Blogres, le blog d'écrivains - Page 11

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 15)

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    Épisode 15 : Prenez le temps de regarder...


    georgia o'keeffeTous les jours je cours sur la plage de galets de Ripaille. Un entraînement de pleine conscience qui dure 45 minutes et me connecte au monde sans écouteurs, ni musique. Depuis que l’hiver s’est installé, les arbustes qui bordent la plage ont perdu leur volume, la piste est plus dégagée qu’en été même si l’élan est parfois coupé par une ronce litigieuse. L’exercice est devenu plus compliqué suite aux intempéries. Les eaux du lac sont montées. Les rives ont été rognées par un magma de terre et de bois charriés par les courants de la Dranse. Les pieds glissent sur le terrain, sautent par dessus les bois morts, évitent en équilibriste les flottins qui traînent l’œil malin et le cou tordu. Des milliers de cailloux sous mes baskets exigent naturellement une attention aiguë. Je les vois défiler, sans arrêter la pellicule. Avec le temps l’œil s’exerce. Les georgia o'keeffevagues impétueuses avivent les couleurs, magnifient leur éclat. Le parcours est hypnotique.

    La méditation m’aide à connecter l’esprit aux cinq sens. Elle me guide dans une lecture du monde qui ne passerait pas uniquement par l’entendement ou les mots. J’entends la houle avant de comprendre ma colère. Je traverse le froid et l’humidité avant le désir de protection. J’écoute le chant des oiseaux, observe leur forme dans le ciel sans les reconnaître, sauf le corbeau. Je lis les plages de Ripaille comme l’ingénu de Voltaire. Les galets sont autant d’offrandes que je tente après coup de déchiffrer.


    georgia o'keeffeQuand la colère, la solitude, le doute me prennent, je laisse le galet sortir de la masse et venir à moi. Regardez cette pierre striée de blanc comme enrobée d’un filet de complications, c’est la pierre de la discorde. Elle ressemble à s’y méprendre aux momies, si ce n’est sa forme plus arrondie comme une pelote. Observez celle dont l’érosion va bientôt effacer toute trace de vanité, c’est celle des liens superficiels qui n’ont pas grand-chose à dévoiler. Examinez celle dont la symétrie est parfaite, c’est celle de la fascination qui interroge nos origines. Et puis il y a toutes celles qui laissent perplexe car elles ressemblent à d’autres éléments, naturels ou artificiels, comme sur une grande scène de théâtre. J’y vois des os pelviens, des coquillages et des spirales d’escargots. Ce sont ces galets-là qui cachent des effets spéciaux plus difficiles à lire que j’essaye de décrypter.

    georgia o'keeffeAu retour de mes courses, je pose les galets sur le piano. Les spectateurs sont nombreux. Il y a foule.

    Illustrations 

    Georgia O'KEEFFE, Sunset on Long Island.

    Georgia O'KEEFFE, Lake George.

    Georgia O'KEEFFE, Pink Shell with Seaweeds.

    Georgia O'KEEFFE tenant dans la main sa pierre préférée.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 14)

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    Épisode 14 : du réel à l’idée, de la fleur à l’abstraction.

    Georgia O'KeeffeSi Noël est une période faste pour la lecture, celle de fin d’année favorise une rétrospective de ces 14 rendez-vous hebdomadaires qui ont débuté le 1er octobre dernier. Qui aurait imaginé que ces Carnets tiennent le cap des trois mois ? Les Blogres, peut-être, qui m’ont accueillie dans cet espace virtuel les bras ouverts ? Ou Georgette et Émilie, mes première lectrices ? Grâce aux ailes qui me poussent, je vous ai sans retour ouvert la porte de mon imaginaire.

    Je me souviens du concept de départ, partager mes lectures, en explorer le ressenti plus que l’analyse comme s’il s’agissait d’une écoute attentive d’un message devenu inaudible dans la masse du monde.


    Georgia O'KeeffeJe me souviens aussi que tout a commencé avec cette question : que reste-t-il de nos lectures ? J’ai voulu montrer le hapax que fut la grâce performative du manuscrit de Georgette’s Gardens, où j’ai noté, dans les marges, des fleurs particulières telles ces morning glories (gloires du matin) ou ces nasturtiums (capucines). Les mots se sont dilatés et ont augmenté l’expérience commune d’une couleur safranée ou bleutée, d’une texture sensorielle inouïe et d’une intention folle de liberté. Regardez comme elles débordent de la jardinière en terre cuite et s’enroulent autour du pin parasol ! Les mots-fleurs symbolisent nos désirs. Ils sont à la fois particuliers et universels.

    La poésie des Jardins m’a ouvert l’univers des peintres, en particulier celui de Georgia O’Keeffe qui accompagne mes textes depuis le 3e épisode. Ici, l’artiste américaine a peint une série d’arisèmes (Jack-in-the-pulpit ou petit prêcheur au Québec car cette plante ressemble à un prédicateur drapé dans sa chaire de vérité). Cette série de représentations aux formes simplifiées tend à la ligne pure, à l’abstraction. De la plante captée par l’œil du peintre (capturée ?), à la figuration sur la toile, Georgia O’Keeffe a réussi le pari fou de se rapprocher le plus possible de l’abstraction. Au bout de la lignée, l’anthère, cette partie de l’étamine sur laquelle porte toute l’attention, est à la fois magnifiée et lumineuse. À la fois reconnaissable et substituable.

    Georgia O'KeeffeLa lecture est une rencontre de plusieurs sensibilités artistiques qui entrent en vibration. Dans ce magma confus du réel et de l’imaginaire, ont surgi malgré moi, deux créatures étranges (le souvenir du viol du corbeau et le rêve du gypaète), deux oiseaux aux messages distincts, l’un menaçant, condamné aux travaux forcés dans l’île aux supplices, l’autre de bonne augure comme une figure tutélaire, un casseur d’os ou un suceur de substantifique moëlle.

    Voilà où j’en suis aujourd’hui, un gypaète sur l'épaule et des fleurs de poètes plein les oreilles. Les sens ouverts avant que l’idée ne surgisse. J’observe le chemin parcouru et je m’étonne. Lire pour arriver ici. Maintenant.

    Je me souviens aussi d’avoir été censurée.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 13)

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     Épisode 13 : deuxième métamorphose : une gypaète est née !

    bb91d45f137bcfec499053ef02d391a8.jpgLe rêve qui est né dans la nuit du 1er décembre me hante encore. Peut-être n’a-t-il pas tout révélé de son sens ? Il m’est apparu obstiné, brut, visqueux et disgracieux comme un oisillion cassant la coquille ou un agneau au sortir de la panse.

    Puis le mot a surgi « gypaète cendré », mystérieux, fabuleux, curieusement sans connotation. Quel signe alors envoyé de l’inconscient ?

