Blogres, le blog d'écrivains - Page 2

  • Rien ne s'oppose à la nuit, surtout pas le DIP

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    Par Pierre Béguin


    Ainsi donc, les prestations des psychologues psychothérapeutes, jusqu’à maintenant remboursées par l’assurance de base que si le ou la thérapeute se trouve sous la surveillance d’un médecin psychiatre qui l’emploie, serait dès lors facturables à charge de l’assurance de base à titre indépendant.
    Il y a dans cette reconnaissance de Berne faite aux psychologues un aveu implicite: le confinement a des répercutions importantes sur le psychisme d’une partie de la population, des conséquences qui méritent une prise en charge. Dans les conditions actuelles, il était difficile pour le Conseil fédéral de refuser une demande que les psychologues ont formulée depuis longtemps.
    J’imagine aisément que les assurances maladies vont s’emparer de cet élargissement de la Lamal pour justifier l’importante et scandaleuse augmentation des primes qui nous attend les automnes prochains. Je me suis déjà exprimé à ce sujet dans Blogres, je n’y reviendrai pas. Pas davantage que je ne m’exprimerai sur les éventuels effets positifs qu’une thérapie peut apporter – ou non – à l’état de confinement. Là n’est pas mon propos aujourd’hui.
    Je veux simplement faire remarquer ceci:
    Si l’on admet officiellement, bien qu’implicitement, que le confinement produit des dommages collatéraux d’ordre psychique, qu’en est-il des grands courants de pensée qui nous traversent comme des vents fous et qui soufflent systématiquement sur les braises de la peur et de la culpabilisation des masses? 
    Le champ est vaste. J’aimerais concentrer mon tir sur une seule cible, le DIP, que je connais tout de même un peu pour en avoir fait partie pendant 35 ans. C’est maintenant en tant que père que j’y suis confronté, ayant une fille en dernière année du Cycle et une autre au Collège.
    A titre d’exemple, la semaine dernière, dans la même matinée, ma fille cadette fait face à une épreuve d’anglais dont le texte de compréhension (en anglais donc) développe, comme une liturgie, un condensé de la doxa réchauffiste, sans une once de recul ou d’esprit critique. Toutes les questions auxquelles elle doit répondre ne font qu’entériner cette doxa, un peu comme si on lui demandait d’écrire son catéchisme en anglais. On en viendrait presque à regretter The Brown's family, John, Mary, susan and Toby, the dog, si chers à André Thomann. Après la pause, rebelote: cours de géographie sur le réchauffement climatique (on nous prévoit – que dis-je – on nous assure des catastrophes à la chaîne, huit degrés de plus à Genève et la montée des eaux un peu partout dans le monde d’ici la fin du siècle, au meilleur des cas). Tous les jours ou presque, c’est la même rengaine.
    Et ce n’est pas tout. La liturgie réchauffiste se gonfle de la liturgie féministe genre pour former ce merveilleux cocktail écolo féministe genre dont s’abreuve le DIP. Dans chaque établissement scolaire du secondaire, on a créé un poste dédié à la cause féministe, une sorte de commissaire du peuple au féminin qui surveille et dénonce les moindres dérives ou organise, pour les collégien(e)s des manifestations «en faveur de la cause». Et quand on connaît l’incroyable capacité de notre époque à créer du sexisme là où il n’y en pas, on imagine que, dans certains établissements, la Stasi n’est pas loin. Je connais des enseignants qui se sont élevés contre ce formatage systématique, ou qui ont simplement osé présenter des opinions contradictoires, ils s’en sont tirés difficilement après des mois de procédure moyennant vingt mille francs de frais d’avocats. On comprend qu’ils font maintenant profil bas.
    Comprenez-moi bien. J’accorde à tout le monde le droit d’habiller son âme ou son intellect de n’importe quel courant de pensée au même titre qu’on adopte une mode vestimentaire, même la plus loufoque. Comme on dit dans certains pays d’Amérique latine: chacun peut faire de son cul un tambour. Mais est-ce vraiment le rôle de l’instruction publique d’encourager officiellement la doxa dominante, quand bien même cette dernière ferait partie de la liturgie bien pensante?
    C’est pourtant ce qu’a fait notre DIP en permettant officiellement aux élèves d’aller manifester l’année dernière – pour le coup, au mépris de toutes les recommandations sanitaires – en faveur des thèses réchauffiste et féministe genre. Celles ou ceux qui débitent dans l’institution scolaire ce véritable matraquage idéologique, au nom du Bien et en l’absence de tout recul critique, se sont-ils questionnés sur ses conséquences, ses dommages collatéraux, parmi une population qu’on devrait ouvrir à la complexité du monde, et non formater à son expression la plus élémentaire. Et notre cheffe du DIP, a-t-elle élargi ses préoccupations au-delà de celles qui concernent sa réélection? 
    Quel avenir offre-t-on à des jeunes qu’on abreuve de peurs cataclysmiques? Quels effets sur la perception de leur avenir et l’investissement qu’ils seraient censés lui accorder? Quels genres de rapports hommes-femmes prépare-ton à la génération montante en déclinant un monde constitué pour moitié de pauvres victimes innocentes, et de l’autre de prédateurs aussi imbéciles que primaires (et encore, je simplifie)? Dans cette tare de l’humanité que constitue le cisgenre  – dont il paraît qu’il coûterait cent milliards de moins à la planète s’il se convertissait au genre qu’il n’a pas – il y a une grande majorité de pères aimants, attentionnés, qui prennent très au sérieux leur rôle, qui ne ménagent pas leur investissement, et je revendique le mérite d’en faire partie. Quelle image en donne-ton à leur fille? (A ce propos, je me souviendrai toujours de ce slogan brandi dans les rues de Paris par des femmes activistes du mariage pour tous: «Une paire de mères vaut mieux qu’un père de merde»; le slogan, pour amusant qu’il soit au niveau du jeu de mot, n’en constitue pas moins une insulte pour tous les pères, et tomberait en conséquence sous le coup des lois anti sexistes).
    Je vois venir bon train les commentaires. Sauf que, à observer mes filles, je ne laisse pas de m’inquiéter. Elles tiennent parfois à l’égard des garçons, sur le ton le plus naturel qui soit, des propos d’une radicalité et d’un mépris que je n’ai jamais, de ma vie, entendu proféré dans l’autre sens (penser que ce n’est qu’une phase normale de l’adolescence serait éluder le problème). Le sexisme, définitivement, n’est plus vraiment là où on le stigmatise. Quelle image de l’homme sont-elles en train de se former? Ou plutôt, est-on en train de leur inculquer? Le constat demeure: même en tout bien tout honneur, il semble que les genres ne se mélangent plus.
    Si Berne admet officiellement que le confinement à des conséquences psychologiques, alors oui, il faudrait aussi admettre que le formatage (le matraquage) écolo-féministe en a aussi. Tout spécialement sur la jeunesse. Pour celles et ceux qui en tirent les ficelles, c’est évidemment l’objectif. A nous de résister.
    Mais, je le répète, le DIP n’a pas à prendre position par rapport à ces nouvelles religions sans Dieu auxquelles on nous demande d’adhérer ou de brûler en enfer. Le rôle de l’école, c’est aussi d’apprendre à penser, non pas d’apprendre ce qu’on doit penser, n’en déplaise à la cheffe du département. Les modélisations et les soi-disant statistiques, auxquelles on réduit ces courants de pensée, sont de formidables machines à simplifier et à abrutir les masses sous couvert de science. Le climat est une chose très complexe, en l'état trop complexe pour l'entendement humain, aucun scientifique actuellement, même le plus affûté, ne peut se targuer d’en avoir compris le tiers du quart. La psychologie humaine, les genres, les rapports hommes-femmes, le sont tout autant. Personne ne devrait s’arroger le droit de manipuler de tels concepts autrement qu’avec une infinie humilité. Notre époque fait tout le contraire. Elle est animée par une arrogance inouïe qui lui donne le sentiment légitime de brandir en toute subjectivité des vérités définitives, de pratiquer à l’envi le révisionnisme le plus grossier, et de renvoyer à l’obscurantisme des siècles de culture et de civilisations. La mission essentielle du DIP serait précisément de lutter contre cette arrogance. En réalité, elle lui fait son lit.
    Si la cheffe du DIP – ou l’un des nombreux représentants de sa garde prétorienne – me lit, il serait bon qu’elle réfléchisse à cette problématique. Les pères, les parents, pourraient bien un jour demander des comptes. Dans deux ans, par exemple...
    Quant aux psychologues, puisque j’ai commencé par eux et qu’ils peuvent maintenant se prononcer en toute indépendance, il serait bon qu’ils se manifestassent sur cette question de la destruction systématique de l’image de la virilité et de ses conséquences sur l’identité des adolescent(e)s. Leurs honoraires, c’est bien, mais sur ce sujet aussi, on aimerait les entendre...

     

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  • Il faut qu'Abraham doute

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    Suite

     

    Par Pierre Béguin

     

    Il existe une version protestante de ce chapitre clé de la Genèse, une version qui représente ni plus ni moins la première tragédie de l’histoire de la littérature française. Théodore de Bèze – fin lettré, professeur de grec à Lausanne où, fraîchement converti, il vient de s’installer après avoir quitté, dans la douleur, famille catholique et privilèges à Paris pour suivre la parole de Dieu – disposait alors de deux modèles traduits en vers français, Electre de Sophocle, représentée en 1539, et La jeune fille d’Andros de Terence. On ne s’étonnera donc pas si son Abraham sacrifiant (1550) fut conçu, dans sa structure mais aussi dans sa durée (1100 à 1300 vers), à l’imitation des tragédies grecques.

    Mais Abraham sacrifiant n’est pas qu’une création esthétique imitée des anciens, c’est surtout une œuvre de propagande calviniste – dans des termes couverts pour mieux circuler sous le manteau en France –, l’élément le plus visible étant le personnage de Satan qui apparaît habillé en robe de moine. Rédigée à la demande des autorités de l’université de Lausanne, la pièce est donc un texte expiatoire tout autant qu’un modèle de foi présenté aux fidèles et aux huguenots persécutés.

    Elle est aussi – tragédie oblige – le premier texte mettant en scène un Abraham psychologiquement plus développé, insistant à dessein sur son humanité, sa complexité, ses responsabilités et ses attaches terrestres. Si, dans la fameuse scène où Dieu éprouve le patriarche, Abraham incarne le véritable modèle calviniste du fidèle qui ne questionne jamais les ordonnances divines, aussi choquantes et cruelles puissent-elles paraître (Théodore de Bèze ne peut se permettre de modifier les Écritures), dans tout le reste de la pièce, il connaît les souffrances du fidèle éprouvé qui passe, tel Job, par le désert de la tentation, du doute, de la protestation et de la révolte. La structure même de la pièce, à l’image d’un triptyque, repose sur trois scènes de disputes absentes du récit biblique, dont celle du milieu – long monologue délibératif du patriarche – en serait le cœur.

    Le premier volet, qui oppose Abraham à Sarah, ouvre une brèche dans les certitudes du héros. Sarah, ignorant pourtant les véritables motifs du voyage, essaie de convaincre son époux de ne pas emmener Isaac. A chaque protestation, Abraham répond par une sorte de sentence sur sa foi implacable en Dieu, laissant malgré lui deviner l’angoisse qui se cache derrière. Cette impassibilité s’écroulera un peu plus tard lorsqu’il imagine ce qu’il pourra bien dire à la «mère dolente» après avoir tué leur fils.

    Le troisième volet oppose Abraham et son fils. Au contraire de sa mère, Isaac est au courant du véritable projet de son père. Il implore pitié pour sa jeunesse en lui rappelant qui il est: «Je suis Isaac, mon père; Je suis Isaac, le seul fils de ma mère; Je suis Isaac qui tient de vous la vie; Souffrirez-vous quelle me soit ravie?» (v. 857-60) Face aux implorations de son fils, Abraham réaffirme sa foi en Dieu, mais ses lamentations sont ici aux antipodes de la réaction implacable qu’il avait montrée lors de sa dispute avec Sarah: «O seul appui de ma faible vieillesse! Las mon amy, mon amy, je vouldrois Mourir pour vous cent millions de fois, Mais le Seigneur ne le veult pas ainsi» (v. 848-51).

    Le panneau du milieu, passage clé qui oppose Abraham à lui-même et à Dieu, nous l’avons dit, représente le cœur même de la pièce autant que son originalité. Il s’agit en réalité d’une série de monologues où le patriarche, personnage dédoublé et tiraillé, bien loin cette fois du modèle calviniste, tantôt interpelle Dieu, tantôt se livre à une véritable bataille spirituelle avec lui-même, trébuchant sur les aspects contradictoires de l’ordre divin qui enfreint une loi fondamentale de Dieu, celle de ne point tuer. Dieu ne se contredit-il pas? «Est-il trompeur?» (v. 715) Comment se peut-il qu’Il me demande de tuer mon fils alors qu’Il a condamné Caïn pour avoir tué son frère? Suit une ultime requête de la part du fidèle éprouvé: «O dieu, o dieu, au moins fay la grâce (…) Qu’un autre soit de mon filz le meurtrier» (v. 772-74). Dieu ne répond pas…

    Alors, au paroxysme de la tension tragique, Abraham imagine toutes les conséquences qu’entraîneront pour lui le sacrifice exigé par Dieu, se posant très exactement les questions qu’enfant ou adolescent je me posais à son sujet: «Seray-je pas d’un chacun rejetté, Comme un patron d’extreme cruauté? Et toy, Seigneur, qui te vouldra prier? Qui se vouldra jamais en toy fier?» (v. 781-84). Oui: qui voudrait d’un tel homme pour père? qui voudrait d’une telle transcendance pour Dieu? Ce sont précisément ces quatre vers qui ont retenu mon attention lorsque j’ai lu cette pièce pour la première fois, il y a déjà quelques décennies, et qui l’ont gravée dans ma mémoire. Abraham y devient enfin humain: un père qui a une famille, souffre, vit dans une communauté et s’imagine en être cruel rejeté par cette communauté. Parce que Bèze a su s’éloigner de la dimension spirituelle, du débat confessionnel, pour décrire la souffrance d’Abraham en puisant dans sa propre biographie, lui dont la conversion déchirante l’avait contraint à quitter père, famille et patrie. Ces vers se terminent par un crescendo où le patriarche demande à mourir.

