée et surmédiatisée, déni des effets des drogues de la part de  Jack devenu accro dès la première prise.

    En découvrant le milieu de la drogue, Jack vit ses premières expériences, d’abord avec Cynthia, la copine de Tony. Trop angoissé par cette soudaine intimité et trahison, Jack se soûle au whisky et finira dans un coma éthylique le jour de ses 17 ans. Il rencontrera lors d’une soirée chez Manu, la blonde Peggy, une esclave sexuelle prête à tout pour un snif de poudre blanche (82), et la belle Andalouse, sexy en diable, qui n’arrive pas à se faire un fix et que Jack aidera en dirigeant l’aiguille de la seringue dans sa jugulaire.

    « J’ai hélas compris à quoi je dois servir ; elle n’arrive pas à s’injecter elle-même. (…) La fille est donc offerte, attendant mon office. (…) J’appuie sur la peau, l’aiguille perce d’abord puis pénètre la chair de quelques millimètres et soudain, le sang fait irruption dans la seringue. Sans hésitation, je tire un peu le piston, le sang et le liquide brunâtre se mélangent, puis je sais que c’est bon. Je balance la sauce, direct vers le cerveau sans passer par le start. (…) 

    Je viens de faire un shoot dans la gorge d’une junky, sans avoir même appris. (…) Je me tourne vers la fille, elle est en petite culotte et machinalement, je lui soupèse un sein. Que la chair est misère sans son soufle vital. Je couvre l’Andalouse et rejoins le plumard. (…) J’avale deux Rohypnols et en quelques minutes, je m’endors paisiblement. (84-85) »

    Dans cette métaphore sexuelle, tout est dit de la misère humaine : l’utilisation de l’autre comme moyen, l’apocalypse du désir et la fulgurance du fix ephémère et non partagé. Pourtant Jack ne renonce pas totalement à l’amour.

    Il tombe amoureux de Chloé prénom qui signifie en grec, la « verdoyante », « l’herbe naissante ». C’est une employée de commerce de 23 ans, un peu paumée elle aussi, qui couche avec un mécène de 40 ans son aîné pour payer ses études et continue la relation avec lui même si elle devient financièrement indépendante. Elle rêve de changer de vie, de partir en Thaïlande, de travailler pour l’humanitaire et économise les 50 000 francs nécessaires au voyage. Jack et sa bande rêvent également d’évasion et doivent trouver un moyen rapide de se procurer l’argent. Ils planifient ainsi un double braquage à main armée avec prise d’otage. Pour réussir le coup du siècle, il leur faut un chef, ce sera Tony, le plus âgé de la bande, ancien taulard qui s’occupera pendant le double braquage d’attaquer le poste de police, un plan élaboré à la seconde près, un pacte scellé de leur sang, une consigne très stricte : pas de drogue avant l’action, une date, deux faux flingues, car il n’est pas question de blesser voire de buter quelqu’un. Pour cette bande de rigolos, habitués au vol à l’étalage dans l’épicerie du coin, il n’est plus question de voler des friandises et des carambars. On devient bien plus ambitieux et audacieux sous l’emprise de Tony.

    Reste à gérer l’attente interminable, le manque et le trac. Avec les 365 000 francs volés, ils vont organiser leur départ pour Bangkok, la ville des anges. prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues
    Mais surtout, ils vont employer toute leur énergie pour organiser le manque qui guette à tout instant et qui finit par occuper entièrement leur esprit. De la Thäilande, ils ne connaîtront que le triangle d’or et les plages du sud, les dealeurs et leurs clients essentiellement occidentaux, les courses de tuk-tuk, les bars minables à GI’s, les pubs touristiques où se mélangent non sans violence les Thaïs et les farangs, le tourisme sexuel… Cette gangrène qui mine les rapports entre indigènes et occidentaux.

    Chloé, le personnage lumineux qui porte en elle la vie naissante, s’inquiète de cette consommation permanente, et se sent exclue du groupe. Elle veut profiter de son voyage, rencontrer les habitants, visiter les sites, aider les enfants démunis. Elle tentera de sauver Jack en lui demandant instamment d’entreprendre une cure de désintoxication dans le monastère de Tham Kabrok. Sans succès, Jack sait qu’il est devenu un toxico, un homme possédé par le manque, parano et solitaire, un handicapé du registre de la compassion (43) incapable de retenir la femme qu’il aime.

    C’est à travers cette bande de pieds nickelés, rigolards et pathétiques, qu’Antoine Jaquier nous décrit le parcours d’une génération sacrifiée, la génération qui avait 17 ans en 1985. Soyons clairs, malgré son ton humoristique, ce livre n’est pas une incitation aux drogues. Bien au contraire, l’auteur décortique avec l’œil lucide de ceux qui connaissent le terrain, les pièges qui mènent de l’autre côté du bon sens et de la raison. Et c’est pour cela qu’il faut le lire, nous les adultes, les parents, les enseignants et le transmettre aux nouvelles générations.

    * Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, l'Âge d'Homme, 2013. 

  • À propos de L'Ami barbare, par Jean-Louis Kuffer

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    DownloadedFile.jpegD’un souffle épique et d’un humour rares, le nouveau roman de Jean-Michel Olivier évoque, dans un flamboyant mentir-vrai, la figure de Vladimir Dimitrijevic, grand éditeur serbe mort tragiquement en juin 2011.*

    La légende est une trace de mémoire, orale ou écrite, qui a toujours permis à l’homme d’exorciser la mort et de célébrer ses dieux, ses saints ou ses héros.

    VladimirDimitrjevic (1934-2011), Dimitri sous son surnom de légende vivante, ne fut ni un saint ni un héros ! Pourtant la vie du fondateur des éditions L’Âge d’Homme relève  du roman picaresque à la Cendrars que  Jean-Michel Olivier, son ami, en a tiré avec une verve sans pareille. Des ingrédients que lui a servis la vie, il a fait un plat de fiction pimenté à souhait.  Dimitri, qui ne tirait jamais le couteau nine  fréquentait les bordels à notre connaissance, se serait régalé  en se retrouvant dans la peau d’un fou de foot et de femmes qui délivre un âne aux pattes prises dans la glace, casse la figure de ceux qui le rabaissent et fustige ceux qui « freinent à la montée » en terre littéraire plombée par le calvinisme. Dans la foulée, aux foutriquets médiatiques  qui prétendent que rien ne se passe dans nos lettres depuis la disparition de Chessex,  l’auteur de L’Amour nègre prouve le contraire en célébrant tout ce qui vit et vibre, par le livre, ici autant que partout !    