    Puis est apparu le sens : vautour en voie d’extinction, injustement accusé de vol d’enfants et de prédation car il recouvre son poitrail de boue ferrugineuse lui donnant une apparence sanguinaire. C’est bien plus un casseur d’os et nettoyeur des thumb2-350x350_c.pngAlpes, discret et timide, mais aussi nécessaire et utile, c’est pourquoi il est aujourd’hui protégé dans nos montagnes.

    Dans la masse des songes, le mot s’est révélé incandescent. Pourquoi un gypaète et pas un autre totem ? Pourquoi pas le rouge-gorge, la fauvette ou la sittelle, ces oiseaux mieux connus de notre monde périurbain qui visitent sans relâche l’oisellerie de la poète Mousse Boulanger. Le bestiaire est pourtant si large.

     

    Je me croyais citadine, je me suis extraite inconsciemment de ma nature. N’ai-je pas coupé le lien définitivement en m’exilant au Canada ? Ce présage ailé vient donc de très loin.

    thunder-bird-campbell-river-1929.jpgQuand le mot a surgi phosphorescent au bout de ma nuit, j’ai tout de suite aimé sa sonorité, sa racine féminine auxquelles j’ai ajouté le cendré de ses anciennes vies tel un phoenix. Il y a du gynécée dans ce mot. Il y a de la détermination et de l’affirmation.

    — Mais si l’on change le A (ce noir plumage corseté et féroce du corbeau) en O (ce clairon qui traverse les âges sous le regard bleu et voilé des aïeules), on obtient GYPOÈTE (me souffle ma chère Georgette…) ! Des aïeules entourées de silence qui nous font signe par de mystérieux détours (affirme Émilie) !

     

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 12)

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    Épisode 12 : que d’os !

    Giorgia O'KeeffeMes rêves sont des cordons ombilicaux sans lien, coupés du corps. Sans tête ni queue comme un boyau naissant.

    Nombreux sont ceux qui s’oublient sans mystère dans la masse corporelle, sans laisser de trace consciente. À peine un éclair peut-être dans un sommeil de plomb. Où se cachent donc mes désirs enfouis ? Où loge mon viol sans mémoire ? Dans le muscle, l’os ou la chair ? Je ne sais pas. Qui peut me le dire ?


    Giorgia O'KeeffeMais quelquefois (trop rarement), les rêves surgissent et me foudroient d’une énigme. Ce fut le cas du « gypaète cendré » qui a traversé obstinément ma nuit pour naître dans le 10e épisode de mes Carnets. S’agissait-il d’un heureux présage ou d’un signe macabre ?

    Cet oiseau, bien qu’en partie imaginaire, n’est pas un oiseau de proie (ni un membre prédateur) mais bien un charognard (un sculpteur d’os). Considéré comme indispensable dans le nettoyage des Alpes, le gypaète est protégé par les amoureux de la nature. Il aime voler au-dessus des falaises avec des fragments de carcasses. Il choisit le lieu et lâche l’os sur le roc aigu afin de le briser en morceaux. Il lui suffit ensuite d’avaler la substantifique moëlle.

    Rectifier le mot de prédateur en charognard permet de changer le sens de l’inscription, son registre. L’un est effrayant et de mauvaise augure, l’autre, malgré l’apparence peu avenante, est si mélodieux et accort.

    Georgia O'KeeffeSur mes os s’incruste la toile de mes songes enfouis.

    J’y casse des mythes poreux (la crainte des enfants volés)

    Je broye le noir sur de l’argile ocre (les voyelles a et i)

    J’aspire le sens.

    J’opère la rotation.

    Je formule la transformation magique :

    « Tu es charognard, je suis surprise.

    You Tarzan, I Corah. »

     

     PS. Merci à mes lectrices, Georgette pour m’avoir forcée à revisiter le rêve du gypaète et Émilie pour m’avoir fait découvrir le sens de l’os.

  • L'enfant qui aimait grimper aux arbres (Bernadette Richard)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegC'est à Joachim du Bellay que Bernadette Richard emprunte le titre de son dernier livre, Heureux qui comme*, un livre en forme de bilan, baigné tout à la fois de nostalgie et de jubilation, de regret du foyer natal (c'est le thème du poème de Du Bellay, 1558) et de retour à la nature.

    C'est un homme, étrangement, qui tient la plume ici et nous entraîne dans ses souvenirs d'enfance : sa passion de la solitude, son plaisir à grimper dans les arbres à la fois pour se cacher et pour observer le monde. Il nous raconte aussi ses rêves de vol, son amour des oiseaux qu'il étudie quotidiennement (le Dr Freud interprète ce fantasme de vol comme un désir d'érection!). Cette enfance enchantée par la nature va peu à peu laisser la place à une vie de photographe pris dans une ronde frénétique de voyages, une vie grisante de découvertes et de rencontres (qui ressemble beaucoup à celle de Bernadette Richard, grande « écrivaine aux semelles de vent »). 

    Unknown.jpegCe voyage passe par des étapes obligées : Katmandou, Woodstock où le narrateur rencontre une fille du Bas (lui qui est du Haut!). Mariage, enfant, séparation. Nouveaux voyages pour oublier ses racines et découvrir le monde. À la passion des arbres et des oiseaux s'ajoute bien vite celle des lacs, que Bernadette Richard décrit avec infiniment de poésie. Le lac Atitlan, le lac Titicaca, puis le lac Baïkal, ses états d'âme, ses impatiences, « ses toquades et ses arpèges météorologues ». 

    Mais Ulysse, on le sait, a la nostalgie de sa terre natale. Après tant de pérégrinations, de beautés entrevues aux quatre coins du monde, tant de fleuves et de cascades, de lacs et de déserts, il est bon de rentrer chez soi. Car le hostos — le foyer — est au cœur du voyage. C'est une petite fille, Orsanne, qui va ramener le narrateur à ses premières amours : les arbres, les lacs, les grottes, les oiseaux. Comme Du Bellay quitte sans douleur « le mont Palatin pour son petit Liré », le narrateur, ayant conquis la toison d'or du voyage, aime à revenir sur ses terres, « pour vivre entre ses parents le reste de son âge. »

    Il y a, dans ce retour au bercail, un peu de nostalgie, mais aussi beaucoup de bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », écrivait Saint-Just). Bonheur de redécouvrir les lieux enchantés de l'enfance, bonheur  aussi de marcher au bord de l'abîme, au Creux-du-Van, par exemple, dans ces contreforts du Jura qu'il aime tant. Le voyageur qui a roulé sa bosse n'est plus blasé : il redécouvre la joie des paysages, le plaisir des flâneries, la complicité d'Orsanne. Lui qui croyait posséder le savoir occulte de ses odyssées, il n'a que « des images intérieures qui se délitent au fil des mois » et « ses photos jaunissent dans des cartons ». Lui qui croyait que la beauté était ailleurs, exotique et insaisissable, il doit admettre que sa patrie lilliputienne la lui offre chaque jour, et qu'il n'a jamais su la voir. 