    Non plus Abraham dans son implacable détermination à exécuter les ordres de Dieu, mais un Abraham tourmenté, atteint au vif, qui doute, questionne et se révolte. Si foi il y a, cette foi, au sens le plus large, doit être vivante et ne peut faire abstraction de la raison et des responsabilités humaines, aussi violent puisse être l’affrontement. Notre époque en proie à l’infantilisme ne sait plus questionner, elle veut des réponses toutes faites, des certitudes pour museler ses angoisses. Le courage, et peut-être la véritable grandeur, résident dans le doute: il faut savoir douter et vivre sereinement avec ses doutes, loin de la peur ou de la soumission aveugle aux dogmes de tout crin.

    Hélas! Il est aujourd’hui des multitudes d’Abraham qui croient aveuglément à l’Empire du Bien, à ces nouvelles religions sans dieu, à ce pharisaïsme moderne qu’est le politiquement correct. Des multitudes prêtes à sacrifier sur l’autel de leurs dogmes leurs libertés démocratiques au nom d’un soi-disant «intérêt général», soumission de tant d’esclaves accueillant avec ravissement une dose supplémentaire de servitude: délation publique, ostracisme, uniformisation des modes de pensée, dressage obscène des masses, révisionnisme, haine du passé, instauration d’un ordre mondial dictatorial, adoration béate de la jeunesse, effacement de l’esprit critique, toute-puissance de l’émotion sublimée par la communion des foules dans le meilleur des mondes abominablement gentils. «Dans les plis de leur dogme, ils ont la sombre nuit» prophétisait Victor Hugo.

    Rien n’est aussi dangereux que nos certitudes, surtout lorsqu’elles fondent leur légitimité sur la caution du Bien. Il n’est pas digne de croire les dieux sur parole. Il faut qu’Abraham doute.



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  • Il faut qu'Abraham doute*

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    Par Pierre Béguin

    Première partie

    «… Dieu éprouva Abraham et lui dit: ‟Prends ton fils unique, que tu chéris, Isaac, et va-t’en au pays de Moriyya, et là tu l’offriras en holocauste sur une montagne que je t’indiquerai.” (…) Quand ils furent arrivés à l’endroit que Dieu lui avait indiqué, Abraham y éleva l’autel (…) étendit la main et saisit le couteau pour immoler son fils.» (Genèse 22, 1-9).
    Qui voudrait d’un tel homme pour père? se demandait, au catéchisme, l’enfant que j’étais. 
    Qui voudrait d’une telle transcendance pour Dieu? se demandait, à sa confirmation, l’adolescent que j’étais. 
    Et qui voudrait d’un tel enfant pour fils? se demande maintenant le père que je suis. Certes Isaac doute, questionne: «Voilà le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste?» Mais il croit en la parole de son père, pourtant mensongère, comme Abraham croit en la parole de Dieu. 
    «Ce qui est demandé, c’est précisément ce que nous désirons le moins donner. Il faut chercher en nous ce qui nous serait le plus pénible à sacrifier. C’est pour cela qu’Abraham sacrifie son fils», m’expliquait-on alors.
    Ce qui est le plus pénible à sacrifier? Sa famille! Sa vie! «Je te bénirai, crie le messager de Dieu à Abraham, je multiplierai ta semence comme les étoiles des ciels, comme le sable sur la lèvre de la mer: ta descendance occupera la Porte de ses ennemis, toutes les nations de la terre se bénissent en ta semence, par suite de ce que tu as entendu ma voix» (Genèse 22, 15-18). Promesse divine, peste des âmes contaminant faibles et ignorants, fous de Dieu, tours qui s’effondrent, badauds écrasés, fêtards massacrés, enseignant décapité... «Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant?» se demande Voltaire dans son Traité sur l’intolérance.
    Abraham, patriarche, prophète, ami de Dieu, est pourtant le père commun des croyants appartenant aux trois religions monothéistes. Il a une double descendance: Isaac qu’il a eu avec sa femme légitime Sarah, et Ismaël, son deuxième fils que lui donna Agar l’Égyptienne, servante de Sarah. La tradition attribue au premier la descendance juive, au second la descendance arabe. Le Coran donne au patriarche un rôle de premier plan dans la fondation de l’islam car il «n’était ni juif ni chrétien mais un vrai croyant soumis à Dieu» (Coran, III, 67). Et dans le Coran, contrairement à la Bible, Isaac se soumet sans même questionner: «Lorsqu’il fut en âge d’accompagner son père, ce dernier dit: ‟Ô mon fils! Je me suis vu moi-même en songe, et je t’immolais; qu’en penses-tu?” Il dit: ‟Ô mon père! Fais ce qui t’est ordonné, tu me trouveras patient si Dieu le veut!” (Coran, XXXVII, 101-105).
    Remarquons toutefois, si l’on en croit la traduction, que l’ordre de Dieu devient ici une vision d’Abraham. C’est d’ailleurs sur une telle interprétation que Leonard Cohen écrit sa chanson Story of Isaac qui adopte le point de vue original du sacrifié: «...My father came in, I was nine years old (…) He said: ‟I had a vision, And you know I’m strong and holly, I must do what I’ve been told”. Une vision! Abraham victime d’un mauvais songe: «A scheme is not a vision, And you never have been tempted, By a demon or a god». Une illusion, une vision trompeuse qui pourrait être le fruit de la vanité folle de celui qui se croit appelé et investi d’une mission divine, comme semble le suggérer la métaphore finale: «The peacock spreads his fan». A l’image de tous ces pharisiens modernes si convaincus de leur état de grâce qu’ils s’en trouvent justifier d’intervenir à répétition dans la vie des autres, quitte à en sacrifier les libertés essentielles, si ce n’est la vie elle-même. «According to whose plan?» se demande Leonard Cohen par la voix d’Isaac. Sous-entendu: en tout cas pas un quelconque dessein divin.
    Quelles qu’en soient les interprétations, ce chapitre 22 de la Genèse frappe non seulement par la nature choquante de son récit, mais aussi par le contraste entre sa grande importance et la brièveté de son évocation. Le dialogue y est réduit au minimum, Abraham ne faisant aucune protestation face à la terrible requête de Dieu et ne montrant aucun état d’âme dans son exécution. Une attitude d’autant plus surprenante que, dans d’autres épisodes de la Genèse, le patriarche se débat avec Dieu, lui demandant des informations supplémentaires et même des preuves. Pensons plus spécialement à Sodome et Gomorrhe où Abraham négocie le sort des habitants dans un marchandage digne d’un souk: «Abraham reprit et dit: ‟Je vais me décider à parler à mon Seigneur, moi qui ne suis que poussière et cendre. Peut-être sur cinquante justes en manquera-t-il cinq! Pour cinq, détruiras-tu la ville?” Il dit: ‟Je ne la détruirai pas si j’y trouve quarante-cinq justes”. Abraham reprit encore la parole et lui dit: ‟Peut-être là s’en trouvera-t-il quarante!” Il dit: ‟Je ne le ferai pas à cause de ces quarante”...» (18, 27-33). Et ainsi de suite. Finalement, marché conclu pour dix justes!

    Suite mercredi

    * Ce texte a été publié en décembre 2020 dans la revue littéraire La Cinquième Revue, qui demandait à des écrivain(e)s de convictions différentes de se confronter au livre par excellence : la Bible.

     

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  • Ma vie n'est pas un roman (Jean-Bernard Vuillème)

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    par Jean-Michel Olivier

    images-1.jpegÉcrivain et journaliste, Jean-Bernard Vuillème (né en 1950), vit à La Chaux-de-Fonds, mais il a beaucoup voyagé. Écrit entre Cernier, Paris et Berlin, Lucie*, paru en 1995 aux éditions Zoé, est un livre inclassable, comme la plupart de livres de Vuillème, mais intrigant et qui ne cesse de fasciner. Il vaut la peine de le relire — ne serait-ce que pour l'hymne qu'il chante à ce prénom magique — Lucie — qui hante le récit.

    Récit ou roman ? L'écrivain Franz Schötz ne se pose pas la question. Étendue sur le canapé, lisant par-dessus son épaule, Lucie n'a qu'une demande : écris-moi. Qu'il faut entendre dans les deux sens du terme : écris-moi une histoire et écris-la pour moi. Mais Schötz tourne autour du pot : il est en mal d'inspiration, ou du moins de narration. Il aimerait répondre au désir de Lucie, qui lui demande de raconter une histoire, son histoire, leur histoire, mais cela ne vient pas. Il s'échine à décrire un verre de bière, sans y arriver vraiment. Les mots lui font défaut. Le langage le trahit.

    Pourtant, des personnages naissent de sa plume, un peu perdus comme lui, ou abandonnés dans la nuit d'un tunnel. C'est d'abord ce touriste belge à qui un voleur facétieux dérobe ses papiers dès qu'il arrive à Paris. Sans identité et sans le sou, le « prétendu Blondiau » erre dans les rues de la capitale comme un mendiant sans domicile. Ensuite, il y aura Giacomo, un homme qui traverse à pieds le tunnel du Simplon pour rejoindre sa famille. Il marche dans le noir, sa lanterne à la main, en manquant se faire écraser par les convois qui passent à toute vitesse. Ces deux avatars de l'écrivain, l'homme sans identité et le marcheur dans la nuit, ne suffisent pas à Lucie qui en veut plus — non des histoires à dormir debout, mais une histoire vraie, la sienne, la leur, qui soit comme l'enfant qu'elle désire ardemment.

    images-2.jpeg« Ainsi passais-je mes journées le cul sur une chaise installé dans l'infini virtuel de la littérature à ressasser ce qui fut, inventer ce qui pourrait être et supputer ce qui aurait pu advenir au point que j'en attrapais des fourmis dans les jambes (…) et finalement n'y tenant plus, je me précipitai dans la rue hors de moi-même, et peut-être au-devant de moi, prêt à tout et disposé à rien. »

    Avec l'écrivain Schötz, on pense aux personnages de Kafka ou de Robert Walser, perdus dans un monde dont ils ne connaissent pas (ou feignent d'ignorer) les règles et poursuivis par un destin d'autant plus impitoyable qu'il est aveugle.

    À mesure que le récit progresse, la mystérieuse Lucie se détache du narrateur et l'on comprend alors que le livre qu'il essaie vainement d'écrire sera un livre de deuil et de séparation. « À la fin, je ne saurai plus. J'aurai perdu le goût de dire et je m'accrocherai comme une tique à mon propre sang. Ce livre pourrait être un livre qui se nourrit de son mal, ébauche d'histoires sans fin se reformant comme autant de croûtes successives sur une plaie grattée par habitude. J'enfilerai machinalement des mots sur les lignes tendues à travers les pages et des lambeaux de mémoire suspendus au fil de l'écriture sècheront au vent de l'amnésie. »

    Lucie dicte sa loi, les battements du cœur de Schötz et le rythme de son livre. Mais à la fin elle se rebiffe : « Je ne veux plus être traitée comme un personnage, dit-elle. Ma vie n'est pas un roman. » Vuillème met admirablement en scène le dilemme éternel de l'écrivain : vivre ou écrire, il faut choisir ! En choisissant l'écriture – bribes de conversations, embryons d'histoires, morceaux de fiction, tranches de vécu — Schötz a perdu insensiblement Lucie qui se détache de lui et s'en va élever seule l'enfant qu'il lui a fait.

    L'écriture dense et précise de Vuillème, son humour, sa fantaisie constante et sa tendresse, font de Lucie un livre qu'on n'oublie pas de sitôt. Autopsie d'un amour, projet d'un livre rêvé et avorté, incommunicabilité : il y a de tout cela dans ce texte à tiroirs, qui est aussi une réflexion saisissante sur le couple moderne.

    * Jean-Bernard Vuillème, Lucie, éditions Zoé, 1995.

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  • Dans la ville morte (Bernadette Richard)

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    images-1.jpeg

    par Jean-Michel Olivier

    Bernadette Richard est une grande voyageuse. Elle a sillonné les routes du monde avant de revenir à La Chaux-de-Fonds, où elle est née en 1951. Elle a déménagé 58 fois et est impatiente de préparer son 59è déménagement. Elle appartient à cette famille d'écrivains suisses (Cendrars, Bouvier, Ella Maillard) qui ont la bougeotte.

    Son dernier livre nous emmène dans une zone interdite : celle de Tchernobyl, qui qui restera dans les mémoires comme la première et la plus importante catastrophe nucléaire de l'histoire. images-2.jpeg
    Extrêmement bien documenté, Dernier concert à Pripyat*, un roman bref et nerveux, écrit sous forme de chronique, mêle souvenirs personnels (l'auteur a visité les lieux en 2013) et réflexions sur le monde post-apocalyptique. Car Tchernobyl a bien marqué la fin d'un monde (avril 1986) à la fois politique, écologique et économique. On se souvient que la catastrophe (l'explosion du 4è réacteur de la centrale nucléaire) a d'abord été occultée, puis minimisée, avant de disparaître des radars médiatiques. Mitterrand ne disait-il pas que « les nuages de Tchernobyl se sont arrêtés à la frontière française » ? 