    Brassant la vie à pleines pages, fourmillant de détails tragi-comiques, L’Ami barbare déploie un récit à plusieurs voix  autour d’un cercueil ouvert. En celui-ci repose Roman Dragomir, alias « le dragon », mort dans un terrible accident de la route mais parlant comme il a vécu, tour à tour chaleureux et véhément. Tendre au vu de sa fille gothique ou de ses fils de diverses mères. Vache envers telle dame patronnesse de la paroisse littéraire romande ou tel vieil ennemi juré au prénom de Bertil. Avec son soliloque alternent les dépositions de  sept témoins majeurs, qui évoqueront les grandes étapes de sa vie passionnée.

    Voici donc Milan Dragomir, frère cadet (fictif) du défunt, brossant le tableau hyper-vivant d’une enfance en Macédoine puis à Belgrade, marqué par la passion du football et des livres, mais aussi par la guerre, le père emprisonné (d’abord par les nazis, ensuite par les communistes) et l’exil que son frère continue de lui reprocher comme une trahison. Dimitri était fils unique, mais l’invention des frères Dragomir est une belle idée romanesque, autant que la figure récurrente d’un âne à valeur de symbole balkanique et biblique à la fois.

    La suite des récits alternés entremêle faits avérés et pures affabulations. Une libraire juive de Trieste, Johanna Holzmann, évoque le premier séjour de Roman à Trieste, en 1954, sous le signe d’une passion partagée. C’est un personnage rappelant d’autres romans de Jean-Michel Olivier, mais l’exilé en imper à la Simenon a bel et bien passé par le Jardin des muets. De même Dimitri fut-il, en vérité, footballeur à Granges, comme le raconte l’ouvrier d’horlogerie et gardien de but Georges Halter, surnommé Jo. Les Lausannois se rappellent le libraire yougoslave mythique de chez Payot, au début des années 60, et Christophe Morel, en lequel on identifie le fidèle Claude Frochaux, est le mieux placé pour ressusciter  ce haut-lieu de la bohème lausannoise que fut le bar à café Le Barbare aux escaliers du Marché. Quant à la fondation des éditions La Maison, dont Roman Dragomir fera le fer de lance des littérature slaves plus ou moins en dissidence, elle est narrée au galop verbal par le même Morel, compagnon de route athée et libertaire aussi fidèle à Roman qu’opposé à ses idées de croyant « réac » lançant du « vive leroi ! » sur les barricades de Mai 68… 

    Avec Roman Dragomir, l’âme slave rayonnera de Lausanne à Paris et Moscou, et c’est une dame russe voilée qui poursuit, devant le cercueil, le récit des tribulations de l‘exilé bientôt confronté à l’implosion de son pays. Révolté par la propagande occidentale diabolisant sa patrie, Roman Dragomir défendra celle-ci avant de découvrir, sur le terrain, l’horreur de la réalité. Sur quoi l’écrivain Pierre Michel, double transparent de l’auteur, décrit l’opprobre subi par son ami en butte à la curée des « justes ».

    Un magnifique épisode, évoqué par la dame russe, retrace la visite d’une inénarrable cathédrale de livres, dans une usine désaffectée, en France voisine où l’éditeur génial a stocké des milliers de livres. Mausolée symbolique, ce lieu dégage une sorte d’aura légendaire. Or ce dépôt pharaonique existe bel etbien ! Et c’est de la même aura que Jean-Michel Olivier nimbe le personnage du « dragon » Roman, que les amis de Dimitri se rappellent aussi bien.

    À un moment donné, Christophe Morel avoue n’avoir parlé que des qualités de Roman Dragomir, alors qu’il faudrait plusieurs livres, selon lui, pour détailler ses défauts. Pour autant, L’Ami barbare n’a rien d’une apologiemyope : c’est un roman de passion et d’amitié, une stèle à la mémoire d’ungrand passeur dont les derniers mots ont valeur d’envoi : « La vie seule continue dans les livres. Priez pour le pauvre Roman ! »

     Jean-Michel Olivier. L’Ami barbare. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 292p. 

    * Article paru dans L'Hebdo du 21 août 2014.

  • Une vie de Ming en Livre de Poche

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    DownloadedFile-1.jpegpar Jean-Michel Olivier

    Je fais partie d'une génération qui a grandi avec les premiers livres de poche, lancés en février 1953 par Henri Filipacchi. Koenigsmark de Pierre Benoit (le n°1), L’Ingénue libertine de Colette, Les Clefs du royaume d’A.J. Cronin, Pour qui sonne le glas d’Hemingway…

    Ils valent alors deux francs, soit à peine plus que le prix d’un quotidien, un peu moins que celui d’un magazine. Les débuts de cette nouvelle collection – qui deviendra une nouvelle manière de lire, démocratique et décontractée – sont modestes, et l’accueil du public, réticent : ne braderait -on pas la littérature en l'offrant ainsi au grand public ? L'un des responsables de la collection du Livre de Poche était un proustien distingué, un peu austère, portant un nom à particule : Bernard de Fallois…

    La collection du Livre de Poche m'a toujours fait rêver et, même si je n'avais pas encore la vocation d'écrire (je voulais être footballeur),images-2.jpeg j'ai commencé à lire tous les nouvelles parutions, méthodiquement, au fil des mois, en me disant que j'en viendrai un jour à bout…

    Travail de Sisyphe, bien sûr ! Mais j'en ai lu quand même plusieurs centaines…

    Aujourd'hui, Bernard de Fallois a fondé sa propre maison d'édition et c'est mon éditeur (avec Andonia Dimitrijevic). Grâce à lui, j'ai l'assurance que tous mes livres seront repris dans cette prestigieuse collection qui me faisait rêver, étant enfant ! 

    Le 4 juillet sort de presse, dans une édition revue et corrigée, avec une nouvelle couverture, Après l'Orgie, mon roman sorti il y a deux ans chez de Fallois-l'Âge d'Homme.

    C'est un honneur et un bonheur immense. Voici ce que Christophe Passer écrivait sur les aventures de Ming, en 2012.

    OLIVIERaprsl'orgie-#CC16A3.jpg.jpg« Deux ans après avoir obtenu le prix Interallié pour L’amour nègreJean-Michel Olivier développe brillamment son thème: suite ou méta-roman plutôt drôle, Après l’orgie consiste en un long dialogue entre Ming – la sœur d’Adam, le héros de L’amour nègre – et son psychanalyste. Confession pleine de rebondissements, on lit cette affaire d’un trait, porté par le sens de la satire d’Olivier, qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il décrit un univers contemporain qui tourne à vide entre mercantilisme, luxe et orgie des vanités, ce qui ne l’empêche pas d’aimer beaucoup ses personnages: la jolie Ming, sexy et peu farouche, adoptée comme Adam par Matt et Dol (une version trash de Brad et Angelina) raconte un imbroglio extravagant et tragicomique, passant de Shanghai à l’Italie en transitant par les cliniques suisses et les folies californiennes. C’est enlevé, c’est plein d’esprit, on se croirait dans Putain, ça penche, la belle et terrible chanson de Souchon, celle où l’on voit « le vide à travers les planches ». Christophe Passer

    * Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, Le Livre de Poche, 2014.