    « C'est peut-être ça, la sagesse : réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout, même chez soi. »

    C'est un chemin vers la sagesse, un chemin solitaire et vagabond, qu'emprunte Ulysse, toujours en quête de soi, et qui le mène, après avoir beaucoup erré, dans ce petit village dont il a vu, de loin, fumer les cheminées, près de cette pauvre maison « qui lui est une province, et beaucoup davantage. »

    Un très beau livre, donc, riche, profond, original, peut-être le meilleur livre de Bernadette Richard qui a beaucoup donné à la littérature romande et est encore trop injustement méconnue.

    * Bernadette Richard, Heureux qui comme, éditions d'autre part, 2017.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 11)

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    Épisode 11 : première métamorphose : Cora devient CoraH


    02hawaii-jumbo_2.jpgLes mots
    sont un outil profondément psychanalytique. Un jeu avec des sonorités naissantes que l’ouïe ajuste piane-piane. Une reconnaissance des cavités de son corps qui bourdonne, bruit ou sanglote andante. Une tournée vertigineuse dans les creux, les failles, la résistance de l’os qui rend possible le son et amplifie le sens hors de soi dans le ressassement audible. Du cri primal à la voix modulée, timbres, accents et inflexions, je les fais tous résonner, crescendo, comme autant de tiges enroulées autour de l’échelle vocalique. Comme des gloires du matin, avides et vigoureuses autour d’un tuteur. Tout sauf le garrottage.

    Si les mots s’invitent par l’oreille, leur racine traverse le temps et les langues, et leur graphie s’imprègne sur la rétine. Il y a du corps, du cri et de l’ivresse dans CoraH, de l’étoffe indienne sur l’étal de Zola. De l’onomatopée avant le poème.

    Croâ, croâ, croâ

    ziiip, aaaaah ! clac !

    boum boum, boum boum

    beurk, kof kof

    boum boum, boum boum

    glouglou, couac !

    pfiou, hiiiii-hiiiiii, aaaaaarrh 

    boum boum, boum boum

    ……………………………

    din-din

    pof, la la la, pof, la la la

    bzzzzz, bzzzzz

    boum boum, boum boum

    ha ha ha ha, hourra !


    georgia-o-keefe-home.jpgDès aujourd’hui, durant la nuit des longues échelles (l’Escalade genevoise) une lettre supplémentaire boucle mon nom par une échelle orientée vers l’astre élu et favorable. Tout sauf une lettre morte !

    Avec cette nouvelle verticalité assumée au bout de mon nom, je crée une échappée bienheureuse hors de l’en-nuit et de la dormance. Au-dessus du vol du corbeau, au large de l’île des supplices. Comme un nocturne passé en boucle, la contingence des lettres et le hasard des mots viennent à moi, escaladent les échelons et s’élèvent dans la masse sonore.

    Lire n’est-il pas prodigieux quand la rotation s’opère sur nous-mêmes et nous fait voir autrement qui nous sommes ?


     

  • Les Carnets de Cora (Épisode 10)

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    Épisode 10 : un tissu de rêves et de bandelettes

    georgia-okeeffe-deers-skull-with-pedernal.jpgJ’ai fait l’expérience de l’obscurité et la quête n’est pas accomplie,

    J’ai fait l’expérience du silence et le monde n’a cessé son murmure,

    J’ai fait l’expérience du néant et la mort n’est pas venue.

     Cette nuit, une image m’a été donnée en rêve. Un gypaète cendré a traversé l’enveloppe poreuse du temps. Que vient hanter cet oiseau de proie imaginaire ? Présage-t-il le retour du prédateur barbu ou du voleur d’enfance ? Il naît dans le boyau du temps, perce la paroi à coups de tête comme un bélier, prend de l’ampleur presque offensif. Que sera-t-il, phénix des Alpes protégé ou casseur d’os têtu tel Sysiphe ?

    Peut-être que ton obscurité était l’absence, cet été-là, d’une mère.
     

    Ladder to the Moon.jpgJ’avais enfant des rêves de momies bandées (celles des Cigares du Pharaon), de baleines engouffrées et de l’échelle de Jacob qui m’indiquait la direction de la lune. Mon regard suivait naturellement le haut du berceau. J’allais peut-être rejoindre mon interlocuteur privilégié, lumineux et bienveillant. Cet univers divin imprégné de légendes enfantines avait forgé en moi une autonomie précoce. Sevrée à quatre mois. Debout dès neuf mois. Appliquée au primaire, ce qui ouvrit les voies des études dès 9 ans. Survivante à 17, mariée à 21, divorcée à 33 ans, l’âge du Christ.

    Combien de fois faut-il renaître pour comprendre sa destinée ?

    Corah : étoffe de soie écrue, non teinteJ’aime me penser en tissus de toutes sortes, à la fois fond, trame et support. Un enchevêtrement d’éléments liés tel un textile ! Née des vers à soi, ceinte de toute part et pansée comme une momie. 

     

  • Danse avec la mort (Pierre Béguin)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegAprès deux romans « genevois », aux thèmes universels, Vous ne connaitrez ni le jour ni l'heure (voir ici) et Condamné au bénéfice du doute (Prix Edouard-Rod 2016, voir ici), tous les deux parus chez Bernard Campiche éditeur, Pierre Béguin renoue avec la Colombie, qu'il connaît comme une seconde patrie. Avec son dernier livre, Et le mort se mit à parler*, on replonge dans la magie du carnaval.  Le sujet n'est pas totalement inconnu, puisqu'il a déjà servi de toile de fond à un autre roman de Béguin, publié en 2000 aux éditions de l'Aire, Joselito Carnaval. Mais l'auteur, visiblement, avait envie d'y revenir…

    Avec les romans précédents, le fil n'est pas rompu : il s'agit bien, ici aussi, d'une histoire exemplaire, sur fond de mort et d'injustice. Dans une ville colombienne de la côte caraïbe, un indigent échappe par miracle à la mort. 1290181_f.jpg.gifC'est le premier jour du carnaval. Il se traîne jusqu'au poste de police pour raconter son histoire. La machine judiciaire, lentement, se met en marche. Ce qui semble être, à première vue, un fait divers pourrait bien se révéler un grand scandale. Au fil des pages, on suit tous les protagonistes du drame (policiers, procureur, juge d'instruction, camarades d'infortune, etc.) qui, inéluctablement, va vers sa fin tragique, car le pauvre homme, ressuscité comme Lazare, est condamné à mort dès le début… 