    S'étant rendue sur place, Bernadette Richard mène l'enquête, pas seulement comme journaliste, mais surtout comme romancière. Elle nous livre une chronique qui pourrait être une fable contemporaine. Que faire après la fin du monde ? Comment continuer à vivre malgré tout ? ecole_pripyat_Bernadette_Richard_Miralles-768x576.jpgLes personnages de son Dernier concert à Pripyat, tous nés dans la zone et attachés à cette terre contaminée qui est leur mère patrie, décident d'y retourner. Pour explorer leur ville morte. Pour aider ceux qui y sont restés. Pour montrer que la vie et la musique auront toujours le dernier mot. Ils ne sont pas les seuls car, dans la ville abandonnée et interdite d'accès, une vie clandestine s'est développée, avec ses irréductibles, ses pilleurs de ruines, ses nostalgiques du passé. C'est une nouvelle communauté de résistants que Bernadette Richard décrit avec tendresse et brio. Bien sûr, la mort rôde à chaque page. Invisible. Menaçante. Tout, ou presque, est irradié à Pripyat, les êtres comme les objets, la terre comme les arbres. artstreet_tchernobyl_Bernadette_Richard_Miralles-768x512.jpgC'est une folie que de vouloir y habiter ou y retourner. Mais les personnages de Bernadette Richard sont tous fous bien sûr — ce qui les rend touchants et intéressants. Chacun essaie de mener sa barque loin du chaudron maudit de la centrale (qu'on a recouvert d'un immense sarcophage de béton qui se fissure avec le temps). Mais chacun y retourne, parce qu'on retourne toujours sur les lieux de sa naissance, plein de questions, de désirs et de souvenirs.

    Et ce dernier concert, dans la ville morte, a valeur de symbole : malgré la catastrophe, la tristesse de ces lieux dévastés, il est possible de vivre encore et de jouer de la musique, de se réunir et de faire la fête jusqu'aux premières lueurs du jour. Après l'apocalypse, la vie reprend.

    Comme un ultime pied de nez à la mort. 

    * Bernadette Richard, Dernier concert à Pripyat, roman, l'Âge d'Homme, 2020.

    ** Les deux dernières photos illustrant l'article sont des photos de © Bernadette Richard.

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  • McDonald ou restaurant trois étoiles?

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    Par Pierre Béguin

    Il en va toujours ainsi. C’est inévitable. Chaque période traversée par un événement spécial voit en proliférer des cohortes. 
    Je veux parler de tous ces opportunistes et ces tartufes qui se hissent sur des circonstances particulières pour atteindre une petite notoriété médiatique que leur médiocrité ne leur aurait pas permis d’acquérir en temps normaux. Avant, lesdites circonstances dépassées, de retourner à l’anonymat qu’ils n’auraient jamais dû quitter. 
    La période Covid ne fait pas exception. Et la production de livres en est la preuve.
    La première vague de ce printemps à peine terminée, le déconfinement à peine commencé, que déjà les librairies proposaient, bien en vue dans leurs rayons, les premiers livres sur la pandémie. «Mon confinement», «Mon journal de la pandémie», ou quels que fussent leurs titres – je ne m’en souviens plus – je me demande bien comment un lecteur potentiel qui sort de deux mois de confinement peut avoir envie d’y retourner aussi sec au travers des élucubrations d’un quidam qui l’a vécu dans les mêmes conditions que lui. Vice ou pathologie?
    La deuxième vague à peine commencée, un demi-confinement qui ne veut pas dire son nom et qui joue au yo-yo pour contrôler les colères, et voilà que suit immédiatement une deuxième vague de livres bien en vue sur les rayons. Au hasard: Vaincre les épidémies, ou de la prise de conscience aux gestes qui sauvent Aux origines de la catastrophe, ou pourquoi en sommes-nous arrivés là? - etc. etc.
    On le voit, les titres ont changé. On ne comprend encore rien à ce virus, mais déjà des spécialistes nous disent tout ce que personne ne sait, pas même lesdits spécialistes. 
    Et puis, il y a aussi les inévitables figures connues de la première vague auxquelles on a demandé d’écrire en urgence - ou plutôt de faire écrire par le journaliste de service - leur expérience pour surfer sur leur nom, inconnu du grand public il y a quelques mois encore. Si possible avec leur portrait en grand sur la couverture – leur visage, à force d’envahir les écrans, nous étant souvent plus familier que leur nom. A titre d’exemple: Daniel Koch, calme dans la tourmente - et je vous passe les autres.
    Et puisque la période s’y prête, saupoudrons-là d’un zeste de sagesse et de philosophie bon marché. Alors vite, adressons-nous à nos trois grands sages qui vont nous concocter un nouvel Abécédaire de la sagesse, des fois que nous serions trop cons nous-mêmes pour «trouver la voie». 
    On imagine très bien quels seront les livres qui vont accompagner la troisième vague. Viendra bientôt le temps des règlements de compte, le temps de ceux qui savaient tout dès le début, «qui nous avaient pourtant bien dit que...». On se réjouit.
    Bon! Il y a ces lecteurs ou lectrices qui veulent des livres leur permettant de macérer dans le problème, certes. Mais il y a aussi, à l'opposé, celles et ceux qui veulent des livres pour "se changer les idées". Et surtout ne pas réfléchir, «ne pas se prendre la tête», comme ils (elles) disent. Pas de problème! On a ce qu’il vous faut! Alors, bien en vue à côté des livres traitant du Covid et de ceux proposant une sagesse «prête-à-porter», on voit trôner les inévitables Guillaume Musso, au titre en forme de clin d’oeil (La vie est un roman), ou encore Marc Lévy, au titre plus énigmatique (C’est arrivé la nuit).
    Ainsi font font font les livres au temps du coronavirus.
    Je comprends les éditeurs. Je comprends les libraires. Mais je ne comprends pas les lecteurs. 
    La plus petite librairie regorge de classiques qui sont autant de chefs-d’oeuvre. A prix égal, et à moins d’être Américain(e)s, préférerions-nous aller dans un McDonald ou dans un restaurant trois étoiles? 
    Le consommateur ou la consommatrice, en matière de livres, préfère le McDonald. Et pourtant, il (elle) n’est pas Américain(e)!

    Pas encore!

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  • Lucie fair ou Lucie fer?

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    Par Pierre Béguin 

    Lucie d'enfer.jpgMême si Les Fleurs du Mal en sont une référence récurrente, c’est à d’autres fleurs, en l’occurrence Les Fleurs bleues, que m’a fait songer tout d’abord le dernier roman de Jean-Michel Olivier: comme celui de Raymond Queneau, Lucie d’enfer (c’est son titre) est pavé de références littéraires. Il se construit sur elles, il se développe par elles, il s’éclaire grâce à elles. A tel point que le lecteur – du moins ce fut mon expérience – croit en débusquer là même où l’auteur, peut-être, n’avait pas l’intention d’en mettre.

    Voilà pour les références implicites. Mais il y a les références explicites. Et là, c’est avant tout aux femmes de Nerval que l’auteur genevois nous renvoie, à Aurelia, à Sylvie et aux Filles du feu qui, à l’image d’une fameuse scène de Sylvie, font une véritable ronde tout au long du livre.

    Jean-Michel Olivier va-t-il nous rejouer la partition du narrateur romantique obsédé par l’image évanescente, inaccessible, chimérique de la femme mystérieuse, multiple, comme Nerval fut obsédé par le souvenir de l’actrice Jenny Colon? Qu’on se rassure, ce n’est pas le style de la maison, et c’est très bien ainsi.

    Certes, tout comme l’Adrienne de Nerval, celle d’Olivier, d’une certaine manière, entre aussi en religion. Mais ce ne sont ni le même Dieu ni les mêmes prières. En voici le portrait, assez truculent: «Depuis six mois, je vivais avec Adrienne, la directrice d’un journal féminin, très belle, très névrosée (j’aime la juxtaposition des deux adjectifs qui dit tout en deux mots: c’est aussi cela le travail d’écrivain). Pas un jour sans une nouvelle indignation, une bonne cause à défendre, une invitation à manifester. Elle se rechargeait en s’opposant. Une vraie pile colérique.» Son credo? Changer les hommes! Un travail de longue haleine: «des manifestations, des attaques répétées contre la virilité, les privilèges masculins, l’inégalité entre les genres. Aux yeux d’Adrienne, d’un bleu profond et mystérieux, il suffirait que les hommes soient des femmes, qu’ils abandonnent cette culture du phallus qui leur pèse et ne mène nulle part. Faisons la grève des utérus! lança-t-elle un jour, farouche et enjouée. Célébrons l’abstinence, la sororité, le fétichisme, la sodomie, la zoophilie et l’avortement! Ne laissons pas pénétrer dans nos vagins une seule goutte nationale catholique...»

    Le discours semble réaliste. Cependant, on le comprend, on évolue en pleine parodie. Et avec les autres femmes du narrateur itou. Ainsi d’Aurélie qui, comme l’Aurelia de Nerval, est une actrice de renom, mais qui préfère aux rôles d’oie blanche les rôles de salopes et de tueuses sans coeur. Quant au sexe, «l’égalité au lit ne la faisait pas bander. Elle préférait le fouet et les menottes. Dans l’amour, elle aimait prendre les rennes, puis les lâcher, puis les reprendre...»

    Ainsi également de Sylvie, «une étudiante en lettres qui travaillait à une thèse sur Michel Leiris intitulée La Littérature et le Mâle. Elle voulait déconstruire tous les stéréotype de la domination masculine, déjà bien mis à mal par Leiris et Bataille, et montrer que la femme – tantôt victime, tantôt martyre ou tantôt actrice d’un jeu de dupes – incarnait désormais l’unique espoir de rédemption pour une humanité à la dérive. C’était une féministe qui détestait les femmes. Elle était d’une jalousie féroce, territoriale comme un pitbull». Même si, comme chez Nerval, Sylvie et Adrienne sont en concurrence, on est bien loin de la jeune dentellière du village et de la châtelaine religieuse des Filles du feu. On évolue à rebrousse-poil, dans le politiquement incorrect. C’est jouissif, et c’est bien là que doit se positionner un écrivain digne de ce nom.

    Mais la figure dominante, obsédante, est celle de Lucie, une jeune fille rencontrée durant les années de collège, aux allures de Françoise Hardy ou de Joan Baez, et aux «yeux couleur pervenche brillants et clairs comme s’ils sortaient d’un bain de larmes». «Pendant longtemps, précise le narrateur, j’ai murmuré son prénom à mi-voix, comme une obscénité joyeuse. J’aimais cette vibration dans mes mâchoires, ces deux syllabes lumineuses et liquides entre mes dents serrées: Lu-cie.»

    Il n’est pas le seul. Tous les collégiens tournent autour «comme des guêpes». Les professeurs eux mêmes ne sont pas insensibles. Mais Lucie est farouche, libre, inaccessible. S’il en est fou amoureux, le narrateur, un nommé Simon, une sorte de double littéraire de l’auteur déjà aperçu dans Passion noire, devra se contenter, dans des scènes assez cocasses, d’ersatz dérisoires de sexe ou, au mieux, de coitus interruptus. Sauf que, selon un schéma également développé dans Passion noire, d’égérie, Lucie va peu à peu se transformer en diablotin(e) pour construire l’enfer de notre pauvre narrateur. Pour Jean-Michel Olivier, décidément, dans les relations amoureuses hommes-femmes, les victimes ne sont pas celles que le féminisme décrit, ni les bourreaux ceux que le féminisme décrie.

    Le roman se construit sur quatre chapitres, chacun correspondant à une rencontre – fortuite ou non – entre Lucie et le narrateur, à une époque – l’odyssée de Lucie se déroulant sur environ 25 ans – et à un lieu – de Genève à Montréal en passant par l’Ecosse, jusqu’à la scène finale, dans le Jura, au nom évocateur, Les Enfers.

    A chaque chapitre, à chaque époque, à chaque rencontre, on assiste, selon le schéma de la parodie, à une dégradation de la relation, et à un renversement des rôles. De soupirant éperdu, Simon devient poursuivi effrayé. Mais dans toutes les situations, c’est toujours Lucie qui mène le bal, qui impose sa volonté contre celle de Simon, comme Marie l’imposait déjà dans Passion noire. C’est là la faiblesse de l’homme.

    Et cela, même si Lucie, à chaque chapitre, perd un peu de son pouvoir d’attraction. A Montréal déjà, «Lucie a pris un peu de poids. Sa taille n’est plus aussi fine. Et ses seins sont plus lourds». Mais pour Simon, toujours amoureux, elle reste aussi désirable qu’elle l’était à l’adolescence. En Ecosse, c’est pire: «Lucie avait beaucoup changé. Ses cheveux sombres, coupés courts, étaient semés de filaments d’argents. Son visage s’était creusé; son corps très amaigri». Là, c’est elle qui se jette sur Simon qui, lui, en éprouverait plutôt de la répulsion. Aux Enfers, le changement est encore plus frappant: «Comme Lucie a changé! Ce n’est plus la madone du collège qui se donnait des airs de Françoise Hardy avec ses cheveux longs et sombres, ni celle que j’ai revue à Montréal en 2012, ni celle enfin de l’île de Skye...» Bref, Simon, c’est Frédéric Moreau revoyant Madame Arnoux dans l’épilogue de L’Education sentimentale.