  • Les mille vies d'Alain Bagnoud

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegToute vie est imaginaire : les écrivains le savent mieux que quiconque. La vie se vit chaque jour à son rythme, avec ses joies et ses tourments, ses contingences surtout, mais pour la raconter, il faut être un autre. Beaucoup d'écrivains qui se livrent à l'autofiction, comme on dit, ne le savent pas ou font semblant de l'ignorer, c'est pourquoi leurs livres sont si mauvais…

    Alain Bagnoud le sait, lui, qu'on n'écrit jamais que dans la peau d'un autre. Et que c'est l'autre, précisément, qui est parfois une multitude, qui a les meilleurs mots — les plus tranchants, les plus lucides — pour parler de soi.

    C'est ce qu'il fait, en ce printemps presque estival, en publiant, d'un coup, trois livres complémentaires et différents. Trois modulations subtiles d'une même voix. La poésie avec Passer*, au Miel de l'Ours. Le roman, avec Le Lynx*, aux éditions de l'Aire. Et ce que j'appellerai, après Pierre Michon, les « vies minuscules », Comme un bois flotté dans une baie venteuse, aux éditions d'Autre Part, animées par l'excellent Pascal Rebetez.

    La poésie de Bagnoud a son souffle et ses couleurs. Le roman nous rappelle la saga autobiographique de ce jeune homme de Chermignon (VS), flanqué de ses complices (dont l'inénarrable Gâchette), images-1.jpegde ses bonnes amies et de ses animaux tutélaires (ici le Lynx et ailleurs le Dragon). Le roman, qui reprend La Proie du lynx (2003), a été entièrement réécrit. Le rythme est plus alerte, l'intrigue plus resserrée. La nature y joue toujours un rôle central avec ses braconniers et ses bêtes sauvages. Bagnoud y livre une grande part de lui-même. Mais peut-être pas la plus importante…

    C'est dans l'évocation des vies (plus ou moins) minuscules que Bagnoud se livre davantage. C'est là, aussi, où il est le meilleur…

    Dis-moi ce que tu aimes et je te dirai qui tu es ! 

    images-3.jpegDans ce petit livre épatant au titre poétique, Comme un bois flotté dans une baie venteuse*, Bagnoud nous confie ses passions. Ses idoles tutélaires. Comme beaucoup, il a rêvé d'être une pop-star : chanter sur scène, draguer les filles, chanter le blues comme personne d'autre. Et, accessoirement, mener une vie de bâton de chaise : sex, drugs and rock 'n' roll !

    Un musicien incarne ce totem : le guitariste irlandais Rory Gallagher, décédé à 47 ans d'une cyrrhose du foie. Mais il y a d'autres vies rêvées, moins célèbres sans doute, moins destroy, comme la vie des grands-parents de l'auteur (magnifique évocation de la vie paysanne des années 60), de Georges Brassens aussi (à l'époque, comme on était Beatles OU Rolling Stones, il fallait choisir entre Brassens et Brel, et Bagnoud avait choisi le poète sétois), de la chanteuse Fréhel, surnommée « fleur de trottoir », qui connut la gloire, puis la déchéance, car « le chemin qui grimpe vers la gloire et celui qui dégringole courent chacun vers son but ». Il y a aussi l'évocation lumineuse d'un poète halluciné, Vital Bender (1961-2202), trop peu connu, car publié à compte d'auteur, qui marque tous ceux qui le rencontrent, dans le Valais des années 70 et 80. Destin tragique, talent ignoré, qui finit en suicide…

    Des vies imaginaires se mêlent à ces vies réelles, puisqu'on croise, dans le livre de Bagnoud, Fernando Pessoa, le mystérieux poète de Lisbonne, l'homme au cent pseudonymes, et l'exquise Laure-Antoinette Malivert, poétesse injustement oubliée par les anthologies de littérature française ! À sa manière, la vie de Catherine Tapparel ressemble à un roman : Unknown.jpegdomestique du seigneur et maître Edmont Bille, illustre peintre valaisan, qu'elle finit par épouser, elle lui donne quatre enfants, dont Corinna Bille, notre plus grande écrivaine ! Bagnoud, qui est de la région, nous emmène sur les traces de l'immense Corinna, elle aussi trop dédaignée, sinon ignorée, entre le Paradou (ici, à gauche) de Sierre et le village de Vercorin, d'où Corinna (qui s'appelait Stéphanie) tire son nom de plume…

    Par ses portraits tout en finesse, en sensibilité, Bagnoud nous aide à rendre justice à ces vies minuscules, silencieuses, dédaignées, qui sont restées dans l'ombre.

    C'est en se penchant sur la vie des autres, connus ou illustres inconnus, que l'écrivain fait son portrait. Non, pas d'autobiographie ici ! Mais ce qu'on pourrait appeler une hétérobiographie. Se raconter à travers les autres. Faire son portrait en décrivant, dans le miroir, non pas sa propre image, mais le visage que nous tendent les autres : tous ces visages aimés ou disparus qui constituent, en fin de compte, notre visage.

    Trois livres à lire, donc, pour mieux connaître Alain Bagnoud et apprendre beaucoup sur soi.

    * Alain Bagnoud, Passer, Le Miel de l'Ours, 2014.

    Le Lynx, roman, éditions de l'Aire, 2014.

    Comme un bois flotté dans une baie venteuse, éditions d'Autre part, 2014.

  • Les fantômes de Chessex

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    307310942.jpgLes écrivains, même oubliés ou disparus, se rappellent souvent à notre souvenir. C'est qu'ils ne meurent jamais complètement. Malgré la haine ou le désintérêt qu'ils ont suscité de leur vivant. Leurs livres, comme autant de fantômes, viennent réveiller les lecteurs blasés ou endormis que nous sommes. C'est le cas, ces jours-ci, de Jacques Chessex, dont le dernier roman (mais est-ce vraiment le dernier ?), Hosanna*, paraît trois ans et demi après sa mort théâtrale.

    Dans ce texte bref et intense, le grand écrivain vaudois joue une partition connue : celle du protestant contrit se prosternant bien bas devant son Seigneur, à la fois fascinant et injuste, aimant et sanguinaire. Au point que son amie Blandine lui lance un jour : « Tu as bientôt fini de faire le pasteur ? » Quand donc un écrivain est-il sincère ? Et quand cesse-t-il de jouer ? Le sait-il lui-même ? Chessex n'élude pas la question, reconnaissant sa duplicité essentielle. Et il le fait ici avec humour, n'hésitant pas à dénoncer cette pose qu'il prend souvent une plume à la main, et que tant de photographes ont immortalisée.