    Aucun doute, ici, sur son innocence, ni sur l'issue fatale qui l'attend : l'individu, surtout s'il est un pauvre cartonero (une sorte de chiffonnier qui ramasse les déchets, mégots, canettes de bière abandonnés dans les rues), est broyé par la société, contre laquelle il ne peut rien. Même sa fuite est impossible : il se trouvera toujours d'autres indigents pour accepter le contrat qu'on mettra sur sa tête. Toutes les strates de la société sont touchées par l'insidieuse gangrène. « Les journalistes sont comme les bouchers, ils ne font que débiter à l'étal de petits morceaux de viande appréciés des mouches. Quant à la mémoire citoyenne, elle s'efface toujours à l'excitation du prochain match de football. (…) Plus rien n'a vraiment le temps de s'inscrire dans les consciences à notre époque, par même le scandale. »

    La force de ce livre à l'issue implacable, c'est qu'il se déroule entièrement sur fond de carnaval, de déguisements, d'ivresse et de folie. Les personnages sont entraînés dans une danse macabre où l'excès est la règle, et le mensonge, la vérité. Ce monde sens dessus dessous, qui dure l'espace de quelques jours, est bien, pour Santander Montalvos, le juge chargé d'instruire l'affaire, l'allégorie d'un monde sans garde-fou moral, « où le mercantilisme systématisé, en colonisant l'espace social jusque dans ses ultimes strates, a poussé l'idéologie du profit au plus haut degré du cynisme. Un monde d'anthropophages ! »

    Unknown-2.jpegPour coller au plus près de la folie du carnaval, Béguin déploie une écriture baroque riche en images surprenantes, en adjectifs, en couleurs vives et en odeurs diverses (pas toujours agréables !). On pense aux romans de Gabriel Gàrcia Marquez dans lesquels la langue elle-même est une fête où le rire et les larmes sont parfois soulignés à gros traits. Le carnaval permet tous les excès et donne à l'auteur l'occasion de « se lâcher » en jouant avec les masques.

    Et le Béguin colombien, qui entraîne le lecteur dans une danse de rire et de mort, vaut bien le Béguin genevois, assistant, impuissant, à la mort de ses parents ou reconstituant, en détails, une affaire judiciaire dont personne n'a encore trouvé le dernier mot !

    * Pierre Béguin, Et le mort se mit à parler, roman, Bernard Campiche éditeur, 2017.

  • Les Carnets de Cora (Épisode 9)

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    Épisode 9 : sur un air de Bernstein : Qui suis-je ?*

    Tout était-il prévu à l’avance ou suis-je née par hasard en avril ?


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    Les mots ont une histoire, une étymologie contenue dans notre mémoire, de manière semi-consciente. J’ai cherché l’étymologie de mon prénom dans le coffre prodigieux du Trésor de la langue française. J’y ai trouvé une origine indienne et une inscription qui faisait le Bonheur des dames selon Zola : « Au milieu du rayon, une exposition des soieries d'été éclairait le hall d'un éclat d'aurore (...). C'étaient des foulards (...) des surahs (...). Et il y avait encore (...) les tussores et les corahs des Indes ». Sonder une racine textuelle et vagabonder dans l‘usage d’un mot et de sa mémoire suivant la filiation de la soie (du vers à soi) et des étoffes (pansant), imprimée (imprégnée) ou écrue (sans fard ni artifice), interrogeant les tussores et les surahs comme autant de mots reliés (souterrainement), me séduisent infiniment. Je suis sûrement née par surprise, inespérée et inattendue.

    Ai-je déjà vécu comme une colline, un bélier ou une rose trémière ?

    Que nous reste-il de nos vies anciennes ? Des vibrations peut-être : une voix d’antan, un timbre ou un accent venu de loin. Une mémoire incertaine, des souvenirs effacés, voire rapportés. Mon corps plagié traversant les âges telle une caisse de résonnance d’où jaillissent les cris et les appels diffus de la crypte au poème.

    Les alpes m’ont-elles barré l’horizon ? Ont-elles fait écran et amplifié le souffle de liberté ? J’ai longtemps écouté le retour du vent qui se cogne à leurs parois et bu l’écho jusqu’à la lie !
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    Les astres m’ont-ils donné ce caractère irréductible et volontaire ? Têtu à l’obsession. J’ai quelquefois enfoncé des portes ouvertes et usiné des bornes pour nous retrouver dans la masse du temps. Toute parole ne peut être entendue sans garde-fou. Veillez au choc des mots, à l’épiphanie et au clac du retour sur l’onde du temps ! Les faits ne trouvent parfois pas leur vérité, ce sont des souvenirs parolés, vifs et vivaces comme une herbe sauvage. Ils sont en nous, sûrs d’eux, pourtant lesquels nous appartiennent vraiment ? Tous rapportés ou absorbés dans l'onde du temps. 


    Ai-je grandi au bord des routes comme une fleur sauvage ou une rose trémière, explorant les deux côtés de l’horizon, trouant par les racines le bitume des villes modernes, interrogeant sans cesse la voix de mes poètes ?

    Un jour je mourrai

    Reviendrai-je sur terre comme un rouge-gorge, un corbeau ou un oiseau blanc du paradis ?

     

    * « Who am I », Peter Pan de Leonard Bernstein.


     

     

     

     

  • Les Carnets de Cora (Épisode 8)

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    Épisode 8 : Down and up !


    Lawrence down.jpgDans l’univers de mes poètes, je devine un timbre unique, un bruissement singulier qui m’élève et m’enracine tout à la fois dans les harmoniques et le ressassement de la matière sonore. Dans cette vibration qui m’est communiquée par le pouvoir d’écoute, je suis sur le fil du son qui transforme cette présence au monde en une complice altérité, une pulsation en équilibre sur l’arête du sens (mon hamac arrimé à mes deux chênes !).

     

    Poètes, donnez-moi du son ! un bourdonnement, un gargouillis, un claquement, un cliquetis ou un crissement, du brouhaha même avec du raffut et du ramdam ! un vagissement chaotique peut-être ou une transe virile ! Tout sauf une ligne plate écrasée sans soubresaut. Tout sauf une disparition étouffée au creux de l’en-nuit telle une quiescence qui serait tue et en dormance en nous. Tout sauf une lettre morte. Je suis avant tout une lectrice in-ouïe !

    Lawrence up.jpgCertains passages sont des paroles ouvertes parfois clandestines, souvent opaques qui déclenchent un jeu de devinettes. Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? de quel exil ou de quelle migration ? Mots dérivés, emprunts lexicaux et syntaxiques, néologismes, mots-valises et figures. Je décrypte le sens, comme un exorcisme dans une veillée funèbre aux pieds de chênes oraculaires.

    Le son crée l’image !