    Quant au sexe, à chaque rencontre, ce sera un échec. A l’adolescence, Lucie s’étant fait mordre par une vipère, Simon doit se contenter de sucer, embrasser, lécher la plaie ouverte avec, pour seule sensation, pour unique extase, le goût du sang métallique et du venin qui se mélangent.

    A Montréal, enfin, il touche au but, si l’on peut dire: «Je guide sa main droite vers mon sexe. Elle se laisse faire docilement et sa respiration s’accélère. Je vais entrer en elle très lentement, très doucement, quand quelqu’un se glisse dans le lit. C’est Léo, son fils, qui n’arrive pas à dormir...» Et Simon, à nouveau frustré, devra se satisfaire toute la nuit du râle de contentement de l’enfant suçant le sein de sa mère. Encore raté!

    En Ecosse, c’est pire, même si, cette fois, c’est Lucie qui prend les devants: «Elle me plaqua contre le mur, colla ses lèvres contre les miennes si brutalement qu’elle me fit mal. Elle glissa son genou entre mes jambes, mais je ne bandais pas». Se faisant plus entreprenante, Lucie amorce une fellation. Simon sent enfin son désir reprendre force: «Soudain, un bruit se fit entendre. Une silhouette se dessinait, là-bas, sur les vitres sales du hangar. Dans la lumière brumeuse, un homme tenait quelque chose à la main – une fourche?» Un beau symbole phallique – ou diabolique – pour une nouvelle interruption… et un nouvel échec.

    Aux Enfers, Jean-Michel Olivier pousse l’ironie encore plus loin: dans une scène de balade à cheval qui n’est pas sans rappeler celle où Rodolphe Boulanger va enfin posséder Emma Bovary, Lucie emmène Simon dans une forêt. Mais, contrairement à Rodolphe qui atteint parfaitement son but, contrairement à Emma qui rêvasse encore toute émerveillée au bord de l’étang, pour Simon et pour Lucie, ce sera encore un échec: «Lucie se rhabilla. La magie s’était dissipée. Nous remontâmes en selle». C’est là toute l’ironie: avec Lucie, Simon n’aura connu que l’enfer sans jamais avoir goûté au paradis.

    La dernière scène est une parfaite métaphore de cette relation: sous l’injonction de Lucie, Simon creuse une fosse, soit disant pour y déterrer des nids de guêpes. Il n’y trouve d’abord qu’un vieil exemplaire des Fleurs du Mal ouvert sur un poème évocateur, les Bijoux:

    «La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,

    Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,

    Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur,

    Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures...»

    Creuse encore! lui ordonne Lucie.

    Finalement, Simon tombe sur un morceau de crâne humain. Le cadavre du dernier mari de Lucie ou, comme Hamlet, la vision de son double?

    Moi, c’est à Mallarmé que j’ai songé:

    «… et plus las sept fois du pacte dur

    De creuser par veillée une fosse nouvelle

    Dans le terrain avare et froid de ma cervelle

    Fossoyeur sans pitié pour la stérilité...»

    La quête de la femme idéale, la soumission à la muse, dût-elle se conclure par l’obéissance à la Gorgone, ne débouche que sur du vide, sur un terrain stérile, dans une fosse où l’on ne peut que contempler sa propre mort.

    De toute évidence, Jean-Michel Olivier s’est beaucoup amusé à écrire ce roman parodique qu’il définit comme un «conte noir», à la manière des Contes cruels de Villiers de l’Isle Adam. Un amusement qu’il sait faire partager. Un mot peut à lui seul résumer notre sentiment à cette lecture: jouissif!

    A ne manquer sous aucun prétexte!

     

     

     

     

     

     

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  • CEVA, cherchez l'erreur! III

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    Par Pierre Béguin

    Avant de conclure brièvement notre saga genevoise, une anecdote qui ne concerne pas directement le CEVA, mais qui vaut tout de même la peine d’être narrée.
    Au Bachet, il y a un bureau de réception des TPG. J’en profite pour aller renouveler l’abonnement annuel de mes filles:
    - On ne fait plus ça ici, me répond l’employé avec son uniforme frappé des lettres TPG sur la poitrine, pour le renouvellement des abonnements vous devez aller soit à Pont-Rouge, soit à Cornavin, soit à Rive.
    Zut! Pont-Rouge, j’en reviens justement. Et pour diverses raisons, je ne peux pas procéder à ce renouvellement sur internet. Mais il ne sera pas dit que je sois venu ici pour rien. Moi qui prends pourtant souvent le tram, je n’étais pas parvenu, la veille, sur le distributeur de tickets (vous savez, celui qui, depuis peu, rend enfin la monnaie), à me procurer le ticket valable une heure. Avais-je commis une erreur? Avait-on changé quelque chose sur ces distributeurs? Je hasarde la question:
    - Je n’en sais rien, me répond l’employé avec son uniforme frappé des lettres TPG sur la poitrine, je ne m’occupe pas du commercial.
    - Mais vous ne prenez jamais le tram? M’enquiers-je tout de go.
    - Non, jamais! Me répond impassible l’employé avec son uniforme frappé des lettres TPG sur la poitrine.
    J’avais oublié cette absurdité bien de chez nous! Les seules personnes qui disposent d’un parking à voitures au Bachet, ce sont les employés des TPG. Et ils ne s’en privent pas. Pour les usagers de la gare – peu nombreux il est vrai – comme pour ceux du réseau bus-tram, pas une place! Cherchez l’erreur! On vit décidément une époque formidable!
    Pour autant, je reste avec une double question lancinante qui, encore une fois, n’aura pas de réponse:
    - Mais à quoi peut donc bien servir une gare CFF si coûteuse, si immense et si vide, sans rien à l’intérieur et sans une seule place de parking à l’extérieur?
    - Mais à quoi peut donc bien servir l’office des TPG au Bachet?
    Et ce long silence des espaces transports publics m’effraie...
    Ce n’est pas fini.
    Retour donc à Pont-Rouge. Je cherche l’office des TPG. Introuvable. Je demande aux quelques rares passagers, aux commerçants alentour, aux passants… Je pense au capitaine Haddock au Pérou: No sé, no sé, no sé… (les tintinophiles comprendront). Au bout d’une vingtaine de minutes, miracle! Je tombe par hasard sur l’entrée de l’office, cachée dans une petite rue où personne ne passe:
    - Mais pourquoi ne mettez-vous pas une enseigne bien visible sur la grande artère où circulent les trams? demandai-je courroucé par tant de temps perdu.
    Réponse de l’employé avec son uniforme frappé des lettres TPG sur la poitrine:
    - Nous occupons des locaux des CFF et les CFF nous interdisent de placer une telle enseigne côté route du Grand-Lancy.
    Ne cherchez plus l’erreur: parmi ceux qui parviendraient encore à rater l’examen pour devenir cons figurent en première ligne les CFF. Seront-ils talonné par les TPG? Encore un suspense insoutenable.
    Conclusions:
    1. Qu’il fait bon vivre dans cette ville!
    2. Alors que le CEVA relie Annemasse et Cornavin, à la douane de Bardonnex, l’autoroute de contournement est toujours aussi congestionnée – voire plus selon l’avis des habitants concernés – comme toutes les artères entre Perly et Plan-les-Ouates. Ou ailleurs, d’ailleurs.
    Sur ce point, oui, cherchez l’erreur!

                                            Much Ado About Nothing

     

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  • CEVA, cherchez l'erreur! II

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    Par Pierre Béguin

    7 h 50, gare du Bachet.
    Une remarque liminaire tout d’abord: personnellement, j’apprécie le CEVA, c’est un moyen de transport très pratique pour me rendre à Cornavin. Sauf que je me rends à Cornavin cinq à six fois par année et que, dans l’autre sens, direction Annemasse, je dois avouer humblement que je n’ai guère de raisons de m’y rendre. Mais foin d’égoïsme! De nombreux Genevois et frontaliers doivent se réjouir quotidiennement de l’existence du CEVA. Du moins si j’en crois cette affirmation toute fraîche de M. Christian Dupessey (nouvellement élu à la tête du Genevois français) qui se félicite du succès du CEVA dont la fréquentation, précise le nouvellement élu, malgré les circonstances extrêmement difficiles, atteint le 70 % du taux d’occupation. Bigre! C’est un plébiscite!
    7 h 50, gare du Bachet donc.
    CEVA11.jpgLa première chose qui frappe, c’est que les déprédations ont suivi de peu l’inauguration. Cela promet! Quant à la gare – ces fameuses gares Jean Nouvel qu’on nous avait annoncées magnifiques, quoique très chères – ce n’est qu’une énorme boîte semi-ouverte absolument et désespérément vide: ni guichets, ni magasins, ni même toilettes (elles sont à l’extérieur près du garage à vélo, et payantes) et, bien entendu, pas âme qui vive! CEVA12.jpgMais pourquoi donc une telle construction, une telle dépense, pour recouvrir un immense espace vide… aussi lugubre? Encore une question – et avec le CEVA elles sont nombreuses – qui restera sans réponse. En revanche, pas besoin d’être Jérémie pour deviner l’odeur d’urine qui pourrait imprégner la gare Jean Nouvel du Bachet lorsque le stade de la Praille y déversera des milliers de supporters imbibés de bière. Encore que… Le stade étant aussi immensément vide que la gare, ce scénario, en l’état, paraît très improbable (serait-ce une spécialité genevoise de construire des choses grandioses en pensant que, justement parce qu’elles sont grandioses, elles vont immanquablement se remplir?).
    CEVA16.jpg7 h 55, quai 2. Le train est prévu à 8 h 04. Trois personnes attendent dans un silence de mort. A 8 h 02, annonce aux haut-parleurs: «Arrivée du train pour Coppet, quatre voitures sont fermées, prière d’attendre aux secteurs A,B,C!» Quatre voitures fermées, ça commence bien! Aucune importance, cependant: dans cette partie du wagon – comme ailleurs d’ailleurs – seuls huit sièges sur seize au total sont occupés. CEVA15.jpg
    8 h 06, gare de Pont-Rouge.
    Les Acacias, les banques, la zone artisanale, la foule! Que nenni non point! J’ai le temps de compter une vingtaine de personnes qui descendent du train, tranquillement, toujours dans un silence de mort. Il faut dire que cette gare n’a rien à envier à celle du Bachet. Reste à espérer que les gares du CEVA, à l’opposé de la Nature de Pascal, n’aient pas horreur du vide.
    8 h 08, quai 1. Ma rame de retour me file sous le nez. Je dois attendre la prochaine prévue à 8 h 23. Le quai 1 comme le CEVA14.jpgquai 2 sont absolument déserts. Le soleil vient mettre un peu de baume dans cette désolation, mais je ne peux m’empêcher d’imaginer ce même décor un matin de novembre, dans le froid et l’obscurité humide… Avant de réaliser que, de toute façon, il n’y aura pas grand monde pour vivre ce cauchemar. C’est déjà ça!
    8 h 20, annonce aux haut-parleurs; «Arrivée du train pour Annemasse. Quatre voitures sont fermées, prière d’attendre aux secteurs C,D,E». Pour Annemasse? Ah bon! Et moi qui croyais encore stupidement que le CEVA constituait au moins ce fameux maillon manquant pour relier le réseau nord-sud! Si c’est pour aller à Annemasse, le tram 12 existait déjà… Avant de me souvenir qu’une amie m’avait signalé que beaucoup de rames, dans l’autre sens, s’arrêtaient à Cornavin. Là aussi il y avait le tram! Deux milliards d’investissement pour relier Cornavin à Annemasse! Je suggère ce slogan aux CFF: «Avec le Léman Express, tu t’attends au pire, t’es encore surpris!»
    8 h 23, treize personnes (tout de même!) montent dans le train. De Pont-Rouge à Bachet, le compartiment est au trois quart vide.CEVA13.jpg
    Pour plus d’objectivité, j’ai voulu refaire la même vérification par temps couvert et une demi heure plus tôt. Soyons honnête, il y a semble-t-il deux fois plus de passagers à 7 h 30 qu’à 8 h. (une trentaine est descendue au Bachet et une vingtaine attendait le train). Les sièges étaient aux deux tiers occupés, ce qui, aux heures de pointe, reste tout de même une faible occupation – rien à voir avec le tram 12, par exemple. Répétition à l’identique à 10 h: seuls deux sièges, dans tout le wagon, sont occupés!
    Le CEVA atteint 70 % du taux d’occupation, prétend le nouvellement élu à la tête du Genevois français. Mais à quel seuil de sous occupation ont-ils fixé le 100 %?
    Je vous laisse à cette question et vous donne rendez-vous jeudi matin pour la conclusion de cette saga aussi passionnante que typiquement genevoise.