    Hosanna parle donc de mort et de salut, de faute et de rédemption, comme presque tous les livres de Chessex. Tout commence par la mort d'un voisin, la cérémonie funèbre, les chants de gloire et d'adieu à l'église, la mise en terre. Cet événement banal touche le narrateur au plus vif de lui-même. Unknown.jpegNon seulement parce qu'il appréciait ce voisin taciturne et ami des bêtes, mais aussi parce que cette mort, pour naturelle qu'elle soit, annonce bientôt la sienne. Et traîne derrière elle un cortège de fantômes, comme autant de remords, qui viennent hanter les nuits du narrateur. Des fantômes anciens et familliers, comme celui de son père, Pierre, mort d'une balle dans la tête en 1956. Mais aussi des fantômes nouveaux, si j'ose dire, comme ce jeune gymnasien, que JC appelle le Visage, obsédé par la mort, qui vient parler avec lui après ses cours à la Cité. Dialogue impossible entre deux blocs de glace. Le jeune homme, qui a lu tous les livres de l'auteur, se moque de lui et lui fait la leçon. « Vous parlez de la mort dans vos livres. Mais cela reste de la littérature. Moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la littérature, c'est la mort. » Et le jeune homme s'en va sans que Chessex ait tenté que ce soit pour lui parler ou le retenir. Quelques jours plus tard, il se jettera du pont Bessières. Cauchemar ancien des livres de Chessex. Remords inavouable. Fantôme à jamais survivant.

    Il y en a d'autres, beaucoup d'autres sans doute, de ces fantômes qui viennent peupler les nuits de l'écrivain. Une fois encore, Chessex fait son examen de conscience. Comme s'il pressentait sa fin prochaine, inéluctable. Le lecteur est frappé par la force du style, la précision du langage aéré et serein, l'exigence, toujours renouvelée, de clarté et d'aveu. Ce qui donne à ce court récit le tranchant d'un silex longuement aiguisé. On y retrouve le monde de Chessex avec ses ombres et ses lumières, son obsession de la faute, ses fantômes. Mais aussi la femme-fée qui le sauve de lui-même, Morgane ou Blandine, et qui lui ouvre les portes du paradis au goût de miel et de rosée.

    * Jacques Chessex, Hosanna, roman, Grasset, 2013.

  • Un écrivain est né !

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    images.jpegpar Jean-Michel Olivier

    Souvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

    Heureusement, de temps en temps, il y a des livres qui donnent le goût du large. L’aventure. Les rencontres. Les bagarres amoureuses. La vie, quoi. L’auteur est inconnu. Normal. C’est son premier livre. Il s’appelle Quentin Mouron. Retenez ce nom. Il a à peine vingt-deux ans. Il vit entre Bex et Lausanne. Il n’est pas seulement suisse, mais canadien aussi. Et ça se sent à chaque page. Le goût du large, on vous disait. Les grands espaces. L'Amérique. Le bruit de l’océan qui vous réveille après une nuit alcoolisée.

    Bien sûr, il faut passer l’écueil du titre, Au point d’effusion des égouts*, qui est une citation du poète français Antonin Artaud. Il ne rend pas totalement justice au souffle, à la verve, à l’énergie singulière de l’écriture de Quentin Mouron, si rares sous nos contrées moroses et renfermées sur elles-mêmes.

    De quoi s’agit-il dans ce roman qui sort de l’ordinaire ?

    D’une longue errance, à travers l’Amérique, d’un jeune homme en rupture de ban et de famille. Il a quitté la Suisse et, comme tant d’autres, il est parti à la conquête de l’Amérique. Son voyage le mènera de la Cité des Anges (Los Angeles) à la Cité du Jeu (Las Vegas). C’est une quête d’identité ponctuée de rencontres tout à fait surprenantes. Il y a d’abord Paul, le cousin flic, qui accueille le narrateur pour quelque temps. Puis l’inénarrable Clara, trop grosse, trop névrosée, trop accro aux neuroleptiques. Mais combien attachante (un vrai sparadrap !). Portrait haut en couleur d’une femme qui semble droit sortie des romans de l’affreux Bukowski. Ensuite, il y aura Laura, trop maigre, trop pâle, trop versatile, qui laissera dans le cœur de Quentin une blessure incurable. Puis un soldat à la retraite, rescapé du Viet Nam, l’accueillera quelques jours dans la mythique Vallée de la Mort, aux confins de la Californie et du Nevada. Autre rencontre marquante, ressuscitée par la langue énergique, inventive et précise de Mouron.

    Il est rare, dans le petit monde de l’édition romande, on ne peut plus plan-plan, de découvrir un tel talent, non pas à l’état brut, mais à l’écriture déjà affirmée, nerveuse et personnelle. Il faut donc lire de toute urgence Quentin Mouron.

    Si vous ne me croyez pas, allez-y voir vous-même !

    * Quentin Mouron, Au point d'effusion des égoûts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

  • L'odyssée amoureuse de Serge Bimpage

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    par Jean-Michel Olivier

    On voyage beaucoup avec les livres de Serge Bimpage. Dans l'espace comme dans le temps. Après Pokhara*, qui racontait les retrouvailles de deux amis partis faire un trekking au Népal, voici Le Voyage inachevé**, un roman ample et profond qui emmène le lecteur faire le tour du monde, sur les pas du héros, Anteo, et de sa dulcinée, joliment prénommée Nomia. On voit que, chez Bimpage, tout se joue déjà dans le nom des personnages qu'il met en scène, prédestinés à ne jamais se comprendre. À se poursuivre sans se trouver.

    Anteo mène une vie trop tranquille à Genève où il dirige une galerie de peinture. Il est marié à Solange, une femme énergique et solide, qui a su « le mettre au pas ». Il a beaucoup rêvé d'horizons lointains, « incapable de se construire une vie héroïque dans ce foutu pays qui non seulement n'a pas d'histoire, mais la subit ». Il a beaucoup roulé sa bosse avant de revenir s'installer dans sa ville, d'ouvrir sa galerie et de vivre auprès de Solange. Dans ce bonheur un peu trop calme, Anteo reçoit un jour un message de Nomia, une femme qu'il a aimée et avec qui, vingt ans plus tôt, il est parti, sac au dos, faire le tour du monde. Nomia est de retour. Elle propose de lui rendre le journal de bord qu'Anteo a tenu lors de ce fameux voyage, qu'on pourrait dire initiatique. Anteo est troublé. Il ne sait s'il doit (ou non) revoir Nomia. En attendant ces improbables retrouvailles, il revisite son passé, avec un luxe de détails (car sa mémoire est féconde). Il cherche à déchiffrer le mystère de Nomia. Pourquoi sont-ils partis ensemble ? Et pourquoi, au milieu du voyage, la jeune femme l'a-t-elle quitté ?