    Écoutez la romance des mots-fleurs dans le champ poétique des Jardins de Georgette* : morning glories, nasturtiums ou daffodils suffisent à me faire chavirer !

    Écoutez la partition des noms-fugues et l’appel des migrants de Sous le silence, Eugénie* : Augustin, Rose, Émilie/Émile, Alice ou Julie !

    Écoutez la vigueur des mots-arbres de Heureux qui comme* tel l’aulne Schiller abritant un paradis caché.

    Écoutez la curiosité des mots-oiseaux de l’Oisellerie qui participe du choc et du mystère : le corbeau « ce temps long sans réponse », la sitelle « tête en bas tête en l'air » ou l’épervier « petite tête petit bec longue queue à rayures noires »  !

    Les mots ne sont-ils pas un outil profondément psychanalytique ?

     

    • Georgette’s Gardens de Dominique Lexcellent O’Neill est en cours d’écriture.
    • Sous le silence, Eugénie de Frédérique Baud Bachten (Grand-Saconnex, Samizdat, 2017).
    • Heureux qui comme... de Bernadette Richard (Genève, D’autre part, 2017).
    • L’Oisellerie de Mousse Boulanger (Grand-Saconnex, Miel de l’Ours, 2017).
  • C'est ce soir à 21h à St-Gervais : Carlo Brandt et sa bande d'écrivains

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    638b579109f1fccd985ba2ad2384afc5.jpgÇa y est ! Le Camp de base vit sa première nuit. Venez bivouaquer au 7ème étage en compagnie du comédien Carlo Brandt. Figure emblématique du répertoire d’Edward Bond, vous l’avez vu au cinéma ou à la télévision dans des films de Haneke, de Sofia Coppola ou dans la série Kaamelott. Il a choisi de vous accueillir avec Nu dans ton bain face à l’abîme, un « manifeste littéraire après la fin des manifestes et de la littérature », sorti de l’imagination caustique de l’écrivain Lars Iyer : « Tu es assis à ton bureau, tu rêves de Littérature, tu parcours la page Roman de Wikipédia tout en grignotant des biscuits apéritifs et en regardant des vidéos de chats… » Une nuit qui se poursuit sous la forme d’un bivouac littéraire, en compagnie d’écrivains genevois conviés par Carlo Brandt : Alain Bagnoud, Marie Gaulis, Mélanie Chappuis, Pierre Béguin et Jean-Michel Olivier.

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  • Les Carnets de Cora (Épisode 7)

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    Épisode 7 : thème et variations

    imgres.jpgOù les mots nous mènent-ils ? vers quelle crypte ou chapelle ? quel tombeau ou supplice ? vers quelle renaissance ? Le poème adolescent que j’ai publié dans l’épisode 4 de mes carnets « Le viol du corbeau » m’a valu une censure (algorithmique) et le déploiement public d’un tourment dans la masse du monde. Comment ai-je pu lâcher ce poème dans le chaos des réseaux sociaux, comme on largue un « pavé qu’on avait sur le cœur » ? Je me suis ainsi écartée de l’intention première des Carnets qui était de partager ma passion des mots et des livres. Reviens-y !

    Aujourd’hui j’aimerais tant retrouver mes deux chênes et m’amarrer à leurs troncs vigoureux. Mais novembre campe déjà dans ce coin de terre entre Thonon et Évian, le vent pousse avec force les feuilles contre la haie de lauriers et la pluie verglacée trempe la moquette qui me sert de pelouse. Où vais-je accrocher mon hamac ? Je peine à imaginer un coin sec et au chaud pour lire, si essentiel à mes vagabondages imaginaires. Les livres risquent de s’abîmer, ils craignent l’eau tout comme moi. C’est pourquoi j’emmène ma couverture de laine ainsi que mes livres à l’intérieur. Je n’ai pas besoin d’un espace immense, juste d’une pièce pour le moment avec beaucoup de lumière et de chaleur. Je jette une bûche dans le feu qui s’enflamme déjà. Isis, la souveraine minette des lieux, approuve et vient se lover sur mes genoux. J’observe à travers la baie vitrée deux arbres solidement ancrés et reliés souterrainement.


    imgres.jpgPourquoi ai-je tant aimé certains livres (Les Jardins de Georgette, Sous le silence, Eugénie et Heureux qui comme…) alors que d’autres livres peinent à m’émouvoir ? Tous les textes rencontrent-ils leurs lecteurs ? Leur font-ils signe comme quand la magie opère ? Y a-t-il une recette ?

    J’aime à penser que les auteurs que j’aime lire sont avant tout de grands lecteurs, d’authentiques poètes qui savent jouer des mots et des sonorités comme d’une partition, relevant le pari de nous faire entendre la musique des mots et de nous restituer cette relation si intime entre la langue et le monde.

    Quand la langue est une ligne horizontale sans relief, le sens ne devient-il pas indiscernable ? La vibration inaudible, comme l’ordinateur qui écrase le son et le réduit à sa plus simple expression ? Les mots n’ont-ils pas besoin d’harmoniques qui augmentent ainsi la profondeur et l’ampleur du sens ? N’est-ce pas la condition première de la beauté d’un texte qui nous élève et nous ancre dans ce monde ?

  • Testament paysan (Jean-Pierre Rochat)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegPas de Prix littéraire, de médaille ou de Légion d'Honneur pour Jean-Pierre Rochat, écrivain, paysan et éleveur de chevaux des Franches-Montagnes. Il est hors concours. Pourtant, avec Petite Brume*, il publie l'un des livres les plus forts et les plus nécessaires de l'année.

    Petite Brume est à la fois un roman réaliste et une fable poétique. Il raconte une journée, la dernière, la journée capitale, pendant laquelle Jean Grosjean, paysan de montagne, assiste, dépité et furieux, à la mise aux enchères de tout ce qui lui appartient. Cela commence par les machines agricoles, cédées une à une à vil prix. Puis vient le tour des bêtes : veaux, génisses, taureau. Un petit tour dans l'arène de sciure, comme au cirque, et la bête est mise à prix. Certaines vont rester dans les fermes voisines. D'autres vont partir en Suisse allemande, représentée par une forte délégation d'acheteurs d'Appenzell. 

    Au fil de ce funeste 12 avril, cet homme qui a passé sa vie sur son domaine va perdre tout ce qui lui appartient. « On peut dire que je me suis crevé le cul toute ma vie, j'ai bossé de bonne humeur, heureux de ce qui m'arrivait, j'ai tout misé sur ma bonne étoile, et soudain, d'un coup, le petit train de mon bonheur déraille. » Son bonheur s'appelait Frida, sa femme adorée, partie au Canada avec armes et bagages rejoindre un autre homme. Depuis, enfermé dans les tracasseries administratives, écrasé de dettes et de commandements de payer, Jean Grosjean poursuit une lente et inexorable descente aux enfers.