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  • CEVA, cherchez l'erreur! I

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    Par Pierre Béguin

    Avec tous ces délires idéologiques et sanitaires qui nous tombent dessus à répétition, on en viendrait presque à oublier le CEVA (Le Léman Express, rien à faire, je ne m’y fais pas! Ce doit être le mot «Express»).
    Heureusement, il y a Béguin!
    Moi qui avais consacré à cette «chose» de multiples billets sur Blogres depuis l’annonce de sa réalisation jusqu’à son acceptation par le peuple à la suite d’une votation que nos autorités voulaient absolument éviter et qu’elles ont tout fait ensuite pour fausser, je m’étais promis d’y revenir une fois sa mise en service effective. Dam! Quand on tient un tel os, on ne le lâche pas facilement…
    Pour mémoire – beaucoup de citoyens, hélas, l’ont très courte (la mémoire, donc!) – le CEVA, c’était ce truc qu’on nous a vendu d’abord à 900 millions, puis à 1,4 milliard (promis juré, aucun dépassement, parole de Robert Cramer) et qui aura coûté finalement près de 2 milliards, mais dont la mise en service devait mettre Genève sur les rails du XXIe siècle en résolvant une bonne partie de ses problèmes de mobilité, voire, pourquoi pas – soyons fous ! – l’ensemble de ses problèmes. Jugulés, les embouteillages à la frontière en début et fin de journée! Terminés, les routes et les villages saturés! Finis, les problèmes de congestion sur l’autoroute de contournement! Car le CEVA, c’est comme le cheval d’Attila: sur les rails où son train passe, tous les embouteillages trépassent. Vous verrez, nous promettait-on la bouche en coeur, il y aura un avant et un après CEVA (aussi sûrement qu’il y aura, dans nos comportements, un avant et un après COVID). Bref, comme le dit si bien le Chat: «Si un jour on instaurait un examen pour devenir con, je parie qu’il y en a encore qui arriveraient à le rater».
    Or donc, dans la perspective d’en remettre une bonne couche, au retour d’un de mes nombreux tours à vélo, je me postai l’automne dernier, vers 17 heures, à la sortie de Perly, sur le pont qui enjambe l’autoroute avant la douane de Bardonnex, afin de photographier cet interminable embouteillage que la mise en service imminente du CEVA allait reléguer au rang de ces catastrophes d’un temps révolu qu’on regarde désormais avec condescendance. Avec le projet, bien entendu, d’y retourner une année plus tard, même lieu, même heure, «même pomme», même photo. C'est maintenant chose faite.
    Cherchez l’erreur !
    CEVA1819.jpg

     

     

     

     

     

     

    On nous aurait menti ? On nous avait pourtant promis! Jusque dans les commentaires qui s’opposaient vertement à mes critiques blogresques sur le CEVA.
    Tenez, par exemple, Philippe Souaille, journaliste de son état: «Le CEVA va réduire les embouteillages à Bardonnex parce que si les transports publics efficaces sont organisés pour irriguer le CEVA, avec des parkings et des mesures de dissuasion, cela va marcher. Le flot s’agglutine à Bardonnex et dans les communes avoisinantes parce que c’est là que c’est le plus pratique actuellement. Mais il n’y a aucune fatalité. Et un tram vers Saint-Julien poursuivant vers les parkings d’échanges à la sortie de l’autoroute est aussi nécessaire...».
    Cher Philippe Souaille, j’ignore votre âge, mais je prends le pari que ce tram, vous ne le verrez pas de votre vivant, ni moi non plus d’ailleurs. Quant aux parkings… vous connaissez l’Arlésienne?
    Ou encore un certain Juan, qui, tout en cachant son nom, se prétendait haut et fort urbaniste: «Un habitant de Haute-Savoie travaillant à Genève pourra avec le CEVA laisser sa voiture à Machilly ou à La Roche avant de prendre le RER, Pourquoi le RER serait-il vide? A Zürich, il est plein depuis sa création». Tiens, c’est vrai, Juan, expert en urbanisme, pourquoi le CEVA serait-il vide? Faudra que j’aille vérifier – J’y suis donc aller, vérifier, dès 7 h 30 le matin direction gare du Bachet. Mais le compte-rendu de cette aventure, vous le lirez sur Blogres mardi matin. Chaque critique en son temps. Cela dit, je peux d’ores et déjà vous l’assurer, vous n’allez pas être déçu.
    Allez! Dans cette attente, juste pour la route, je ne résiste pas à vous resservir deux déclarations tonitruantes de nos politiques ou autres thuriféraires du CEVA, avant sa mise en service naturellement.
    A tout Seigneur, tout honneur, Robert Cramer: «Le budget de l’ordre du milliard de francs sera tenu (…) Je demande à être jugé sur pièces. Depuis que je suis au gouvernement, aucun projet n’a dépassé l’enveloppe qui lui a été allouée.» Cher Monsieur Robert Cramer, consolez-vous, il faut un début à tout!
    Gabriel Barrillier, député radical, co-président du comité Pro-CEVA: «Ce projet va générer du travail pour mille personnes et l’essentiel sera attribué à des entreprises suisses et genevoises» (ce Cassandre de l’économie a oublié la loi qui oblige à faire des appels d’offre dans toute l’Union européenne. Résultat? Plus de 90% du gros œuvre fut attribué à des groupes non genevois, dont 41,1% au consortium Vinci France qui ramasse le jack pot: le traitement des déchets du chantier devisé à 319 millions de francs, déchets qu’on a transportés par camion dans le sud de la France. Bonjour le bilan écologique!).
    Oui, bien sûr, je pourrai encore parler de toutes les vicissitudes qui ont accompagné la mise en service de notre perle genevoise des transports, du manque de conducteurs formés (on ne les avait pas prévus, dis-donc!), des différends franco-suisse sur les trains et leur entretien, des parkings qui n’existent pas, etc. et j’en passe. Autant de sujets que j’avais déjà abordés dans mes billets d’antan et sur lesquels il paraîtrait, aujourd’hui qu’ils sont avérés, mesquin de ma part de revenir. Je me contenterai de préciser que, pendant ce temps, le métro lausannois est bondé à la grande satisfaction des Vaudois, et les routes et autoroute genevoises sont toujours congestionnées.
    Rendez-vous donc mardi matin, 7 h 50, gare du Bachet. Les quais seront-ils encombrés? Les wagons bondés? Suspense! Vous le saurez en lisant la suite dans Blogres.

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  • Assurance maladie: parlons chiffres!

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    par Pierre Béguin

    Les chiffres sont ennuyeux, mais ils sont entêtés et, à l’exception de ceux des statistiques, difficilement manipulables sans une grande dose de mauvaise foi.
    Sous le contrôle d’un ex collègue du Collège Calvin, professeur de mathématiques émérite et néanmoins ami, je me suis livré à une série de calculs concernant les primes d’assurance maladie.
    La Lamal existe depuis 25 ans et – chiffre officiel – son augmentation moyenne annuelle est de 3.7 %. Ce qui signifie que, si l’on part d’une prime de frs X, elle s’élèvera l’année suivante à 1,037 fois X. Après 4 ans, elle coûtera donc X fois 1.037 fois 1.037 fois 1.037 fois 1.037, soit 1,1564 fois la prime de départ. Dans cette logique, après 25 ans d’existence, elle s’élève donc actuellement à environ 2.5 fois la prime de départ. Soit, par exemple, à frs 340,- pour une prime de départ de frs 136,-. Voilà pour la théorie générale. Car quiconque effectuerait ce calcul en se basant sur sa propre réalité constaterait très vite que l’augmentation en pourcentage de ses primes dépasse largement 3.7 %.
    Prenons un cas particulier que je connais bien, le mien. Je précise que je suis depuis toujours affilié à la même caisse d’assurance maladie et qu’elle est réputée être la moins coûteuse, faute d’être la plus généreuse. En 1995, soit une année avant l’introduction de la Lamal, ma prime de base s’élevait à frs 108,- par mois, une somme stable depuis 1992. A l’introduction de la Lamal, en 1996, elle a grimpé subitement à frs 136,- une augmentation de 25,9 % en une année, preuve que ce système ne partait déjà pas sur de très bonnes bases. L’augmentation fut d’ailleurs très importante les premières années (près de 10 % en moyenne sur les quatre premières années, soit jusqu’à l’an 2000). En 2005, dix ans après l’introduction de la Lamal, ma prime atteignait frs 307,- soit de 2.85 celle de 1995. Cette année-là, j’ai modifié le montant de ma franchise, ce qui de facto met fin à toute comparaison objective.
    En 2020, ma prime mensuelle de base s’élève à frs 645,90, soit 4.75 fois la prime de 1996, soit une augmentation moyenne de 6.7 %. Néanmoins, conservons les chiffres officiels: l’augmentation moyenne de 3.7 % se calculant sur 25 ans, on peut imaginer qu’elle ne va guère varier ces prochaines années, tout le monde ayant maintenant compris que lesdites augmentations de primes sont structurelles, c’est-à-dire sans véritables liens avec les coûts réels.
    Sur ces mêmes bases donc, en 2035, lorsque ma femme m'aura rejoint au statut de retraité, ma prime mensuelle atteindra les frs 1114,-. En additionnant celle de ma femme, un peu supérieure, nous devrions payer alors frs 2429,- de primes maladie par mois, soit le 71,45 % de nos revenus AVS. Pour peu que, l’âge s’avançant, on ne nous verse pas auparavant dans une catégorie à risque aux primes plus élevées. Et bien entendu, en s'appuyant sur un chiffre officiel qui ne correspond pas à ma réalité.
    Cherchez l’erreur!
    Allez! Un p’tit dernier pour la route! En prenant toujours 3.7 % d’augmentation – et je ne rappellerai jamais assez que ce chiffre reste théorique – en quelle année ma femme et moi, primes cumulées, devrons-nous verser à l’assurance maladie une somme équivalente au 100 % de nos revenus AVS? Je précise qu’il est inutile de chercher l’âge du capitaine. J’en vois dans le fond qui regimbent. Bon! Grand prince, je vous donne la réponse: en 2045!
    Ouf! Enfin une bonne nouvelle: si j’en crois mon espérance de vie, je serai mort avant! Du moins en regard des chiffres officiels. Car avec une augmentation effective de mes primes de 6.7 %, soit près du double du chiffre officiel, il y a fort à parier que je sois encore bien vivant au moment de cette échéance absurde qui verra mes revenus AVS et ceux de ma femme entièrement avalés par nos primes d’assurances maladie. Bonjour Docteur Knock!
    Ah! J’oubliais. Imposture supplémentaire: les primes d’assurance maladie, bien qu’obligatoires, ne sont pas prises en compte dans le calcul de l’indice du coût de la vie, alors qu’elles représentent sans doute LE principal facteur de renchérissement. Étonnant, non?

    Il est grand temps de conclure:
    Or donc, quand Monsieur Berset se montre sur les écrans, la bouche en coeur et le sourire satisfait aux coins des commissures, pour nous annoncer que les primes n’augmenteront que de 0,5 % en moyenne nationale, il se fout simplement de la gueule de millions de personnes! En a-t-il seulement conscience?
    Au vu des événements actuels, et des 11 milliards estimés de fonds de réserve, toujours aussi opaques tant par leur montant que par leur prétendue utilité, le seul bon sens, pour ne pas dire le tact élémentaire, eût commandé qu’on imposât un moratoire sur les primes d’assurances avant d’évaluer le réel impact du Covid. Mais au Palais fédéral, il semble qu’on soit encore au bois dormant. La transition climatique, oui, il y a urgence, paraît-il! Mais le système Lamal qui branle de partout au sus et aux dépens de toute une population, mais à la plus grande satisfaction des assurances, non, aucune urgence! Circulez!
    Faute d’être une décision politique, le blocus des primes ne peut être qu’une décision de la rue, à l’image du mouvement Yo no pago en Espagne. Peu probable en Suisse, me direz-vous.
    On peut toujours rêver! Même avec les poches vides et un masque sur le visage, ce n’est pas encore interdit.

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  • Prime d'assurance maladie: inacceptable!

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    Par Pierre Béguin

    Ainsi donc les primes d’assurance maladie obligatoire vont augmenter de 0,5 % l’année prochaine, annonce fièrement le DFI. Et son ministre, l’inénarrable Alain Berset, de se féliciter – en d’autres termes de s’autocongratuler – de hausses à son image, c’est-à-dire «très modérées», soulignant comme il se doit le fait que «les efforts de maîtrise des coûts menés ces dernières années semblent porter leurs fruits» (au pluriel, svp!).
    AH BON !
    Dans la foulée, la FMH (Fédération des médecins) en remet une couche, s’estimant elle aussi très satisfaite de la hausse des primes correspondant «à une faible croissance des coûts». Bref, si toutes les parties concernées sont contentes, le citoyen devrait l’être, non?
    NON!
    Car cette fois, plus personne ne pourra en douter: on se fout royalement de notre gueule!
    Rappelons donc ce que tout le monde sait: jamais les hôpitaux et les cabinets médicaux n’auront fonctionné si loin de leur capacité maximale qu’au temps du confinement, entre mars et avril. Quand ils ne furent pas simplement fermés, les cabinets médicaux fonctionnèrent entre 10 et 30 % de leur capacité, les cliniques, et même les hôpitaux, à guère plus de 50 %. Et ne parlons même pas de tous les autres acteurs de la santé, réduits à l’inactivité complète. Par la suite, et jusqu’au début juillet au moins, les patients encore frileux n’ont guère repris le chemin menant à leur médecin, la fréquentation stagnant autour de 50 % d’une fréquentation normale. Tous les médecins dans mon entourage – et cela en fait tout de même un certain nombre – se lamentaient de leur perte financière (même si beaucoup s’estimaient tout de même privilégiés).
    Alors expliquez-moi ce paradoxe étrange: comment une telle baisse de fréquentation des patients et une telle perte de revenus pour le corps médical, donc logiquement de telles économies effectuées par les compagnies d’assurance, peuvent-elles se traduire en finalité par une augmentation des coûts? Désolé de vous contredire, Monsieur Berset, mais tout cela sent son escroquerie à plein nez. Ou alors j’ai raté un épisode, mais dans ce cas, au lieu de vous autocongratuler pour faire passer une pilule de plus en plus amère, il s’agirait de nous expliquer.
    Et que dire de ces fameux fonds de réserve aussi obscurs qu’énormes que les assurances amassent chaque année pour faire face – dit-on – à des circonstances exceptionnelles. Si l’on pouvait jusqu’en 2020 justifier de leur nécessité par l’avènement de temps difficiles, comme ceux que nous traversons, l’expérience nous montre maintenant à l’évidence l’inutilité, pour le citoyen bien entendu, de ces milliards de fonds de réserve face au problème même par lequel on justifie leur existence. Les fonds de réserve? Non, mesdames messieurs, pas touche et silence radio!
    Cette fois, le doute n’est plus permis: notre système de santé est nu, comme celles et ceux qui essaient de le défendre et/ou qui en profitent allègrement, et l’escroquerie – ou appelez cela comme vous voulez – évidente.
    Reste à connaître la réaction des politiques, des différents partis, face à ce que nous devons considérer comme tout à fait inacceptable. Si rien ne se passe au niveau politique, nous serons amener à nous questionner sérieusement sur le rôle joué par nos élus dans ce qui menace de plus en plus de tourner un jour au scandale national.
    Et si d’aventure nous avons droit à une troisième votation sur le sujet, il faut espérer que les citoyens se souviendront de 2020, de cette inacceptable – et Xème – augmentation «modérée», qui aurait dû cette année se transformer en une baisse significative, et qu’ils feront cette fois voler en éclats dans les urnes un système qui, à petites doses annuelles, enrichit les uns en rendant exsangues les autres.