    Retournant, par la mémoire, sur les lieux du voyage (certains paysages sont âpres et obsédants ; d'autres sont toujours enchantés), Anteo ne tarde pas à s'interroger sur le sens de sa propre vie. Tout se passe, remarque-t-il, comme s'il était toujours dehors. images.jpeg« Au bord de lui-même. Ne se penchant sur son moi que par incidences hasardeuses et dans la crainte d'y tomber. » Le récit nostalgique vire alors au voyage intérieur. Et l'on n'est pas surpris, dans cette odyssée amoureuse, de retrouver la figure familière d'Ulysse. Se consolant, ici, du départ de Nomia dans les bras de la belle Calypso. Ou, là, cherchant à échapper au charme des sirènes ou à l'appel de Circé.

    Ce voyage mémoriel se double, dans le livre de Bimpage, d'un voyage « réel », puisque le héros, accompagné de Solange, son « ange gardien », décide de partir pour le Cambodge. Un voyage recouvre l'autre comme un palimpseste. Les images surgissent, au gré de la mémoire, parfois réelles, parfois réinventées (car nous inventons bien souvent notre passé). Paysages, virées en mer, visages de femmes : le narrateur est pris dans un tourbillon de souvenirs qui l'empêchent de vivre le présent. Bimpage évoque admirablement cette foule disparate et muette, surgie du passé, qui hurle et veut sortir de l'ombre. Il est quelquefois dangereux d'exhumer des souvenirs…

    Nomia ou l'empreinte de l'amour : tel pourrait être le titre du livre de Serge Bimpage — s'il n'était déjà le titre d'un autre livre du même auteur ! Qui poursuit, ici, son interrogation sur les pouvoirs de la mémoire, le désir d'ailleurs, l'empreinte torturante du premier amour. Dans le Voyage inachevé, Bimpage creuse ces thèmes, au risque de s'y perdre. Mais c'est la force des bons écrivains d'oser poser de telles questions. Et de tenter, par le roman, d'y répondre.

    * Serge Bimpage, Pokhara, roman, L'Aire, 2006.

    ** Le Voyage inachevé, roman, L'Aire, 2011.

     

  • Barbara Polla en miroir

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    par Jean-Michel Olivier

    Voici un livre étrange et envoûtant* : la femme qui écrit s’avance ici sans masque, un miroir à la main. Ce miroir, elle le tend à sa mère, qui porte le même prénom qu’elle, Barbara, pour arracher au temps quelques images, des souvenirs d’enfance, des sensations qu’elle croyait oubliées, mais qui surgissent, brusquement, sous le regard de la mère.

    Séquence après séquence, grâce au miroir magique, Barbara sort de l’ombre, renaît une seconde fois, en 1922, avec des yeux vairons qui lui donnent, tout de suite, la conscience d’être unique. Celle qui suivait son père partout, aimait à se cacher sous les tables, avait peur de l’orage comme du feu, adorait chanter en famille et dessiner, cette Barbara-là voulait être médecin. Au fil des pages, sa figure ressurgit, sous la plume de sa fille, avec une précision mêlée de tendresse et de fascination.

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  • La musique secrète de Catherine Fuchs

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    par Jean.Michel Olivier

    Hautboïste virtuose, férue d'histoire genevoise et enseignante de français et de musique au Collège de Saussure, Catherine Fuchs (née à Genève en 1957) parvient à marier ses passions avec succès. Après deux romans et trois recueils de poésie (parus chez Éliane Vernay et Empreintes), elle nous donne aujourd’hui La Beauté du geste*, une vaste fresque polyphonique, subtilement orchestrée, qui fait entendre cinq voix de femmes, au seuil de la quarantaine, dont les destins se croisent, à l’occasion d’un concert où toutes les passions s’exacerbent. Elle s’en explique ici. Entretien.

     

    Vous avez publié deux romans et trois livres de poésie. Quelle différence faites-vous entre écriture narrative et écriture poétique ?

    — Pour moi, il n'y a pas vraiment de différence entre écriture narrative et écriture poétique. Il s'agit avant tout d'une question de forme, de cadre. Le poème est plus ramassé, plus concentré, certes, mais la démarche est la même : trouver les mots qui résonnent, qui correspondent au mieux avec l'envie de dire... En plus, mon dernier roman est construit par petites séquences et j'ai conçu plusieurs d'entre elles comme des textes poétiques. Seuls les dialogues supposent un type d'écriture bien spécifique.

     

    Plusieurs de vos livres ressuscitent des époques passées. La Beauté du geste se passe de nos jours. Pourquoi ce saut ?

    — Je suis a priori toujours passionnée par l'histoire, et je n'exclus pas d'y retourner, mais j'avais envie, cette fois.ci, de parler au présent et de mettre moins de distance entre mes personnages et moi-même.

     

    Votre roman est polyphonique. Cinq voix de femmes s'entremêlent et se répondent. D'où vous est venue cette idée ?

    Je ne me souviens plus exactement ! Il faut dire que j'ai commencé ce livre en 1998... Donc entre les ré-écritures, les corrections, les doutes divers et variés, du temps a passé ! Mais je sais que j'avais envie de parler des femmes d'aujourd'hui (de mon milieu, évidemment, je n'ai pas essayé de me glisser dans la peau d'une ouvrière ou d'une immigrée clandestine) et ces différents personnages se sont sans doute assez vite imposés à moi. C'était aussi une manière de me diviser en cinq, de ne pas concentrer tout ce qui m'appartient dans une seule femme.

     

    La musique est le vrai centre du livre. Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ? Est-ce la première fois que vous en parlez dans vos livres ?

    — Non, j'ai déjà évoqué la musique ou certains compositeurs dans plusieurs poèmes et dans mon roman précédent, En mal d'innocence**, le personnage principal est pianiste et compositeur. Toutefois, c'est effectivement la première fois que je donne à la musique cette place centrale. Il faut dire que je suis musicienne moi-même (j'ai fait des études de hautbois et j'ai joué comme professionnelle pendant de nombreuses années, et continue à la faire occasionnellement) et je m'étais toujours dit que je tenterais un jour de parler de la musique, de dire tout ce qu'elle m'a apporté. « Sans la musique, la vie serait une erreur » a écrit Baudelaire. Je partage cette opinion, je crois que de tous les arts, c'est celui qui me nourrit le plus immédiatement, physiquement. Bien sûr, il y a la peinture, la littérature, le cinéma, etc. mais la musique a quelque chose d'unique, lié aux sons et à leurs propriétés. Pour moi, elle nous met en rapport avec l'indicible. Précisément ce que les mots ont parfois peine à... dire ! Et ce n'est sans doute pas un hasard si la musique est si souvent utilisée par toutes les religions ou spiritualités. Si j'ai choisi la Messe en si, c'est aussi pour rendre hommage à Bach et à sa formidable capacité d'illustrer  musicalement sa foi en Dieu ; sa musique témoigne, elle chante mieux qu'aucune autre un espoir fou, celui que notre vie a un sens qui nous dépasse.