    Unknown.pngC'est la force de ce livre de décrire, pas à pas, minute après minute, l'inéluctable dépossession du paysan. On ne lui enlève pas seulement ses outils de travail (faucheuse, sarcleuse, etc.), mais surtout les bêtes qu'il aime, chacune à sa manière, à qui il parle et qui lui répondent. Il y a là de très belles pages sur la relation qu'un paysan entretient avec ses bêtes. Et sur le deuil que constitue, un jour d'avril, leur mise aux enchères. À prix ! À prix !

    Le paysan aura-t-il la force de survivre à cette journée noire ? Heureusement, il y a Irina, une belle voisine, qui va tenter de le tirer du côté de la vie. Une nouvelle existence s'annonce. Mais est-ce possible, quand on a tout perdu ? Le suspense est parfaitement tenu par Jean-Pierre Rochat jusqu'aux dernières pages du livre, un livre à la fois sombre et généreux, d'une clairvoyance admirable, à la la langue poétique et charnelle.

    Un grand livre, vous disais-je.

    Si vous ne me croyez pas, allez y voir vous-même !

    Jean-Pierre Rochat sur la RTS : https://www.rts.ch/info/culture/livres/8976129--j-ai-pense-au-suicide-confie-le-paysan-et-ecrivain-jean-pierre-rochat.html

    Jean-Pierre Rochat, Petite Brume, éditions d'autrepart, 2017.

  • Les Carnets de Cora (Épisode 6)

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    Épisode 6 : où il est question d’une pensée noire et de myosotis

    Pensée noire…

    170312-georgia-okeeffe-brooklyn-museum-10_bq9qnz.jpegLa création de l’île aux supplices dans le 5e épisode des Carnets a déclenché en moi une douleur séculaire et incandescente. Les mots ont peut-être ouvert un chemin mystérieux exprimant une peine ineffable et si longtemps inaudible — et non muette. De la crypte profanée à la confidence publique et partagée dans la masse du monde, quelle sacrée rotation!

    Motus…

    Aujourd’hui dans la presse genevoise, je lis le témoignage d’anciennes élèves prises au piège du mode opératoire d’un professeur et doyen de collège dans les années 80 et 90. Bâillonnées par la peur elle n’ont pas osé porter plainte. Auront-elles, Sandra*, Léa*, Agathe* et Claire*, le courage d’aller aujourd’hui plus loin ?

    Myosotis….

    Après le « viol du corbeau » il ne m’a pas suffi de parler ou de me confier. Il y a des récits inaudibles et des réalités imperceptibles. Que faire d’une parole qui paralyse et plonge les confidents dans l’impuissance ? J'avais survécu. On ne pouvait pas me demander de combattre ni de militer, c’est pourquoi je loue ceux qui le font pour moi, pour les autres, pour changer l’imaginaire collectif. J’ai donc quitté le vieux continent et me suis installée à Toronto dans les années 80.

    Forget-me-not….
    IMG_2013.JPGSuspendue dans l’air frais de novembre, bien au chaud dans une couverture de laine, je me laisse bercer au-dessus du tapis artificiel qui recouvre mon petit coin de terre entre Thonon et Evian. Toujours verdoyant malgré le gel et l’humidité. Aucun entretien si ce n’est le balayage des feuilles l'hiver venu. Je pense d’ailleurs à le changer, à mettre du vrai gazon mais j’aime sa couleur, sa texture quand la mousse le recouvre par endroit, surtout aux pieds des chênes. Mon hamac est bien amarré et je ne pense qu’à me sauver dans la lecture.

    Vergiss mich nicht...

    1287150_f.jpg.gifLe livre qui s’ouvre à moi est un appel, une magnifique voie nomade Heureux qui comme*. J’ai suivi Georgette et Émilie dans leurs jardins, je suis maintenant Clément qui trouve refuge dans les arbres ! Il a même baptisé son fidèle aulne, « Schiller » en raison de son allure, son spleen échevelé. Les arbres sont des paradis cachés. Reviens-y ! Quel bonheur !

     

     

     

     

    * Heureux qui comme de Bernadette RICHARD, Genève, Éditions D'autre part, 2017.

  • Dernières parutions

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    Pierre Béguin et Antonin Moeri présenteront leur tout dernier roman le jeudi 9 novembre à 18 h 30 à la libraire Atmosphère, rue Saint-Léger 1, en compagnie de leur éditeur Bernard Campiche.

    Pierre BéguinEt le Mort se mit à parler
    Antonin MoeriL'Homme en veste de pyjama
     
    Pierre Béguin, ©Philippe Pache
    Antonin Moeri, ©Philippe Pache

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  • Alain Bagnoud Rebelle

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    La Compagnie des Mots vous propose une Soirée littéraire avec l'écrivain Alain Bagnoud

    Mardi 7 novembre 2017
    à 18h30 et jusqu'à 20h environ
    à l'Auberge du Cheval Blanc, à Carouge
    Retrouvez-nous à partir de 18h15 sur place, la soirée débutera à 18h30

    Né le 19 mars1959 à Sierre et établi depuis 35 ans à Genève, Alain Bagnoud est l’auteur de plusieurs ouvrages parus en majorité aux éditions de l’Aire, surtout des romans, mais aussi des essais et des biographies. Dans ses livres, entre intériorisation et distance, on est emmené, souvent en musique, parfois sur le mode nostalgique, à suivre les aspirations des êtres et leurs réalisations.

    Mardi prochain, il nous parlera de Rebelle - son dernier roman - qui met en scène Jérôme, guitariste et journaliste culturel un peu à la dérive, dont la rencontre avec un vieux bluesman, autrefois son idole, le lance à la recherche de son père, qu’il n’a pas connu. Une enquête qui lui fait découvrir les années 70, leurs valeurs alternatives, leurs luttes politiques, leur musique, leur art, leur contestation, leur paranoïa, leur spiritualité.
    Rebelle est paru aux éditions de l’Aire.

    Pierre Béguin présentera la soirée, interrogera, questionnera et cuisinera Alain Bagnoud, mais il l'accompagnera aussi à la guitare et au chant, tandis que Pierre Bagnoud - le fils - se joindra également à la fête avec sa basse. Une soirée riche en accords...
    Levé de rideau à 18h30 tapantes ! Entrée libre.

    © M. F. Schorro
    C
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  • Les Carnets de Cora (Épisode 5)

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    Épisode 5 : où il est question de censure, de décrypter un poème et de l’île des supplices

    Censure ?


    f0775932a7eb7a05f6c8726dba39e514--georgia-o-keeffe-l-art-1.jpgDans le 4e épisode des Carnets, j’ai partagé un poème pour le sauver de l’oubli. Ai-je eu raison de le rendre public sur le mur de Blogres ? Un malin génie ne l’a
    pas trouvé à son goût et l’a censuré quelques heures pour son contenu à « caractère pornographique ». C’est une plaisanterie, sans doute !