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  • Cannibale lecteur : c'est ce soir à 18h30 !

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    Pascal Vandenberghe, directeur de Payot, à la Compagnie des Mots

    Par Vincent Aubert

    Pourquoi parle-t-on si peu des bienfaits du confinement? A longueur d’infos, les millions défilent pour enrayer une crise économique. Ciel! Horreur! Nous ne consommons plus assez, les entreprises manquent de biens à nous fourguer! Bien entendu, à un certain niveau, l’inquiétude est réelle, je ne suis pas complètement hors circuit! Mais qu’en est-il des bienfaits? Motus! Pourquoi?

    Ces bienfaits existent, mais ils n’entrent pas dans le calcul des prêts, des pertes et des profits. Et je vais prendre pour exemple ici un bienfait qui me concerne au plus haut point: la lecture. Cannibale lecteur à mes heures, mes délicieuses heures de confinement m’ont permis d’araser la montagnes de livres bordant mon lit, montagne d’ordinaire incompressible malgré des efforts incessants. Les livres qu’il fallait lire, ceux qui m’ont procuré plaisir et imagination, et ceux également qui n’ont pas passé le cap de la trentième page!

    Et durant cette période bénie, j’ai pu également acheter tous les livres désirés. Car si bibliothèques, restaurants, cinémas, salles de concerts, et autres clubs de nuit m’étaient interdits d’accès, la plupart des libraires étaient restés bravement au front et fournissaient avec joie et inventivité tous les intoxiqués du livre.

    Evidemment certaines parutions sont tombées à l’eau, d’autres ont été repoussées à des temps qu’on imagine plus réjouissants; mais, si parmi les milliers de livres lancés sur le marché, certains ne trouvent pas de gondoles, j’avoue que j’ai malgré tout de quoi satisfaire égoïstement ma soif de lecture.

    J’ai utilisé le terme de « cannibale lecteur ». En fait c’est justement le titre d’un livre, qui donne, dans une approche joyeuse, des notes de lectures vivifiantes, actuelles, voire mordantes. L’auteur, au niveau du look, n’aurait pas dépareillé dans un film de Visconti. Sa plume est le résultat d’innombrables heures de lecture d’auteurs dont on a un peu rapidement oublié l’existence et la pertinence. Quant à ses capacités professionnelles, elles tiennent d’un capitaine qui ne laisserait pas couler le Titanic et du financier qui dompte les crises. Il s’agit de Pascal Vandenberghe, directeur de Payot Librairie.

    La Compagnie des Mots, pour rompre la monotonie ambiante et rebondir avec ses soirées « rencontres avec un auteur », invite, avec culot, Pascal Vandenberghe chez lui, dans la cafétéria de Payot Rive Gauche à Genève. De sources sûres, il sera beaucoup question du livre dans tous ces états.

    Pascal Vandenberghe par Pierre-Michel Delessert.jpeg

    Entré libre dans la mesure des places disponibles, jeudi 17 septembre à 18h30, Payot Rive Gauche.

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  • Peur et culpabilité

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    Par Pierre Béguin

    Il n’est pas, depuis quelques décennies, une seule idéologie qui ne se soit efforcée de s’imposer dans la conscience collective autrement que par la peur et la culpabilité. Non pas que cet état de fait soit nouveau en soi – ce sont de vieilles stratégies –, mais il l’est par son uniformité: peur et culpabilité sont devenues les deux uniques mamelles incontournables où vient se nourrir tout mouvement «idéologique» désireux de marquer de son empreinte le monde moderne, et d’influencer selon ses intérêts (le pouvoir et l’argent, bien entendu) la politique actuelle par la manipulation des masses.

    Cette stratégie, il faut bien en convenir, est diablement efficace. L’émotion, lorsqu’elle est remuée par l’aiguillon de la peur et de la culpabilité, balaie toute forme de raisonnement, d’argumentation, de bon sens. Mieux: toute argumentation visant à s’opposer aux vents fous des délires du temps devient une preuve même de culpabilité. Pourquoi argumenter si ce n’est pour se défendre? Et pourquoi se défendre si ce n’est par conscience exacerbée de sa culpabilité?

    Ainsi, la théorie des privilèges a d’ores et déjà désigné tout un pan de la population comme coupable par essence. Non pas, donc, par ce qu’elle a fait, mais simplement par ce qu’elle est. Tout le monde a compris maintenant que, au sommet de la pyramide du Mal, trône le mâle blanc hétéro de plus de cinquante ans, incarnation du capitalisme décadent et, donc, ontologiquement coupable, et que toute forme d’argumentation sortant de sa bouche sera immédiatement qualifiée de «nauséabonde», selon le terme en vigueur dans le politiquement correct. En clair, que cet ignoble mâle essaie de se défendre ou de faire entendre son point de vue, on vous dira que ce vieux «macho facho conservateur» pue de la gueule. Et on ne discute pas avec quelqu’un qui pue de la gueule. D’autant plus que la référence aux «sales odeurs buccales» sous-entend métaphoriquement une sorte de lien occulte avec de vieilles théories fascistes qu’on croyait définitivement enterrées.

    Plus récemment, les stratégies de la peur et de la culpabilité ont ajouté d’autres termes pour disqualifier leurs opposants. Puisque ces derniers ont le tort de douter, et parfois même d’argumenter, on repérera très vite dans leurs discours des signes évidents de complotisme typiques du dissident d’extrême droite, apocope de fasciste. On ne vous dira jamais vraiment pourquoi tel argument est caractéristique du discours «dissident complotiste d’extrême droite», ni même ce qu’est exactement ce complot, mais on vous laissera entendre que de nombreuses analyses scientifiques l’ont prouvé par A plus B.

    Un exemple édifiant de ce mécanisme est illustré par la venue de Robert Kennedy Jr. à la grande manifestation contre les politiques sanitaires autoritaires dans les rues de Berlin, le 29 août dernier. S’adressant à la foule, le neveu de l’un et le fils de l’autre, tous deux assassinés, convoque dans son discours Hermann Göring, citant des paroles que le nazi aurait prononcées, lors du procès de Nuremberg, en réponse à ses juges qui lui demandaient comment les Allemands avaient accepté cette horreur: «C’est une chose facile, ça n’a rien à voir avec le nazisme, cela a à voir avec la nature humaine. Vous pouvez le faire dans un régime nazi, dans un régime socialiste, dans une monarchie ou une démocratie: la seule chose dont un gouvernement a besoin pour transformer les gens en esclaves, c’est la peur». Et les détracteurs de s’en donner à coeur joie: on n’aurait retrouvé aucune trace de ces paroles lors du procès de Göring, preuve que Kennedy fils et neveu est un imposteur. Et d’ailleurs, c’est bien connu, il est un coutumier du fait! On admet certes du bout des lèvres que le dirigeant nazi aurait bien dit quelque chose d’analogue, mais à un journaliste dans sa prison, ce qui bien sûr change tout! Et d’ajouter dans la foulée que ce genre de déformation – pour ne pas dire de désinformation – est typique de la stratégie complotiste, que c’est même à cela qu’on les reconnaît, les complotistes! Voilà donc Robert kennedy Jr. disqualifié en rejoignant la cohorte ridicule des complotistes à l’imagination infantile! Voilà surtout une citation sur laquelle on aura évité de réfléchir… Peu nous chaut – comme disait André Gide (traduction: on s’en fout royalement) – que cette référence soit en partie inexacte, ou sortie de son contexte, ou même – pourquoi pas – inventée: ce qui compte, c’est sa pertinence. Mais en disqualifiant l’émetteur, on a disqualifié le message.

    Oui: qui a envie d’être taxé de dissident adepte des théories du complot, lié à l’extrême droite et nourri de propagande fasciste? Pas moi, en tout cas. Même si, en écrivant ces quelques lignes, je cours le risque qu’on m’affuble de ces qualificatifs. Et bien que je m’en estime à des centaines de lieues, tenter de le prouver en argumentant ne fera guère qu’asseoir ma culpabilité. Il ne me reste plus qu’à m’agenouiller, prêter le flanc au fouet, prier et implorer le pardon pour des fautes que je n’ai pas commises mais qu’on m’impute pour ce que je suis, un homme blanc hétéro de plus de cinquante ans qui essaie de garder raison et bon sens dans le délire ambiant, qui ne se soumet pas aveuglément à la doxa, aux théories ou décisions souvent absurdes – reconnaissons-le – qu’on veut imposer à l’ordre public. Non! Je ne suis ni complotiste, ni dissident, ni d’extrême droite, seulement un citoyen qui exerce son droit – voire son devoir – de réflexion dans les limites des libertés que lui accordent les règles démocratiques, pour peu qu’elles existent encore. Alors, dites-moi, qui est le complotiste? qui est le fasciste? Celui qui veut, par la peur et/ou la culpabilité, et bien entendu sous l’étendard de la «bonne» cause, instaurer un ordre mondial autoritaire et contraignant, ou celui qui se cramponne tant bien que mal aux quelques libertés que certaines nations n’ont pas encore totalement abolies?
    «Je veux que vous paniquiez!» (I want you to panic!), nous rabâche Greta, un slogan qui incarne la caricature même de cette peur invalidante qu’on tente de nous inoculer par tous les moyens, tout en faisant l’économie d’arguments un tant soit peu élaborés. Désolé! Moi, ce n’est pas du CO2 dont j’ai peur, mais de ceux qui ont oeuvré comme caisse de résonance, et dans leur seul intérêt, pour que cette menace parvienne aux oreilles des masses, les formatant ainsi à un comportement d’état de guerre permanent qui justifie une soumission sans réserve à l’autorité, et levant dans la foulée des hordes de prosélytes chargés de moraliser l’ordre public et culpabiliser les sceptiques. Le philosophe anglais Thomas Hobbes nous l’a enseigné il y a déjà près de 4 siècles (cf. Léviathan, 1651): au commencement était l’Effroi. Gouverner, c’est donc gouverner par la peur, grâce à la peur. On pourrait ajouter: tout comme manipuler, c’est manipuler par la culpabilité, grâce à la culpabilité...

    Voilà pourquoi l’invention la plus diabolique de ces dernières décennies, c’est sans conteste le politiquement correct auquel viennent s’alimenter maintenant toutes les «idéologies» qui vocifèrent sous l’étendard du Bien, ces nouvelles machines à criminaliser en perpétuelle croisade ou ingérence humanitaire. Pour combattre ces Tartuffe du XXIe siècle, l’argumentation, si elle est nécessaire, n’est de loin pas suffisante. Et elle cède trop souvent à la faiblesse d’entrer dans le jeu de l’adversaire alors qu’elle devrait s’en extraire. Il faut du courage et du talent dans la provocation, dans la dérision, dans l’humour, pour les ébranler. Cela laisse peu de candidats aptes à l’affrontement, hélas!

    Lorsque des comiques, des artistes, des écrivains, des journalistes oseront ouvertement le politiquement incorrect, comme on le pratiquait naturellement, sans conscience d’une transgression, dans les années 70, les politiciens suivront et l’ennemi, privé de son principal ressort, vacillera. Par les temps qui courent, cette issue – si issue il y a – paraît encore bien lointaine.

    J’ai parfois le sentiment déprimant que la partie est déjà perdue. Pour le moins, que, de mon vivant, je n’aurais pas la joie d’assister à une débâcle du politiquement correct que je souhaite cependant par tout ce qu’il reste de libre et d’intelligent en moi...