     

    Tous les personnages du livre ont quarante ans et sont en quête de sens ? Est-ce  la fameuse crise de la quarantaine ?!

    — Oui, on peut dire cela comme ça (d'ailleurs Isabelle évoque cette crise, même si elle en sourit), même si je pense que les crises n'attendent pas les chiffres ronds pour s'annoncer. Mais si tout va bien., ça ne fait pas un roman, n'est-ce pas ? Il est tjs plus intéressant de montrer des personnages en train de se remettre en question, de douter, de chercher.

     

    Les hommes, dans votre livre, sont souvent des ombres qui passent. Comme ce chef d'orchestre qui fascine par ses gestes et son mystère ?

    — Effectivement, les hommes ne sont vus qu'à travers les personnages féminins dans ce roman. C'est un choix, car un des sujets du livre, ce sont précisément les rapports hommes-femmes et je trouvais plus juste, plus honnête, d'en parler du côté que je connais, que je maîtrise, à savoir celui des femmes ! Voilà pourquoi on ne suit aucun homme en focalisation interne. Cela dit, les personnages masculins jouent un rôle immense dans cette histoire. Ils sont sans cesse présents dans les pensées des héroïnes. Le chef, Gianni Orsini, symbolise le séducteur, celui qui s'impose dans une vie, qui la bouleverse de fond en comble.

     

    — Les musiciennes sont-elles toujours fascinées par le chef d’orchestre ?!

    — Il est clair qu'un chef d'orchestre, de par sa position de pouvoir, exerce un attrait sur ceux — et surtout celles — qui dépendent de son autorité (on connaît bien le principe !), et ce d'autant plus s'il est compétent et qu'à ses qualités propres s'ajoute le charme de la musique. C'est un mélange explosif ! Mais au-delà de ça, je voulais symboliser par ce personnage essentiellement absent l'importance des manques qui nous construisent et nous font avancer. Chacun cherche, plus ou moins assidûment, avec plus ou moins d'intensité suivant les moments de sa vie, mais personne (du moins me semble-t-il) ne peut se prétendre complet, abouti. Les jeux de séduction tournent souvent là autour et si l'on s'y précipite avec tant d'ardeur parfois, c'est souvent parce qu'on espère y trouver une forme de réponse. Mais cette réponse, souvent, fuit encore plus loin. C'est ce que vont vivre plusieurs de mes héroïnes dans le roman. Heureusement, peut-être, car la quête se poursuit....

     


    * Catherine Fuchs, La Beauté du geste, roman, Bernard Campiche, 2010.

    ** Catherine Fuchs, En mal d’innocence, roman, éditions Slatkine, 2002

  • Au bord de la piscine

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    par Jean-Michel Olivier

    Je suis assis au bord de la piscine et je regarde le ciel vide et profond comme la mer. De temps à autre il se charge de gros nuages noirs. Mais les nuages ne restent jamais longtemps. Le vent les chasse vers la montagne où les éclairs jaillissent bientôt comme un feu de Bengale. J’y découvre chaque jour des présages. Les nuages sont des livres qui refluent vers la nuit.

    À Dolorès j’apprends à lire dans les bruits du dehors. Le chant des oiseaux ou le vent dans les branches des séquoias. Comme le sorcier de mon village. Et il me suffit de creuser la terre ou d’arracher l’écorce des arbres pour lui montrer qu’un autre monde est là. Merveilleux. Innocent. Un monde peuplé de fourmis rouges et de vers translucides. Un autre monde à portée de la main.

    Matt est vautré dans une chaise longue. Il discute avec un acteur dont le prochain film sort dans quelques jours. Le type s’appelle Jack Malone. C’est un pote de mon père. Mais je crois qu’il m’aime bien aussi. Tous les deux fument un joint en regardant le ciel. Jack est surtout connu pour une réclame qui vante les mérites d’une capsule de café. Il a touché beaucoup d’argent pour ça. Il a les cheveux gris et noirs. Il porte des lunettes de soleil comme tout le monde dans cette ville. Il sirote une margarita.

    De temps à autre, Matt dit quelque chose. Ou Jack. Ou les deux à la fois. Ça n’a pas d’importance. Aucun des deux n’écoute vraiment. Une musique douce s’échappe de la maison. La voix d’Astrud Gilberto s’invite au bord de la piscine avec le saxophone de Stan Getz. Corcovado. Les éclats de mica renvoyés par l’eau turquoise. Les volutes de vapeur qui montent du bassin. Les jolies filles et les jolis garçons qui se dorent doucement au soleil. Les palmiers qui se découpent sur le ciel mauve orange. Le vent qui brûle et donne des frissons. Le monde agit comme un anesthésique. Les mots ne pèsent pas. Les gestes n’ont pas d’importance. Les domestiques attendent sous le porche qu’on les appelle. Matt s’endort dans sa chaise longue. Jack lorgne une fille en bikini violet qui plonge dans la piscine. Dol lit le dernier roman de Dan Brown sous un grand parasol. Ses paupières se ferment toutes seules.*

    * Extrait de L'Amour nègre, roman à paraître le 19 octobre aux Éditions de Fallois.

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  • Le retour de Paul Auster

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    par Jean-Michel Olivier

    Paul Auster (né en 1947 dans le New Jersey) est un maître du roman. On se souvient de ses débuts flamboyants avec la fameuse trilogie new-yorkaise (La Cité de verre ; Les Revenants ; La Chambre dérobée*). Puis des romans souvent vertigineux, comme Moon Palace (1990) et surtout Léviathan (Prix Médicis étranger en 1993). Suit une époque où Auster, abandonnant la littérature, se lance dans le cinéma, réalisant d'honnêtes films d'ambiance (Smoke, avec Harvey Keitel). Après cette parenthèse cinématographique, le ténébreux auteur revient à la littérature, mais avec passablement de peine (pour ses admirateurs comme pour lui-même, semble-t-il). Depuis dix ans, les romans se suivent, inégaux, ampoulés, peu enthousiasmants.

    Heureusement, le dernier livre de Paul Auster, Invisible, renoue avec la veine qui a fait son succès. Comme toujours, Auster aime à brouiller les pistes. Le roman. croit-on, nous conte l'histoire d'Adam Walker, « plus beau qu'un Adonis », poète et traducteur, jeune fou de littérature, qui rencontre un couple extravagant, Margot et Rudolf Born. Elle est française et attirante et lui est invité par une Université américaine  à donner des cours d'administration. Cette rencontre va bouleverser la vie d'Adam. Et le lecteur se réjouit de découvrir son histoire. Bientôt un autre personnage intervient, Jim, ami d'université d'Adam, et écrivain à succès. Les pistes se brouillent à nouveau. Et le récit est pris en charge, désormais, par Jim, qui va enquêter sur la vie de son ami, sans jamais le rencontrer, mais en dépouillant et en mettant au net les documents qu'Adam lui envoie par la poste.

    images.jpegComme on le voit, les récits s'emboîtent les uns dans les autres. Un vertige délicieux guette le lecteur impatient de savoir le fin mot du roman. La vérité du récit est sans cesse malmenée, questionnée, remise en cause. Qui dit la vérité ? Adam Walker qui raconte sa relation particulière avec sa sœur ? Gwyn, cette sœur, qui nie tout en bloc ? Ou encore Cécile, la jeune fille amoureuse d'Adam quand il étudiait à Paris ?Ou Rudolf Born, faux professeur, mais sans doute vrai agent ssecret ?