    J’avais intitulé ce poème obscur, « Le viol du corbeau », car je confiais l’histoire d’un croque-mort qui m’avait ramassée sur la route de Millau dans le sud de la France et m’avait déflorée dans son corbillard verrouillé. Sa rapacité en même temps que la possibilité de mourir loin de chez moi, m’avaient paralysée. J’avais alors jugé utile de rendre cette confession publique dans la masse des témoignages de femmes revenues de loin. Ce poème ne me correspond plus aujourd’hui. J’ai survécu alors qu’il s’est figé dans un souvenir lointain. Loin de me consoler, il sert à présent de tombeau à la folie d’un homme, telle une crypte que l’on aménage dans son inconscient pour finalement l’accomplir ou la condamner.

    Décrypter un poème

    J’ai besoin aujourd’hui de faire sauter les verroux de ce tombeau glacé et de construire, par la magie des mots (comme mon amie Georgette), un lieu totalement libre où je trouverais une rémission de peine. Pourrais-je y parvenir par la portée des mots uniquement, jetant mon dévolu sur ceux qui donnent existence et sauvent de la déraison ? Ce lieu n’est ni utopique, ni uchronique, il rêve d’engendrer un tremblement imperceptible à la lecture, une rotation peut-être ou une transmission.

     

    L’île des supplices


    Mon imaginaire tend vers un endroit isolé, dévoile une île inaccessible. Un coin
    oublié de tous, sans réseau ni wifi. L’île pourrait ressembler à Saint-Kilda* par son
    climat humide et ses pluies incessantes. Un lieu déserté par les hommes, car la vie y serait impossible. Aucun arbre en vue, ni aucune plante, seule une centaine de moutons paissent en autarcie dans quelques pacages verdoyants. 2653134875_8ed2e65140_b.jpgC’est là, au cœur de l’égarement, que je mettrais mon agresseur. Ainsi que toutes les brutes, cogneurs et autres sadiques sexuels. Dans ce lieu qui prend forme peu à peu, malléable à volonté, je viendrai le visiter à loisir ou alors je n’y reviendrai plus. Mais je sais qu’il existera dans cet épisode de mes carnets et que dans ces pages au moins, mon agresseur sera préoccupé par la faim, le froid et l’humidité, qu’il ne portera que sa peau comme vêtement parfaitement étanche et qu’il devra piller les nids des oiseaux pour se nourrir. Il entendra en permanence au-dessus de sa tête le rire moqueur des macareux.

     


    Malgré la tentation, je ne souhaite pas envoyer tous les criminels sur une île. Pour les punir, il y a des tribunaux et des peines plus ou moins lourdes prononcées par images.jpgun système que l’on souhaite juste. Je ne connais pas le nom de mon agresseur, car je n’ai pas eu le courage de porter plainte ni de le traduire en justice. C’était peut-être un homme ordinaire, un bon père de famille. Peut-être est-il mort à présent ? Peut-être n’a-t-il jamais récidivé ? Pourrais-je me sauver sachant qu’il est transi de froid sur un rocher inhospitalier et que son foie est dévoré par une masse de folles de Bassan qui lui rappellent au quotidien ce qu’il leur a volé ?

     

    • Je m'inspire ici de L’Adieu à Saint-Kilda d’Éric BULLIARD pour faire surgir l’île des supplices.
  • Weinstein, en marge de l'affaire...

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    Par Pierre Béguin

    Que les langues se délient, oui! Que l’on châtie les violeurs, oui! Mais que cette affaire se mette de plus en plus à dégager l’odeur nauséabonde des sorcières de Salem, non! A plus forte raison par des moyens aussi douteux que ceux du genre «dénonce ton porc!» Qui dira jusqu’où ce genre de procédés peut nous mener? Et surtout, qu’on ne vienne pas s’étonner maintenant de pratiques – pour odieuses qu’elles soient – aussi connues de tous et de toutes lorsqu’il s’agit du monde du cinéma et de la télévision (ajoutons, de la musique, de la mode, etc.). Tenez! Prenons un simple exemple: la seconde tournée américaine des Rolling Stones (juin-juillet 1972). Voici ce qu’en dit Stanley Booth, journaliste et ami du groupe:

    «… Les autres attractions de la tournée comportaient un médecin ambulant, des hordes de dealers et de groupies, et de grandes scènes de sexe et de dope. Je pourrais vous décrire dans le moindre détail les saccages et les orgies dont j’ai été témoin – et auxquels j’ai participé – au cours de cette tournée, mais quand on a vu assez de nouilles sur la moquette, de flaques d’urine sur les tapis et d’organes sexuels giclant en vagues, tout finit par se confondre…».

    Plus de détails? Voici ce qu’en dit Keith Richards lui-même (in: Keith Richards, Life):

    «Appelons Dr Bill le médecin accompagnateur. Il était surtout là pour le cul. Et comme il était jeune et plutôt beau gosse, il en profitait un max. Il s’était fait fabriquer des cartes de visite sur lesquelles il avait écrit quelque chose comme «Dr Bill, médecin des Rolling Stones». Il se promenait dans le public avant le début du spectacle et distribuait vingt ou trente de ses cartes aux filles les plus belles, les plus sexy, même si elles étaient avec un mec. Au dos, il inscrivait le nom de notre hôtel, le numéro de la suite. Et il arrivait que des nanas maquées rentrent d’abord chez elles, puis reviennent nous voir. Le Dr Bill savait qu’il parviendrait à ses fins s’il leur promettait de nous les présenter…» Devinez la suite! Keith Richards ne dit pas tout? Citons donc François Bon dans son livre Rolling Stones, une biographie:

    «La scène centrale, c’était la scène de l’avion. On a souvent ces filles qui s’accrochent à la tournée. On propose à l’une d’entre elles de les accompagner jusqu’à la ville suivante, en montant avec eux dans le DC-7. Un médecin fait partie de l’équipe, et bien sûr on le surnomme Dr Feelgood (ou Dr Bill selon Keith Richards): veut-il leur prouver qu’il n’est pas là qu’en tant que sauveteur des corps? A peine la fille dans l’avion, on la déshabille, elle se laisse faire. Aucun des membres du groupe ne participe à la suite. Mais ils sont présents et complices, puisque Jagger et Richards jouent du bongo et du tambourin tandis que le médecin s’amuse: la fille levée à bout de bras et sucée là en plein ciel, exhibée devant quinze types. On la renverra par un vol commercial retour. Elle portera plainte, on calmera l’affaire avec un chèque…» Honneur à Bill Wyman: il change de place pour aller tout à l’avant de l’avion, pose le front sur le hublot et s’y absorbe. Aurait-il pu faire mieux?