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  • L'anachorète et le mondain (Emmanuel Carrère et Raphael Enthoven)

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    par Jean-Michel Olivier

    images-8.jpegOn se bouscule, comme chaque année, au portillon de la rentrée littéraire. Plus de 450 titres à paraître cet automne ! Et, comme chaque année, les médias se concentrent sur une petite dizaine d'auteurs, ceux qu'ils connaissent, toujours les mêmes. À ce jeu, cette année, deux livres squattent l'attention. Ils ont en commun d'être des textes à mi-chemin entre confession et roman (le livre de Raphaël Enthoven est un faux roman et les confessions de Carrère sont de fausses confessions). Et surtout d'être des livres essentiellement égotistes — où l'ego, fantasque et démesuré, occupe toute la place…

    images-4.jpegEnthoven, tout d'abord. On aime son côté touche-à-tout, trublion, gendre idéal. C'est l'image qui circule de lui dans les médias, radio, télévision et journaux. Pourtant, cette image qui lui colle à la peau n'est pas la bonne. Il entreprend de la casser dans son premier roman, Le Temps gagné*, qui commence comme une confession (on pense à Rousseau et à Michel Leiris), mais tourne vite au règlement de comptes à Saint-Germain-des-Prés. On sort rarement d'un périmètre délimité par la rue des Saint-Pères (un nom prédestiné!), le boulevard Montparnasse et la rue Vaugirard. L'enfant Raphaël est ballotté entre son père journaliste et écrivain (qu'il voit peu) et sa mère, pianiste et journaliste à l'Obs, qui s'est remariée avec un certain Isidore, psychanalyste de son métier, beau-père honni et tortionnaire sans scrupule. 

    C'est ainsi que l'enfant-roi se venge, devenu grand, règle ses comptes œdipiens et donne de lui l'image non d'un « enfant battu », mais d'un « enfant corrigé ». Nourries de larmes et de ressentiment, ce sont les pages les plus fortes de son roman autobiographique. Enthoven a l'art du portrait incisif et cruel et il brosse dans son livre toute une galerie de personnages inoubliables. Les plus marquants sont aussi les plus féroces: on pense ici à la tribu d'Élie (BHL), sa fille (ex-épouse d'Enthoven), sa femme, son réseau d'influence. La vengeance est un plat qui se mange froid et l'auteur s'en donne à cœur joie. 

    images-3.jpegDe ce jeu de massacre, une seule femme sort indemne : une ex, encore, mais pas n'importe laquelle, Carla Bruni, avec laquelle il a fait un enfant. Celle que Justine Lévy traitait de « femme bionique » devient, sous la plume d'Enthoven, une femme idéale, romantique, créative, douée pour la vie et les relations humaines. Le livre se termine sur cette comète qui illumine, pour un temps du moins, le ciel orageux d'Enthoven. 

    images-7.jpegAvec Emmanuel Carrère, le ton est différent, même si l'ego (tourmenté) occupe  aussi le centre des débats. Son dernier livre, Yoga**, commence comme un manuel explicatif et incitatif sur le yoga (son histoire, sa pratique, ses figures de proue). C'est un sorte de reportage relatant un stage intensif de méditation dans le Morvan. Les participants s'engagent à couper tout contact avec le monde extérieur (pas de portable, pas d'internet, aucun stylo pour prendre des notes) et à méditer, dès l'aurore, près de 10 heures par jour, sur leur zafu, dans un silence de mort, comme des anachorètes. Cette partie, où Carrère reprend le projet d'écrire un petit livre « souriant et utile » sur le yoga, est longue et tortueuse, pour ne pas dire laborieuse, près de 150 pages, mais elle sert d'amorce au vrai sujet du livre qui est la dépression — et les moyens de s'en sortir.

    Carrère était parti pour une semaine d'isolement dans la campagne du Morvan. Mais comment échapper aux autres et à la société ? Impossible. En janvier 2015, les frères Kouachi assassinent à la kalachnikov toute la rédaction du journal Charlie hebdo. On alerte aussitôt Carrère, ami d'une des victimes, Bernard Maris. Et le voilà repris par l'agitation du monde.

    images-6.jpegQue se passe-t-il dans les semaines qui suivent ? On ne le sait pas. Mais Carrère plonge peu à peu dans une dépression sévère, si sévère qu'il est interné à Saint-Anne. Ces pages centrales, les plus fortes du livre, sont aussi une sorte de reportage aux confins de la folie et de la mort. Carrère est bourré d'analgésiques et subit 14 séances d'électrochocs. Comment s'en sort-il ? On ne le sait pas vraiment. De jour en jour, son état s'améliore et on le laisse sortir. C'est une résurrection.

    Pour échapper à la tentation du repli, éviter de broyer des idées noires, Carrère quitte ses amis sur une île grecque où il passe l'été pour aller donner des cours de langue sur une île voisine, où accostent chaque jour des centaines de migrants. Le livre change encore une fois de ton et de focale. On retrouve ici le narrateur de D'autres vies que la mienne***, qui porte sur les autres son regard et son souci. Son récit, ses portraits (l'américaine Frederica, les garçons à qui il enseigne les rudiments du Tai-Chi), son reportage sont saisissants de vérité et d'humanité. Il y a plusieurs manières de sortir de la dépression : la méditation, les médicaments, mais aussi l'ouverture aux autres. Dans son livre, Carrère les explore les uns après les autres, toujours en quête de cette unité, cette sérénité, cet émerveillement qui lui manquent.

    Mais les ténèbres ne sont jamais loin. En janvier 2018, l'éditeur Paul Otchakovski-Laurens (POL) meurt dans un accident de la route. C'était l'ami fidèle de Carrrère depuis trente ans, son soutien et son confident. Pour qui écrire désormais ? Et pourquoi ? Le livre, fait un peu de bric et de broc, s'achève sur cet hommage à son ami. La dépression est vaincue, mais les chiens noirs rôdent encore autour de lui. On n'est jamais à l'abri de leurs morsures — Carrère le sait mieux que personne.

    * Raphaäel Enthoven, Le Temps gagné, roman, l'Observatoire, 2020.

    ** Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020.

    *** Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, Folio, 2009. 

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  • Branlette ou levrette?

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    Par Pierre Béguin

    Il y a quelques mois encore, j’aurais opté pour la blague. Aujourd’hui – et c’est bien cela le plus grave – l’information me semble crédible tant elle s’inscrit parfaitement dans le délire du temps: il paraît qu’on vient de franchir un nouveau pas dans l’escalade des «gestes barrières» – comme on les appelle – au temps du Covid-19. Bon! C’est au Canada, me direz-vous! Mais à considérer toutes les sottises qui franchissent allègrement l’Atlantique, on peut légitimement s’inquiéter.
    Or donc, la responsable de la santé publique du Canada, une certaine Dr Theresa Tam, suggère qu’en temps de pandémie, les couples devraient éviter de s’embrasser et faire en sorte que leurs «visages ne se touchent pas ou ne soient pas près l’un de l’autre en cas de rapports sexuels». Dans la foulée, elle recommande même aux couples de porter un masque durant l’«acte»:
    «Les relations sexuelles peuvent être compliquées pendant la pandémie de Covid-19» indique-t-elle dans un communiqué, avant d’ajouter sans rire: «Les activités sexuelles les moins risquées pendant que sévit la Covid-19 sont celles où vous êtes seul».
    Bref, vous l’avez compris: pour les Canadien-ne-s, l’alternative c’est branlette ou levrette. Des millions de pratiquant-e-s en position «modus animalis», renommée pour la circonstance position Covid-19. Quel bel alignement! C’est notre bon Docteur Knock qui va être content.
    Je ne sais pas pour vous, mais moi, dorénavant, je crois que plus jamais je ne regarderai un Canadien – et surtout une Canadienne – avec les yeux d’antan. Et puisque là-bas, le sport national est le hockey, je suggère à cette bonne doctoresse Theresa Tam de recommander pour exécuter l’«acte», tout en conservant préservatif et masque bien entendu, l’utilisation systématique de la canne de hockey, au maniement de laquelle les Canadiens sont reconnus comme des experts, et qui permettrait aux visages non seulement de ne point se toucher mais surtout aux corps de maintenir la fameuse distance de 1,50 mètre imposée bientôt dans tous les manuels de sexologie outre-Atlantique.
    En de telles circonstances, pour de telles pratiques, je me demande si, en Suisse, nos autorités ne seraient pas bien avisées de recommander «incessamment sous peu» l’usage du cor des alpes. Songez que c’est tout un pan de l’économie suisse qu’on pourrait ainsi redresser, si je puis dire!
    En v’là une bonne idée! Merci qui?

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  • Angoisse et tremblements (Serge Bimpage)

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    images-2.jpeg

    par Jean-Michel Olivier

    Cinq ans après La peau des grenouilles vertes*, un polar inspiré par l'affaire de l'enlèvement de Joséphine Dard, Serge Bimpage, ancien journaliste au Journal de Genève, à l'Hebdo et à la Tribune de Genève, nous donne Déflagration**, son livre le plus abouti. Brassant une multitude de thèmes d'actualité (le réchauffement climatique, le mouvement #MeToo, le confinement, la collapsologie), il construit un roman riche et fort qui tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre de ses 500 pages.

    Impossible de raconter les détails de cette déflagration sans risquer de jouer les spoilers! Il faut laisser au lecteur le plaisir de se faire mener en bateau, si j'ose dire, par une écriture alerte et surprenante qui vole de péripéties en rebondissements, multiplie les personnages et les intrigues, passe au scanner nos peurs et nos fragiles émotions.

    images-3.jpegSolidement construit en trois parties (avant, pendant, après), le roman suit les méandres et les doutes de Julius Corderey, professeur d'Histoire à l'Université de Genève et auteur d'un livre qui a fait date, autrefois, Une île au milieu de l'Europe (livre, par ailleurs, dont on ne saura rien). Mais la gloire est lointaine et fugace. Il ronge aujourd'hui son frein entre une épouse, la riche Inès, dont il passe son temps à se séparer, une assistante slave qui lui réservera quelques surprises, des étudiants médiocres et une mère, Amélie, qu'il a reléguée dans un EMS de luxe. Sa vie est une fragile construction qui menace à chaque instant de s'écrouler.

    Et, bien sûr, c'est ce qui se passe!

    Mais pas de la manière attendue. La première partie, menée tambour battant, repose sur un constat d'échec (sentimental et professionnel). C'est aussi un coup de semonce. Une sorte d'avertissement qui permet à notre professeur, « un peu réac et passéiste » de se réveiller et de trouver la force de se reconstruire, comme on dit aujourd'hui.

    C'est alors que la catastrophe survient, parfaitement imprévisible (et à vrai dire quelque peu improbable). Le terre se réveille brusquement et se révolte. Le Petit-Pays, bâti sur une ancienne et profonde faille géologique est pris de soubresauts. Et des torrents de lave se déversent sur le plateau, formant une sorte de bouchon sur le lac de Constance et menaçant d'inonder les grandes villes du pays.images-4.jpeg L'hypothèse est séduisante (même si elle est fragile) et parfaitement d'actualité. Car cette menace conduit les autorités, pour protéger la population, à imposer un confinement qui ressemble beaucoup à ce que nous avons vécu (le roman de Bimpage, commencé il y a plusieurs années, a été rédigé avant la saga du Covid-19 et montre qu'une fois de plus les écrivains sont en avance sur leur temps !). Cette deuxième partie, qui ramènera Corderey dans le village de son enfance, Marmottence, au cœur du pays d'En-Haut, creuse à la fois l'angoisse de la catastrophe imminente et le besoin de retrouver des racines et un socle solide à sa vie (il est « confiné » dans le chalet d'Amélie et retrouve les gestes et les émotions d'autrefois). En plus d'une réflexion sur les changements climatiques, Bimpage aborde le thème des réfugiés, étrangers au petit village, qui viennent chercher refuge à Marmottence. 

    Quelle conclusion apporter à ce roman touffu et très hégélien (thèse, antithèse, synthèse) ? Après tant de bouleversements, comment ce brave professeur Corderey va-t-il réagir ?

    Il a beaucoup changé, comme tous les habitants du Petit-Pays. Il a tenté de faire de l'ordre dans sa vie en se débarrassant du superflu ou du superficiel. L'après va-t-il ressembler à l'avant ? Ce serait dramatique. On sent Bimpage partagé entre son désir de changement (tout recommencer à zéro) et son aspiration à revenir à la vie d'avant (une vie somme toute routinière et bourgeoise). Il y a bien quelques lignes de fuite, en particulier du côté des collapsologues qui se réunissent en secret à Marmottence pour préparer la fin du monde. Mais on sent que l'auteur n'y croit pas. Pas plus qu'il ne croit au retour au status quo ante. Cette conclusion laisse le lecteur dans l'expectative et le renvoie à ses propres interrogations. 

    C'est un livre important que ce Déflagration de Serge Bimpage — un livre qui ne laisse pas le lecteur indemne et fait trembler en lui des peurs très anciennes et irraisonnées. L'auteur y a mis beaucoup d lui-même et il ne triche pas. Ses personnages nous accompagnent encore bien après que l'on a refermé le roman. 

    Une réussite.

    * Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, éditions de l'Aire, 2015.