    Superbe variation sur l'« ère du soupçon », Invisible, est une très belle réflexion sur l'art du roman, le statut de la vérité en fiction, la manipulation à laquelle se livrent les divers narrateurs du livre. Qui croire ? À qui faire confiance ? Qui tire les ficelles du destin ? Une parfaite réussite.

    * Tous les livres de Paul Auster sont édités par Actes Sud, dans une traduction (assez râpeuse) de Christine Le Bœuf.

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  • L'Amour fantôme

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    C_OLIVIER_Amour_MYW.jpg« Un petit roi, un papa vite effacé, une mère lascive. Œdipe hante toujours la littérature. Constamment remise au goût du jour, sa figure a subi des liftings. Dans L'Amour fantôme, Jean-Michel Olivier réussit où tant d'autres ont échoué. Sans paraphraser le mythe. Avec de jolis coups de scalpel.
    L'auteur a la plume incisive. Surtout quand il s'agit de démonter les absurdités des prêcheurs d'Apocalypse. Il promène un regard ironique sur les aventures du pauvre Colin. Il décrit parfois avec froideur ses personnages. Mais il sait aussi, dans des scènes intimes, retrouver la langue, fraîche et maladroite, de l'amour. Quant aux clins d'œil à la tragédie antique, ils restent subtils (la mère se prénomme Reine et Colin est malvoyant). Sophocle peut dormir tranquille. La relève est assurée. »
    Emmanuel Cuénod, La Tribune de Genève

  • Passion glacée

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    par Jean-Michel Olivier

    Avec Des baisers froids comme la lune*, Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais vivant à Lausanne) creuse et interroge la passion amoureuse qui faisait déjà la matière de son premier roman, Frida, paru il y a deux ans. Ce second livre est comme l'image inversée du premier : ce n'est plus une femme amoureuse qui attend que son amant marié quitte sa femme, mais une femme mariée qui s'éprend d'un homme plus âgé, libre (ou presque). Lequel attend, sans trop  d'impatience, que sa maîtresse se libère de ses liens conjugaux.

    Ce qui retient le lecteur, dans ce second roman, c'est l'obstination à creuser la passion amoureuse, à décliner ses états d'âme, à déchiffrer ses diverses étapes. Construit comme un monologue croisé, qui fait entendre en alternance la voix de la femme et de l'homme, le livre de Mélanie Chappuis essaie de suivre à la trace (et de mettre en mots) le feu qui embrase la passion amoureuse. On pense parfois à Belle du Seigneur d'Albert Cohen ou Anna Karénine de Tolstoï. D'abord parce que l'héroïne du roman s'appelle Anna, ensuite parce que parce qu'il s'agit, dans les trois livres, de tenir le registre des désordres amoureux, depuis la piqûre du désir, jusqu'à sa réalisation, puis le subtil engrenage d'attentes et de frustrations qui se met en place. S'installe, alors, entre les deux amants, un jeu du chat et de la souris qui va les mener, inéluctablement, au terme de leur histoire.

    L'homme a cinquante-cinq ans. Il s'appelle Vincent. Il dirige un grand quotidien romand. La femme s'appelle Anna. Elle a 28 ans. Elle est mariée à Victor, le demi-frère de Vincent. Ce qu'il aime chez elle, c'est qu'elle est une « femme d'ailleurs », différente de toutes celles qu'il a connues. Ce qu'elle aime chez lui, c'est à la fois sa liberté et son pouvoir. Sa cruauté aussi, peut-être. Entre les deux, dès le début, on sent un décalage, qui ne fera que se creuser. L'amour est-il une illusion ? La passion amoureuse est-elle forcément (auto)destructrice ? C'est ce que semble suggérer Mélanie Chappuis dans un roman qui mêle à plaisir le chaud et le froid. Alternativement, puis successivement. Le style est direct, comme dans Frida, rapide, sans fioriture. Il essaie de saisir au plus près ce feu obscur qui dévore les amants. creuse en chacun le manque douloureux de l'autre et finit par se transformer en glace. Il y a des scènes fortes, et quelques surprises (en particulier, une utilisation toute à fait singulière de la crème Atrix !). Autant dire qu'un lecteur — amoureux ou non — y trouvera matière à émotions, comme à réflexions.

    * Mélanie Chappuis, Des baisers froids comme la lune, roman, Bernard Campiche, 2010.

  • Les pères d'Adam

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    767650979.4.jpgpar Jean-Michel Olivier

    Dans cette vie, j’ai l’impression qu’on change de père comme de chemise. Quand l’un s’en va, un autre le remplace. Puis un autre encore. Puis un autre et un autre encore. Jusqu’à présent j’ai eu trois pères et je suis sûr que ce n’est pas fini. Le premier m’a donné la vie et le goût de partir le plus loin possible du marigot où je suis né. Le deuxième m’a couvert de cadeaux pour se donner bonne conscience. Il m’a appris le superflu et le futile — l’extase matérielle. On s’est éclaté comme des dingues et tout s’est terminé dans le sang et les larmes. Et mon troisième père, lui, il s’échine à m’apprendre l’oubli. Il veut que je découvre comme Yôshi le moi particulier qui se cache sous l’écorce du corps et des sensations fausses.

    « Tout le monde cherche son père, me répète Jack. On met parfois une vie entière à le trouver. »

    Et Yôshi de surenchérir :

    « Les enfants sont des débris dans l’affection des pères. »

    Et Jack d’ajouter, zen :

    « Un père reste un père ».