    Sachant que cet exemple – depuis plus de cinquante ans que ce type de tournées rock and roll existe – peut aisément se compter en milliers, on se demande bien ce qui pourrait sortir de cette boîte de Pandore depuis que l’affaire Weinstein l’a ouverte. Il doit y en avoir en ce moment des musiciens et des chanteurs en train de trembler dans leur slip…

    Pour ma part, cette affaire me renvoie huit ans plus tôt au moment où l’intelligentsia suisse accueille par un concert d’indignation l’arrestation du cinéaste Roman Polanski à la suite d’une demande d’extradition de la justice américaine (pour les faits que tout le monde connaît). Ainsi d’Ursula Meier: «Pourquoi un artiste?» Oui, tiens, c’est vrai au fond, pourquoi un  artiste même s’il a sodomisé une mineure de treize ans? (tandis que pour un «vieux porc» de producteur, c’est différent). Ou de Lionel Baier: «Ce qu’il y a derrière, c’est une méconnaissance, voire un mépris des milieux culturels de ce pays. Roman Polanski laisse une trace réelle dans l’histoire de ce siècle…» (une trace qui justifie bien quelques viols, donc). Ou encore de Jacques Chessex: «Nous avons trahi Roman Polanski, nous qui sommes une terre d’asile…» (une terre d’asile qui doit donc s’ouvrir aux responsables d’actes pédophiles, pour autant qu’ils soient commis par des artistes de renom). Jacques Chessex s’excuse, il ne pourra pas me répondre, mais il en aurait eu l’occasion lorsque, en 2009, j’ai écrit sur Blogres un article sur le sujet – Polanski, ou selon que vous serez artiste ou financier), mais je serais curieux d’entendre l’opinion d’Ursula Meier ou de Lionel Baier  (par exemple, tant d’autres «artistes» s’étant alors indignés de concert, probablement pour s’attirer les bonnes grâces du «Maître») sur l’affaire Weinstein. Quoi qu’il en soit, il est démontré qu’un producteur n’a pas droit au même traitement de faveur qu’un cinéaste reconnu. Et que ces pratiques odieuses n’ont pas soulevé l’indignation générale aussi longtemps que seuls des artistes célèbres en étaient accusés (Polanski, Woody Allen, etc.). Il aura fallu qu’un «gros porc» de producteur…

    Eh oui, Mesdames, tout le monde savait, à commencer par vous!

     

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  • Les Carnets de Cora (Épisode 4)

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     par Cora O'Keeffe

    Épisode 4 : où il est question de ≠changerlimaginairecollectif et d’un poème…

    ≠changerlimaginairecollectif

    CR462-503x600.jpgJe lis cette semaine sur les réseaux sociaux où je viens d’ouvrir un compte Facebook, plusieurs témoignages de femmes levant le silence sur les abus de pouvoir subis au travail, à la scène ou au quotidien. Leurs paroles me saisissent dans la multitude des dépositions. Qu’elles ne restent pas lettre morte !

     J’ai écrit autrefois, dans la masse du monde, un poème qu’il me fallait préserver et qui s’accorde aujourd’hui à cette peine publique.

    Nous étions dans les années 90, lorsque je participais à un atelier d’écriture organisé par la Société des écrivains de Toronto. Je lus mon poème devant le groupe évoquant un lointain voyage en autostop dans le sud de la France. Après la lecture, j’entendis les questions. L’image du corbeau n’est-elle qu’imagination ? Était-il de mauvais goût d’évoquer l’animal au lieu de nommer et de traduire en justice ? Le maccabée ne faisait-il pas basculer le poème dans le funèbre et l’exagération ? Pire le ridicule ? Que faire quand le chaos du monde vous touche ?

    Un poème
    Je glisse ici ce poème pour le sauver de l’oubli et l’inscris dans la mémoire collective. (Puissiez-vous le lire avec vigilance !)

     

    LE VIOL DU CORBEAU


    Le croque-mort de Millau traque la proie

    Sans passion aux pieds des sept croix

    Dans le noir corbillard, verrouillée

    J'ai détalé hors champ

     

    Le macchabée en bière fut un témoin sans mémoire

    Il riva ce huis clos sans preuve

    Ci-gisent mes vertes années, ma semaison dénaturée

    fracturée entre ascension et chute

     
    Une fois le danger écarté

    Où aller vagabonder ?

    Là où le désir des hommes n’existe pas ?

     

    Chez les castrats d’Amérique ?

    Dans les ghettos gays ou les études genre ?

    Ou dans l’union sacrée ?

  • Ten years after

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    Par Pierre Béguin

    Le fait est passé inaperçu et on a bien failli l’oublier: le 11 octobre 2007 paraissait le premier billet de Blogres. Il s’intitulait Teodoro ou Valdinho, vivre ou se préserver? et l’on peut toujours le consulter dans les listes de parution.

    Dix ans, 5 jours, deux membres fondateurs en moins (Olivier Chiachiari et Pascal Rebetez) mais deux apports de choix (Jean-Michel Olivier et Antonin Moeri) et surtout 1222 billets plus tard, Blogres est toujours vivant. Un  peu moins fringant certes, la faute à ses membres essentiellement virils, moins vigoureux, plus souvent au repos qu’apte à la besogne, et peut-être davantage occupés à labourer les sillons de l’écriture romanesque. Mais dix ans de plus justifient bien quelques signes de sénescence.

    Or, donc, pour redonner à Blogres sa vigueur d’origine, nous avons admis en notre sein deux rédactrices à qui nous souhaitons une verve (désolé, pas de lapsus!) graphomaniaque intarissable: Corine Renevey et Cora O’Keeffe qui nous entretiendra de ses carnets hebdomadaires. Eh oui! Que les quelques féminocrates qui nous ont reproché (c’est tout à fait sérieux) d’être une congrégation misogyne d’affreux phallocrates aveuglés par leur libido dominandi se lèvent et rendent leurs Danettes! Pour ses dix ans, et même s’il l’avait déjà souvent fait, Blogres ouvre sa tribune – et plutôt deux fois qu’une – au sexe dit beau. Et si nous persistons (on ne se refait pas si rapidement) à douter qu’elles soient celui de l’homme, que ces dames soient au moins l’avenir de Blogres!

    Cela dit, nous irons entre nous, autour d’une bonne table, fêter les dix ans de Blogres. Car ils appartiennent entièrement à Alain Bagnoud, Antonin Moeri, Jean-Michel Olivier et Pierre Béguin… Et bien entendu, à toutes celles et tous ceux qui nous ont suivis, nous ont lus, ont commenté nos billets (près de 3000 commentaires)  que nous remercions chaleureusement et à la santé desquel(le)s nous trinquerons pour la circonstance.

    Salud!

     

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