    ** Serge Bimpage, Déflagration, roman, éditions de l'Aire, 2020.

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  • Catastrophisme, désinformation et manipulation

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    Par Pierre Béguin

    Je viens d’entendre à la radio qu’Emmanuel Macron rencontrait la Chancelière Angela Merkel pour (selon le journaliste) «parler de la deuxième vague de Covid qui se répand en Europe et dont la réalité ne fait maintenant plus aucun doute».
    Ah, bon !
    Il faudra bien un jour que la presse dite «officielle» rende des comptes. Ses choix éditorialistes qui donnent systématiquement, et sans aucun recul ni aucune analyse, un écho démesuré à toute forme de catastrophisme, non seulement la placent à des années lumières de sa fonction essentielle d’information, mais la rendent responsable de nouvelles maladies psychiques qui se répandent parmi la population plus certainement que le virus dont elle fait ses gros titres et ses choux gras.
    Tout journaliste suisse qui voudrait faire correctement son travail d’information devrait pour le moins préciser ceci (tous les chiffres qui suivent sont tirés des statistiques de l’OFS) :
    «Sur les 100 derniers jours, soit depuis le 10 mai 2020, nous avons enregistré officiellement 74 morts du (ou avec le?) coronavirus, soit 1641 au 10 mai contre 1715 au 20 août (précisons que le 70 % de ces décès correspond au taux moyen de mortalité, soit plus de 80 ans). Ce qui fait, selon le pire des scénarios, 0,74 décès par jour. Sachant que la moyenne quotidienne du taux de mortalité en Suisse en 2019 était de 185 morts (chiffre arrondi), par comparaison avec l’année précédente, le taux de mortalité dû au Covid, au pire, est de 0,4 % sur ces 100 derniers jours.»
    Ce travail évident étant fait (j’y ai consacré une quinzaine de minutes), quel journaliste honnête pourrait encore annoncer une deuxième vague de pandémie sans que son nez ne s’allongeât ? Une deuxième vague qui nécessiterait le retour de mesures strictes proches du confinement mais qui n’excède pas 0,4 % du taux de mortalité ? Allons donc ! Les journalistes font-ils encore leur travail on se contentent-ils de recopier les dépêches ? Optent-ils systématiquement pour le catastrophisme dans le but de booster des ventes ou des audiences, et, donc, des revenus publicitaires qui ont fondu comme peau de chagrin ? Sont-ils à la solde de… ? Un peu de tout ça et d’autres ingrédients encore. Peu importe. La presse dite «officielle» est en train de perdre toute crédibilité et je crois qu’elle ne s’en remettra pas.
    Un épisode édifiant de ce parti pris «catastrophiste» peut être vu sur le lien suivant :


    https://www.youtube.com/watch?v=EFa9JHMFO9s&feature=youtu.be

    Une telenoticias espagnole fait sa une du titre «A Madrid, les cas de Covid se sont mulitpliés en 24 h». Pour accréditer l’affirmation que beaucoup de personnes ont été admises aux soins intensifs, la journaliste, en liaison directe avec l’hôpital d’El Escorial à Madrid, questionne le Dr Luis de Benito dont elle souligne d’entrée les compétences. Sauf que ledit docteur commence par réfuter les allégations alarmistes de la journaliste (dont toutes les questions, bien entendu, ont été formulées dans le sens du catastrophisme). L’hôpital en totale saturation ? Non, répond le médecin, «la semaine dernière nous n’avions personne ; depuis seuls trois cas ont été admis». Avant d’anticiper les questions et d’affirmer : «on provoque la confusion en annonçant que les cas de Covid augmentent, mais ce n’est pas vrai ; il y a simplement beaucoup plus de tests, et être testé positif ne veut pas dire qu’on est malade. Nous sommes en état d’alerte mais pas en état d’urgence». Et sur la question du vaccin : «Il est toujours très rentable de parler du vaccin, surtout après avoir inoculé la peur pour faire croire qu’il est nécessaire parce qu’il faudra bien le vendre. La question est de savoir, non seulement s’il est sans danger, s’il est efficace, mais aussi s’il est vraiment nécessaire».
    A ce stade de l’interview, le malaise devient évident. La journaliste, désarçonnée, commence à bafouiller ses questions. Le médecin en remet une couche : «La première chose à faire est de se vacciner contre la peur, parce que toute la panique sociale que l’on provoque nous laisse, nous médecins, perplexes». Et Luis de Benito, qu’on ne reverra plus de sitôt sur les écrans espagnols, de s’emballer : «Les quelques trois cents médecins avec lesquels je suis en contact dans le territoire espagnol l’ont bien compris : il s’est mis en place une manœuvre pour confiner tout le monde en septembre en faisant croire aux gens qu’ils se sont comportés comme des irresponsables pendant l’été. C’est une stratégie intéressante parce que c’est plus rentable que personne ne soit reçu par des médecins dans les centres de soins primaires qu’on ferme...»
    La journaliste est comme crucifiée. Son collègue, s’avisant qu’ils ont perdu le contrôle de la situation, prend le relai. Le ton va monter jusqu’à ce que l’interview soit pratiquement interrompu…
    Visionnez cette interview. Elle dit tout, mieux que des mots ne sauraient le faire.
    Le fait demeure, entêté malgré ce qu’en disent les médias: aucun des événements qui annonçait une deuxième vague ne s’est vérifié jusqu’à maintenant; la courbe des décès reste plate depuis juin dans tous les pays européens, même en Suède (ce qui n’est évidemment pas le cas en Amérique du Sud, par exemple); mieux : en Angleterre, les scientifiques viennent de retirer des statistiques 5000 décès, estimant que ces derniers ont été comptabilisés indûment (sur 45000 décès, cela fait tout de même plus de 10%). Il ne serait pas étonnant que d’autres pays européens lui emboîtent le pas, tant on ne voit pas pourquoi l’Angleterre devrait faire exception en la matière.
    Il demeure donc évident que la presse confond sciemment – à l'image de notre téléjournal madrilène – l’augmentation des cas positifs (en relation logique avec l’augmentation des tests) et l’augmentation de patients malades, voire hospitalisés, alors qu’il s’agit pour l’essentiel de forme de sujets jeunes, asymptomatiques, tout cela dans le but d’instrumentaliser ou de politiser les statistiques, de formater des comportements déterminés en imposant d’autres schémas de pensée.
    Avec la soi-disant deuxième vague de Covid, nous sommes, bien loin de la prévention, en pleine manipulation. Avec la complicité de la presse qui croit y trouver son compte...

     

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  • La Vie suprême

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    Par Pierre Béguin

    C’est un récit aux fortes intonations ramuziennes auquel nous invite Alain Bagnoud dans son dernier livre La Vie suprême. Même ancrage dans la chronique locale, en l’occurrence valaisanne, dans les coutumes claniques, dans le rejet de la différence ; même impossibilité de communiquer dans un cadre qui ne valorise que le poids des traditions et des habitudes ancestrales ; même univers fermé, comme une sorte de clôture naturelle que la montagne sépare de l’extérieur ; même jeu dialectique dans les comparaisons dont la fonction essentielle est de souligner cette hantise de l’abstrait chez des personnages qui s’efforcent de conjurer l’angoisse de l’inconnu, de tout ce qui les dépasse, à grands renforts de comparés familiers, concrets, accessibles à l’entendement ; même ressort narratif, enfin, qui consiste à faire basculer un microcosme pris dans la gangue d’un immobilisme séculaire par l’intrusion d’un élément extérieur susceptible de bouleverser son équilibre, pour le moins de le menacer.

    Dans l’excellent roman d’Alain Bagnoud, cet élément extérieur est un personnage mythique du Valais auquel l’auteur avait déjà consacré un livre: le célèbre Joseph-Samuel Farinet, dont Bagnoud (une fois de plus) va égratigner la légende, au grand dam (une fois de plus) des thuriféraires du fameux faux-monnayeur qui ne manqueront pas de s’en indigner. Pourtant, Farinet n’est pas le personnage principal de ce roman, quand bien même, par son opportunisme, son égoïsme, sa vanité, son art de la manipulation, il tisse le drame qui se déroule sous nos yeux.
    En réalité, il y a deux personnages principaux: tout d’abord Besse, amputé de son prénom comme un signe de rejet par une société qui méprise l’enfant «né tout en bas», presque sans terre, avec une seule vache et un potager. Et Laurence («la fille Puenzier»), réduite, elle, à son seule prénom pour avoir «été avec un garçon»; Laurence, honte de la famille, méprisée par le village, contrainte de se cacher, de raser les murs ou de marcher tête baissée quelques mètres derrière ses parents pour aller s’agenouiller à l’église sur la marche qui mène à l’abside.
    La Vie suprême, c’est l’histoire de ces deux jeunes rejetés, destinés à se rencontrer et à s’unir pour se frayer, parmi les ostracismes et les humiliations dont ils sont victimes, un chemin vers une existence susceptible d’accueillir un avenir animé de rêves légitimes.
    L’intonation très ramuzienne de ce petit roman n'est pas, et de loin, son unique qualité.A découvrir.

    Une réussite.


    https://rich-v01.bluewin.ch/cp/applink/mail/Downloader?dhid=attachmentDownloader&messageId=35945&accountName=pierrebeguin%40bluewin.ch&folderPath=INBOX&contentDisposition=inline&attachmentIndex=0&contentId=image003.jpg%4001D670C3.8D795100&contentSeed=77d47&pct=d9126&d=bluewin.ch&u=1456507735#

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  • Tous au lit!

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    Par Pierre Béguin

    En France, la Convention citoyenne pour le climat a dévoilé récemment ses 150 propositions pour répondre à l'urgence climatique. Logement, consommation, institutions, agriculture, numérique, les 150 membres de la Convention proposent des changements radicaux à tous les niveaux.

    Attention! Tous au lit! comme dirait le bon Docteur Knock. Parce que là, c’est du sérieux. Surtout lorsqu’on constate que la majorité de ces propositions commencent par des verbes ou expressions comme «contraindre» «obliger» «interdire» «réformer» «changer en profondeur» «prendre des mesures coercitives» «adopter des mesures fortes» «renforcer les contrôles» «utiliser les leviers de...» «inciter à limiter» (ah! Tiens! une expression acceptable), etc. Et le bon peuple, je le crains, s’apprête à accueillir ces mesures sans distance critique, comme une bénédiction salvatrice incontournable.

    L’Empire du Bien, comme l’appelait Philippe Muray, est en passe d’obtenir ce qu’aucun pouvoir, aucune armée, aucun terrorisme n’a jamais obtenu: l’adhésion spontanée des masses à "l’intérêt général" jusqu’au sacrifice des intérêts particuliers et des libertés démocratiques, la soumission volontaire de tant d’esclaves accueillant avec ravissement une dose supplémentaire de servitude. La langue française disposait d’un mot tombé en désuétude pour désigner ce phénomène: le pharisaïsme (un pharisien est une personne si convaincue de son état de grâce qu’elle s’en trouve justifiée d’intervenir à répétition dans la vie des autres).

    «Quand nous serons devenus moraux tout à fait au sens où nos civilisations l’entendent et le désirent et bientôt l’exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On nous aura laissé pour nous distraire que l’instinct de destruction», prétendait Céline il y a déjà près d’un siècle. Céline connaissait son Pascal. Qui veut faire l’ange fait la bête, le Bien devenu impérialiste réveille les pulsions primaires et produit toujours les pires désastres, c’est là sa fatalité.

    En attendant grimpe dans le TGV de la répression toute une litanie de bons sentiments. Une cohorte de mièvreries niaises dégoulinent dans les médias et sur les pavés des villes du monde entier. L’ignoble concept américain du Politically Correct, ce pharisaïsme moderne, entraîne avec lui, en même temps qu’il les justifie, la délation publique, l’ostracisme, l’uniformisation des modes de pensée, le dressage obscène des masses, le révisionnisme, la haine du passé, l’instauration d’un ordre mondial dictatorial, l’adoration béate de la jeunesse, l’effacement de l’esprit critique, la toute-puissance de l’émotion sublimée par la communion des foules dans le meilleur des mondes abominablement gentils...

    Et pourtant! Ce n’est pas faute d’avoir été prévenus. Relisons quelques classiques avant que la bienpensance en ait fait des autodafés au nom du Bien avec l’impunité souveraine que procure le bouclier des bonnes causes (oui, ça a déjà commencé…). Par exemple:

    «Le personnage d’homme de bien est le meilleur des personnages qu’on puisse jouer aujourd’hui» (Molière, Dom Juan)

    «La bienfaisance est plutôt un vice de l’orgueil qu’une véritable vertu de l’âme.» (le Marquis de Sade)

    Eh oui! Ce n’est pas parce que le cancer du poumon est un danger réel que l’on a pourchassé les fumeurs avec tant de férocité. Ce qui motive d’abord la répression, c’est le plaisir de réprimer, indissociable de la jouissance que procure l’exercice du pouvoir. Un plaisir nourri d’autant plus d’allégresse qu’il s’avance derrière le bouclier d’une cause indiscutable. Tant de délires démiurgiques, pourtant facilement identifiables, qui se cachent derrière tous ces étendards dressés au nom du Bien!

    Allez! Tout le monde au lit! aurait dit Knock. Relisons pour conclure cette fameuse tirade de l’Acte III, scène 6, où se révèlent les rêves de pouvoir de celui qui se prétendait, il y a un siècle, le démiurge de la modernité, du progressisme, avec tous les échos dont notre actualité fait vibrer ses mots:

    «Vous me donnez un canton peuplé de quelques milliers d’individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c’est de les déterminer, de les amener à l’existence médicale. Je les mets au lit, et je regarde ce qui va pouvoir en sortir: un tuberculeux, un névropathe, un artério-scléreux, ce qu’on voudra, mais quelqu’un, bon Dieu! Quelqu’un! (… Il remonte vers le fond de la scène et s’approche d’une fenêtre) Regardez un peu ici (…) c’est un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd’hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je me suis planté ici, je n’étais pas trop fier; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se passait insolemment de moi. Mais maintenant, j’ai autant d’aise à me trouver ici qu’à son clavier l’organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de ces maisons, il y a deux cent cinquante chambres où quelqu’un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie à un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c’est encore plus beau (…) Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions; qu’elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c’est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois...»

    Oui! Songeons-y, avant de nous enfiler toutes et tous, sans vaseline ni distance critique, en toute naïveté – et au nom même d’une bonne cause devenue subitement si urgente qu’elle justifierait, pour ses prosélytes, une dictature mondiale –, le thermomètre de cent cinquante propositions coercitives là où ce n’est pas forcément agréable...

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