    Et Yôshi, l’air sentencieux :

    « Un père est toujours grand : on le voit à son ombre. »

    Et Jack citant Corneille, avec l’accent anglais :

    « Ma valeur est ma race et mon bras est mon père. »

    Et Yôshi, citant Diderot, en ricanant :

    « Dieu ? Un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir. »

    Et Jack citant Abla Farhoud :

    « Un jour j’ai demandé à mon père : “Qui aimes-tu le plus de tous tes enfants ?” Il a répondu : “J’aime le petit jusqu’à ce qu’il grandisse, le malade jusqu’à ce qu’il guérisse et l’absent jusqu’à ce qu’il revienne.” Et moi ? Je ne suis pas petite, je ne suis pas malade et je suis à côté de toi. Mon père a répondu : “Le petit devient grand, le malade finit par guérir, mais toi, tu es toujours mon enfant, jusqu’à la mort, et même au-delà de la mort.” »

  • Les fantômes de Catherine Lovey

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    images.jpegPar Jean-Michel Olivier

    Catherine Lovey aime les filatures et les enquêtes difficiles. Comme ses précédents ouvrages, Un roman russe et drôle* prend, dès les premières pages, la forme d’une enquête, qui deviendra, un fil des chapitres, une quête de sens et de liberté. D’emblée, Catherine Lovey nous lance sur les traces d’un oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, milliardaire arrêté par le pouvoir en place et envoyé, comme tant d’autres dissidents avant lui, dans un bagne de Sibérie. Le roman commence sur les chapeaux de roue : la scène d’ouverture — une sorte de garden-party estivale, en Suisse, où se retrouvent et se croisent une dizaine de personnages hauts en couleur — est une vraie jubilation. On pense à Tchékov, bien sûr, mais aussi à Tolstoï et à Dostoïevski auxquels l’auteur fait un clin d’œil complice. Vivante, pleine de fureur et de rire, cette longue scène  d'exposition met le roman sur les rails. Et le lecteur, appâté comme Valentine Y., l’héroïne du livre, a envie de tout savoir sur ce mystérieux oligarque emprisonné pour avoir contesté le pouvoir…

     

     

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    La suite, comme souvent chez Catherine Lovey, est déroutante. À peine arrivée à Moscou, Valentine doit faire face à de nombreuses difficultés. Elle retrouve Lev, un ancien ami russe, puis Jean, puis Elena, que Jean a aimée autrefois, et qui tient une galerie d’art contemporain. La vaillante Valentine, comme bloquée dans son enquête, sombre dans le vague à l’âme (russe, bien sûr !). Au fil des pages, la figure du mystérieux oligarque, qui était le point d’ancrage du roman, semble s’évaporer, et presque disparaître. Comme si, désormais, seule comptait la quête aventureuse de Valentine. Comme si, en chemin, Catherine Lovey aimait à changer d’épaule son fusil…

    La troisième partie du roman est encore plus élusive, puisque l’héroïne disparaît totalement de la scène. On assiste alors à un échange de lettres entre son ami Jean (qui a reçu quelques messages de Valentine avant qu’elle sombre dans le silence) et Ioulia Ivanovna qui se verra chargée d’enquêter sur la disparition de Valentine. Le roman, une fois encore, change de perspective : Valentine semble passer au second plan, tandis que les relations entre Jean et Ioulia, de plus en plus étroites, occupent le devant de la scène. Et la belle Valentine ? On ne saura jamais si elle a été victime d’une secte ou d’un règlement de comptes (l’enquête qu’elle poursuit n’est bien vue de personne) entre séides du pouvoir.

    Ce n’est pas le moindre charme de ce roman russe (comme dirait Emmanuel Carrère) et drôle que de balader ainsi le lecteur entre plusieurs niveaux de sens. Souvent mené dans une impasse, celui-ci est obligé d’interpréter et de se construire sa propre histoire pour se sortir d’affaire. En cela, c’est une réussite. Comme, d’ailleurs, le style vif et enlevé de Catherine Lovey, souvent proche du langage parlé. Il y a du rythme et une indéniable jubilation dans cette enquête originale qui font de ce roman une lecture à la fois surprenante et agréable.

    * Catherine Lovey, Un roman russe et drôle, Zoé, 2010.

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  • Roman des Romands: le prix

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    Par Alain Bagnoud

    yasmine_char.jpgLe premier Prix du Roman des Romands, décerné par les lycéens de Suisse romande, a donc été attribué à La Main de Dieu de Yasmine Char, née, d'après le Culturactif, à Beyrouth en 1963 d'un père Libanais et d'une mère Française, et publiée par Gallimard.

    A peine connu, ce verdict provoque des remous ou tout au moins un peu d'ironie dans le Landerneau. Je résume :

    Ce Prix se définissait clairement, au delà de sa fonction pédagogique, comme une défense et illustration de la littérature romande. C'était son but, son projet affiché. Il y a eu des dizaines de rencontres avec des auteurs romands, des centaines de jeunes ont lu des textes d'ici. Un investissement énorme a été fait dans les écoles suisses par des professeurs de français de tous les cantons.

    Est-ce que tous ces efforts ne sont pas dérisoires, persiflent certains, s'il s'agit, finalement, que soit couronné le livre Gallimard en lice? Quel est le message que donne le Roman des Romands en se déclarant germanopratin dès son coup d'essai? N'arriverons-nous jamais à vaincre nos complexes de provinciaux? Quel est l'avenir de la littérature romande si même les jeunes, qui devraient être dégagés de ces préjugés, jugent qu'il n'y a finalement de bon bec que de Paris? Etc.

    Faute de pouvoir répondre à ces objections en parlant du livre primé, que je n'ai pas encore lu (mais on trouvera ici une critique de Jean-Michel Olivier, fin connaisseur des mouvements dans les lettres et les consciences, qui a d'ailleurs prévu et annoncé le résultat bien avant que les lycéens se soient même réunis), j'aimerais rompre une lance en faveur du Roman des romands. Je le connais de l'intérieur, puisque j'ai été un des auteurs qui ont participé à l'aventure.

    Ce Prix a été une chance pour tous, écrivains, éditeurs, libraires et lycéens. Les livres sélectionnés ont connu une deuxième vie. Ils ont été lus par des personnes qui ne les auraient pas ouverts sinon. Les échanges entre les auteurs et les classes ont été d'une grande richesse, et l'expérience humaine forte. Les élèves ont découvert onze univers d'auteurs de qualité dont neuf sont publiés par des éditeurs suisses, et ont approfondi leur expérience de la lecture et de la littérature.

    D'autre part, même si, dans son roman, elle parle d'une adolescence au Liban, Yasmine Char fait parfaitement partie de la littérature romande. Celle-ci, en effet, ne se définit pas (ou plus) par des thèmes, des lieux, un style ou une rumination, mais par le simple fait que quelqu'un appartienne au champ littéraire local. Or, notre auteur vit en Suisse depuis douze ans et est notamment administratrice à l'Octogone de Pully.

    Enfin, on a dit que la littérature, qui était censée faire mieux comprendre le monde proche, n'aurait plus cette fonction pour les jeunes puisqu'ils se sont tournés vers un livre exotique. Mais leur choix montre plutôt, il me semble, un refus de l'étroitesse et des catégories.

    D'ailleurs, il est fort à parier que les lycéens ne se soient pas posé toutes ces questions. Ils ont simplement privilégié un livre qui leur a plu par sa forme et son contenu, et ils ont eu bien raison.

     

    La remise du prix aura lieu ce soir à la Comédie de Genève, à 18 heures 30 (6 bvd des Philosophes)

    Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

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